Profession : méconnu mais omniprésent, l’ingénieur hospitalier sera la star des 66es Journées d’études et de formation de l’IHF à Nantes

Méconnue et pourtant omniprésente, la profession d’ingénieur hospitalier se donne à voir du 17 au 19 juin à Nantes, à l’occasion des 66es Journées d’études et de formation de l’Association des ingénieurs hospitaliers de France (IHF). Tour d’horizon des grandes tendances d’un métier au carrefour de la construction, de l’exploitation et du soin, sur fond de crise d’attractivité.
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Le nouveau CHU sur l’île de Nantes est le chantier vitrine des 66es Journées d’études et de formation de l’association des Ingénieurs hospitaliers de France (IHF).

Travaux, biomédical, numérique, logistique, recherche, exploitation : il n’est guère de projet hospitalier qui se monte sans lui, et pourtant le grand public ignore jusqu’à son existence. « L’ingénieur hospitalier, c’est celui qui relie tous les autres », résume Pierre Nassif, ingénieur général, directeur du pôle investissements et logistique du CHU de Nantes et président de l’édition 2026 des Journées de l’IHF. « Je ne connais pas un projet qui se fasse sans un ingénieur hospitalier. » Maillon de la construction, mais aussi de la maintenance, de l’énergie ou des systèmes d’information, il assure une présence continue : dans un établissement comme le CHU de Nantes, un ingénieur reste joignable 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.

Image indisponibleCHU de Nantes
Pierre Nassif, directeur du pôle investissements et logistique du CHU de Nantes et président de l’édition 2026 des Journées de l’IHF se présente comme un « fervent défenseur » de la loi MOP, qu’il juge « garante de la qualité architecturale et technique » des établissements. (CHU de Nantes)

Un métier méconnu et très varié

La diversité est la marque de fabrique de la profession. Un même établissement peut abriter une blanchisserie traitant 15 tonnes de linge par jour et mobilisant une centaine d’agents, une cuisine centrale, des plateaux techniques de pointe et des réseaux numériques tentaculaires…, autant de chantiers portés par des ingénieurs aux spécialités distinctes. Le paysage associatif de la profession en témoigne : aux côtés de l’IHF, tournée vers la construction et l’architecture, coexistent l’Association française des ingénieurs biomédicaux (Afib), ou encore des associations d’ingénieurs en restauration et en blanchisserie. Née en 1956, l’IHF fête ses 70 ans et réunit quelque 400 adhérents, pour une profession estimée entre 3000 et 4000 ingénieurs en France. A l’origine centrée autour des professionnels salariés des hôpitaux, elle accueille désormais des ingénieurs et architectes de la maîtrise d’œuvre.

C’est ce métier de l’ombre que les Journées nantaises mettent en lumière : une centaine d’exposants, plus de 200 inscrits payants et, au total, près de 500 participants sont attendus à la Cité des Congrès de Nantes. Le programme aligne deux séances plénières - « Impacts du numérique » et « Anatomie d’un projet hospitalier » - et huit ateliers thématiques, pour près de 35 séances et communications retenues par un comité scientifique (2,5 propositions reçues pour une place). Le fil rouge, « Réussir un grand projet hospitalier », doit beaucoup au chantier voisin du nouveau CHU (voir encadré ci-après), qui irrigue plus de huit interventions.

Chef d’orchestre de projets toujours plus complexes

Première grande tendance : la montée en complexité des opérations place l’ingénieur en position de chef d’orchestre. Dès qu’un projet combine plus de deux composantes (et il en compte souvent trois, travaux, biomédical et numérique), il atterrit sur son bureau. A Nantes, cette transversalité a pris une forme inédite : un « centre de service investissement » réunit des ingénieurs en organisation et des cadres soignants - rattachés au département travaux - chargés de faire émerger les projets avec les utilisateurs et, ce, bien avant le chantier. « Une particularité que je n’ai pas connue ailleurs », souligne Pierre Nassif. Car bâtir ne suffit pas : encore faut-il faire fonctionner l’outil, ce qui justifie, par exemple, de recruter, des années avant l’ouverture, un logisticien dédié au seul bloc opératoire.

L’importance de la donnée illustre cette complexité et elle s’installe désormais au cœur de l’exploitation. Par exemple, l’« hypervision » fait remonter dans un référentiel unique près de 200 000 points de mesure issus de l’ensemble des systèmes techniques : ventilation, chauffage, fluides.

« On faisait de la maintenance corrective. Puis préventive. Aujourd’hui, on passe à la maintenance prédictive », explique Pierre Nassif. L’exemple des filtres est parlant : naguère changés une fois encrassés, ils sont désormais instrumentés, et le système annonce qu’un filtre tiendra trois semaines, un autre quatre mois, un troisième dix mois, selon l’usage réel de chaque salle. De quoi planifier mieux… et économiser. BIM d’exploitation et jumeau numérique confortent ainsi le rôle de l’ingénieur comme trait d’union entre construction et exploitation, les équipes d’exploitation étant désormais associées dès la conception.

