Vous avez été nommé à la tête de l’Apij en novembre dernier. Quelle est votre feuille de route ?
Le ministre de la Justice, Gérald Darmanin, m’a confié une mission : réduire les coûts et les délais de construction de prisons. Nous sommes engagés dans une course-poursuite pour rattraper le décalage entre la démographie pénitentiaire qui croît et notre capacité à produire des établissements qui stagne. Difficulté supplémentaire : la hausse des coûts de construction a augmenté de 40 % depuis 2017, année du lancement du plan visant à créer 15 000 places en dix ans. Au regard de la situation budgétaire du pays, il apparaît plus que jamais impérieux de bâtir des prisons moins chères afin de lutter contre la surpopulation carcérale.
Réduire les coûts et les délais, c’est ce qui a poussé l’Apij à recourir au modulaire ?
Six à sept ans sont nécessaires pour donner naissance à un établissement pénitentiaire en utilisant des méthodes traditionnelles. Via notre travail engagé avec l’Association Filière hors-site France, il ne faut plus compter que dix-huit mois en moyenne. Lancé en 2024, notre programme de construction de 3 000 places en modulaire cible les quartiers semi-liberté (QSL) et quartiers courtes peines (QCP), avec un cahier des charges « allégé » en termes de sécurité. La dangerosité d’un détenu qui prépare sa réinsertion est bien différente de celle d’un narcotrafiquant condamné à une longue peine ; c’est pourquoi nous sortons du schéma qui consistait à standardiser tous les établissements sur le modèle le plus sécurisé.
Cette segmentation se retrouve d’ailleurs dans les quartiers de lutte contre la criminalité organisée (QLCO) - également lancés par Gérald Darmanin - qui sont, eux, très sécurisés.
Vous voulez réduire les coûts, mais le hors-site a la réputation de ne pas être moins cher que la construction traditionnelle…
C’est en effet le cas pour les logements et les bureaux, pour lesquels la demande et la régularité des commandes demeurent insuffisantes pour infléchir les coûts de production. Les volumes actuels ne permettent pas la constitution d’une véritable filière industrielle car, lorsque vous créez une usine, vous ne l’arrêtez pas tous les trois mois faute de commandes.
Les volumes que nous proposons, eux, sont intéressants pour les industriels. Concevoir une même cellule 3 000 fois permet une standardisation globale. Avant de lancer la procédure de mise en concurrence de notre programme, un travail avec des maîtres d’œuvre spécialisés a permis de consolider nos objectifs de baisse de coût.
Comment comptez-vous rendre vos engagements réguliers sur le long terme ?
Depuis quarante ans, le ministère de la Justice fonctionne sur un modèle de grands plans avec des volumes conséquents : 15 000 places, puis 13 000, 4 000 et encore 15 000. Il travaille actuellement à assurer la livraison d’environ 5 000 places en cours de construction et, aussi, à réorganiser sa fonction immobilière. Nous œuvrons à développer des objectifs fondés sur une programmation pluriannuelle renforcée, intégrant également le gros entretien-renouvellement-maintenance.
Pourquoi avoir choisi de recourir au partenariat d’innovation pour le modulaire ?
Dans les prisons, un certain nombre d’éléments, comme les blocs douches, sont déjà réalisés hors site. Quelques établissements vont plus loin avec des cellules presque complètement fabriquées en atelier. En revanche, construire l’ensemble de l’établissement essentielle ment en hors site est un pas qui n’a jamais été franchi. Grâce au partenariat d’innovation, nous voulons aller plus vite : la conception innovante, la vérification des conditions de sécurité, le passage de la commande… le tout en un seul contrat permettant de bénéficier des innovations pensées par les groupements sélectionnés.
Comment se déroule la procédure ?
Après une première phase de sélection, chaque candidat retenu a travaillé son concept. Les projets présentent des modes constructifs novateurs en béton, avec ou sans acier.
L’intérêt du partenariat d’innovation est de les challenger.
Chacune des trois équipes fera respectivement un premier projet de 50 places, 76 places et 100 places, qui seront livrés en 2026 sur des sites déjà attribués, sur les fonciers d’établissements existants à Maubeuge (Nord), Fleury-Mérogis (Essonne) et Troyes (Aube). Nous déciderons ensuite comment le reste de la commande des 3 000 places se répartira entre les différents opérateurs.
Comment travaillez-vous à l’acceptabilité des projets pénitentiaires auprès des habitants comme des élus locaux ?
Les difficultés d’acceptabilité des constructions nouvelles ne sont pas propres au pénitentiaire et existent aussi pour les projets portés par des sociétés privées. Il n’est pas rare qu’un promoteur voit 50 % de ses permis attaqués.
L’Apij collabore avec les élus locaux pour améliorer cette acceptabilité. En 2025, beaucoup d’entre eux ont pris contact avec le ministère de la Justice pour accueillir une construction pénitentiaire. Quand le terrain proposé par les collectivités convient au cahier des charges pénitentiaire, l’Apij se déplace pour engager des études de sols plus approfondies. Gérald Darmanin m’a demandé, en tant que maire, ancien ministre et chef d’entreprise, de faire le lien entre le monde de la maîtrise d’ouvrage immobilière, celui des collectivités et l’Etat.
A côté des réalisations pénitentiaires, vous portez des projets judiciaires, où l’architecture apparaît comme un facteur clé. Pour quelles raisons ?
Dans une ville, l’architecture affirme un pouvoir, une présence urbaine. L’hôtel de ville ou l’église dispose d’une architecture particulière, celle des lieux importants qui scandent l’espace public. Le palais de justice entre dans cette catégorie.
A-t-on la même demande sur le pénitentiaire ? Je ne le crois pas, car nous n’avons pas le même besoin de « geste ». De ce point de vue, la conception-réalisation nous semble parfaitement adaptée. A l’inverse, nous privilégions la procédure MOP avec un concours d’architecture pour les palais de justice.
Y aura-t-il encore des partenariats public-privé, comme celui qui a permis la construction du tribunal de Paris ?
Le ministère de la Justice gère plusieurs ouvrages, pénitentiaires et judiciaires, qui ont été construits et livrés sous le mode du contrat de partenariat. Mais aujourd’hui, le recours à cette procédure est beaucoup plus rare.
Elle conserve cependant un grand intérêt : l’entreprise assure l’entretien et la maintenance mieux que l’Etat, et garantit qu’à la fin du partenariat, le produit immobilier soit quasiment neuf. Nous devons donc réfléchir à de nouveaux modèles et à faire plus attention aux dépenses de gros entretien-renouvellement-maintenance.
« Nous œuvrons à développer des objectifs de construction fondés sur une programmation pluriannuelle renforcée. »
Côté patrimoine, où en sont, à Paris, les travaux sur l’île de la Cité ?
C’est un chantier hors normes de 110 000 m2 . En comparaison, une tour dans le quartier de La Défense, c’est en moyenne 50 000 m2 ! Le tout, en plein cœur historique de la capitale, avec une emprise comprenant la Sainte-Chapelle, la Conciergerie et le fameux 36 quai des Orfèvres. La première des six phases doit être livrée cette année. Ce projet doit permettre de rapatrier des équipes de la cour d’appel de Paris affectées ailleurs. L’Apij assure la coordination de la maîtrise d’ouvrage de l’ensemble en lien avec les ministères de l’Intérieur et de la Culture, eux aussi impliqués dans ce projet.