Robots, pneumatiques et bientôt drones

En exploitation, la logistique poursuit son automatisation, entamée de longue date. Robots de transport autonomes (véhicule à guidage automatique - « automated guided vehicle », AGV - surnommés « tortues » ou « girafes ») pour les charges lourdes, petits engins empruntant les ascenseurs du public, réseaux pneumatiques de gros diamètre (jusqu’à 500 mm) pour évacuer les déchets : les flux invisibles se multiplient. La prochaine frontière passera certainement par les airs. Le transport par drone, déjà expérimenté ailleurs, est présenté comme « incontournable » pour des établissements pensés en multisites, à l’échelle des groupements hospitaliers de territoire (GHT). Le maillage, qu’il soit physique ou humain, devient le cadre naturel de l’action.

Enfin, les hôpitaux comprenant de nombreux bâtiments, ils n’échappent pas à la nécessaire décarbonation et aux économies d’énergie. A l’échelle d’un budget d’1,4 milliard d’euros pour le CHU de Nantes, l’énergie pèse 60 millions d’euros, c’est-à-dire assez peu, reste qu’aller chercher un, deux, trois millions d’économies vaut la peine. La chaudière au gaz ou au fioul ne subsiste plus qu’en secours. Place à la géothermie et aux thermofrigopompes, qui produisent simultanément chaud et froid (deux besoins permanents à l’hôpital, été comme hiver) pour un rendement au moins doublé. Et fin 2025, le CHU a raccordé ses derniers sites au réseau de chaleur urbain. « On ne peut pas le faire seul dans son coin », souligne Pierre Nassif, qui y voit une démarche vertueuse autant qu’un partenariat de territoire. D’une part, ce sont les déchets de la ville, une fois brûlés, qui peuvent chauffer l’hôpital ; d’autre part, des projets hospitaliers, comme celui du site Laennec à Saint‑Herblain, sont souvent moteurs pour lancer une extension des réseaux de chaleur.

Le retour du pavillonnaire… et de la loi MOP ?

En matière d’architecture, le modèle pavillonnaire (une fonction par bâtiment) retrouve des partisans, quand le foncier le permet, tandis que le monobloc « tel qu’on l’a connu » semble en fin de vie. Les arbitrages restent affaire de contexte. Dans certaines métropoles, la rareté du foncier peut encore conduire à empiler une vingtaine d’étages, avec les lourdes contraintes incendie des immeubles de grande hauteur, alors qu’à Nantes, le foncier disponible à l’époque a autorisé un développement plus horizontal. Pierre Nassif se dit par ailleurs « fervent défenseur » de la loi MOP, qu’il juge « garante de la qualité architecturale et technique » des établissements, face à la tentation des marchés globaux qu’il n’exclut pas pour autant dans des cas ciblés (cuisine centrale par exemple).

Les comparaisons internationales sur les méthodes nourrissent un débat permanent. En Belgique (au cœur de deux ateliers cette année), un projet architectural cadre un hôpital de 500 lits en une dizaine de pages, là où la France en produit des centaines, jusqu’à la position des prises. La Suisse, elle, procède en deux temps : un programme strictement fonctionnel (capacités, activités, flux et liaisons entre services…) fixe ce que l’établissement doit faire, sans en figer la forme. Un concours d’architecture est ensuite lancé sur cette base, plusieurs équipes remettant des projets qu’un jury départage, le lauréat se voyant confier la conception et la mise en forme du bâtiment. Une façon de verrouiller le besoin sans verrouiller d’emblée l’architecture, à rebours de la tendance française à tout spécifier en amont. A l’autre bout du spectre, des pays d’Asie centrale dupliquent encore des hôpitaux « types », comme la France des années 1960-1970.

Recruter et fidéliser, le défi de fond

Pour autant, le point de tension le plus vif et le plus structurant pour l’avenir de la profession d’ingénieur hospitalier reste l’attractivité. « Sauf exception comme pour le projet nantais, il est difficile de recruter », explique Pierre Nassif. « Il est également très difficile de fidéliser, car les conditions de rémunération et d’évolution ne sont plus au rendez-vous » assure-t-il. Le statut de fonctionnaire des ingénieurs hospitaliers, peu rémunérateur, en porte une large part et ce n’est pas un hasard si 70% des ingénieurs recrutés sont contractuels. Des contractuels souvent de passage, moins enclins à investir les réseaux professionnels. D’où le message porté en clôture de l’édition : décloisonner, se comparer, coopérer. « Il faut qu’on travaille de plus en plus en réseau », plaide le président des Journées, qui voit dans la coopération territoriale (fonction achats mutualisée, partage de praticiens et de conducteurs d’opérations…) la prochaine brique des grands projets hospitaliers.

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