Six salles informatiques sur 2 100 m² au sein d'un bâtiment de 6 400 m² : la première pierre du futur data center de l'Organisation européenne pour la recherche nucléaire (Cern) a été posée fin avril à Prévessin (Ain). Confié au groupement Equans France-Léon Grosse-Agapé Architectes, le projet, qui sera livré en trois phases, prévoit de passer de 4 MW de puissance électrique en 2023 à 12 MW en 2033.
Ce nouvel équipement témoigne de l'extension, inéluctable, du nombre de data centers à développer, restructurer ou agrandir. Poussée par la 5G, le streaming ou encore l'e-commerce, la croissance en termes d'immeubles à bâtir reste toutefois difficilement prévisible. « Le data center est le seul actif pour lequel on ne vend pas de la surface au m² mais de la capacité électrique en mégawatts », rappelle Séraphin Bravard, responsable du service data center de la société de conseil CBRE. Son homologue chez JLL, Simon Williams, confirme et ajoute : « La demande en stockage de données ne va pas cesser d'augmenter. » Cette capacité électrique, si déterminante pour les utilisateurs et les investisseurs, implique de respecter des normes de constructions strictes. La puissance numérique de ce bien immobilier atypique est, elle, conditionnée par la proximité des routes principales de fibre optique. Elle détermine ensuite les services vendus par l'opérateur, telle qu'une connexion directe en circuit fermé entre plusieurs sites.
Entre 2016 et 2021, la puissance numérique livrée va doubler dans les régions de Londres et de Paris
Entre 2016 et 2021, les principaux marchés européens ont connu une croissance phénoménale. La puissance numérique livrée a doublé dans les régions de Londres (800 MW) et de Paris (300 MW) et triplé à Francfort (600 MW), ainsi qu'à Amsterdam (500 MW). « Nous anticipons la même tendance pour les années à venir », explique Séraphin Bravard.
Autre certitude : le marché francilien continuera sur sa lancée. « Les courbes sont exponentielles. Sur l'année 2021, 86 MW ont été contractualisés en région parisienne. Le précédent record de 2018, avec 26 MW, a été battu », commente-t-il. Un développement logique, les data centers ayant tendance à s'implanter là où se concentrent les opérateurs de réseaux, les entreprises utilisatrices et leurs sous-traitants.
Concurrence avec la logistique. Le data center n'est pas un actif industriel comme les autres. La nécessité de réduire les temps de latence - et indirectement les dépenses liées aux flux de données informatiques - suppose une densification des centres de données dans des territoires urbains bien connectés, comme les anciennes friches industrielles de l'établissement public territorial Plaine Commune - regroupant neuf villes du nord de la Seine-Saint-Denis - réputées pour accueillir ces actifs si particuliers. En zone dense, la concurrence est rude avec l'immobilier logistique, dont le taux de rendement de 3,5 % se rapproche du niveau proposé par un data center neuf sur mesure pour un locataire comme Amazon, estime Séraphin Bravard. L'actif ne manque pas d'atouts. « Isolé acoustiquement, il génère peu de nuisances sonores [dues à la ventilation des premières générations de bâtiments, NDLR] contrairement à un site logistique qui voit défiler les camions », observe-t-il. En plus d'utiliser l'air extérieur pour ventiler les salles informatiques, il est doté de systèmes de récupération de chaleur pour alimenter le réseau urbain et les équipements publics du quartier.
Pour obtenir les autorisations, les porteurs de projets sont de plus en plus nombreux à recourir aux énergies renouvelables. Mais ils devront également se pencher sur le parc existant, à décarboner. Les plus de 250 sites français représentent 14 % de l'empreinte carbone du numérique (smartphones et autres terminaux inclus) de l'Hexagone, actuellement estimée à 2,5 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) du pays, selon le rapport de la mission d'information sur l'empreinte environnementale du numérique du Sénat datant de 2020. Et d'ici à 2040, cette empreinte pourrait peser 6,7 % des GES nationales par an… dans un pays qui vise la neutralité carbone d'ici à 2050.
D'autant que les collectivités sont difficiles à convaincre. « Les élus qui refusent les data centers n'ont pas envie de voir arriver de grosses sociétés américaines, grandes consommatrices d'eau pour refroidir les salles, sur un terrain qui pourrait être dédié à un entrepôt, créateur d'emplois », note Séraphin Bravard. Les porteurs des projets d'entrepôts XXL, de plus de 50 000 m², en promettent des centaines. Un important data center peut en générer une cinquantaine, selon Simon Williams.
Comme pour les entrepôts, le financement n'est pas un sujet pour les data centers. « Principalement américains, les opérateurs, qui font construire le bâtiment, puis l'équipent avant de le louer, sont adossés à des fonds très puissants comme KKR et Blackstone », décrypte Séraphin Bravard. Hors acquisitions d'actifs vides ou destinés à être reconvertis en data centers et hors opérations conclues dans le cadre de fusions-acquisitions, les transactions annuelles en Europe sont passées de 200 M€ en moyenne entre 2015 et 2020 à plus de 1 Md € l'an dernier. En matière d'investissements dédiés à la montée en puissance - numérique - du parc existant, citons le constructeur-opérateur français Data4 qui a levé 650 M€ en 2020. L'un de ses objectifs : doubler la capacité électrique de son « campus » à Marcoussis (Essonne).
La croissance du secteur passe aussi par de la verticalité, à condition que le plan local d'urbanisme le permette. D'où un changement de stratégie des concepteurs, en opération séduction auprès des élus. La « discrétion » des data centers à l'ancienne, pour raisons de sécurité, tranche aujourd'hui avec le design des bâtiments en développement pouvant monter jusqu'au R + 4, remarque Séraphin Bravard. Qu'ils appartiennent à une entreprise (Orange, par exemple) ou qu'ils soient neutres (multi-utilisateurs), la majorité des sites français vont continuer de se concentrer en Ile-de-France. Ce mouvement devrait surtout se manifester par « des extensions de bâtiments existants car il est difficile et coûteux de raccorder des nouveaux sites », juge-t-il.
SOURCE : UPTIME INSTITUTE « Attirer un maximum d'entreprises ». Ainsi, l'américain Equinix devrait renforcer ses positions à Aubervilliers et Pantin (Seine-Saint-Denis) notamment. Le numéro un mondial des centres de données neutres et ses concurrents visent deux profils. « D'un côté, les entreprises, qui ont besoin de louer une baie informatique, c'est-à-dire une armoire placée dans une salle à partager avec d'autres utilisateurs. De l'autre, Amazon, Microsoft et Google qui veulent des bâtiments entiers », explique Séraphin Bravard. Ce dernier marché stimule actuellement la demande sur fond de forte concurrence entre exploitants de data centers. « Les marges se réduisent car les prix sont tirés vers le bas. Le seul moyen d'être rentable est donc de faire du volume, ce qui se traduit par des centres plus gros pour attirer un maximum d'entreprises », observe-t-il.
Le site le plus important de France sort actuellement de terre, par tranches, sur une friche de 7 ha au bord de l'autoroute A86, à La Courneuve (Seine-Saint-Denis). Piloté parle néerlandais Interxion (filiale de l'américain Digital Realty), le projet prévoit jusqu'à 9 600 m² d'espaces équipés, en plus des 1 000 m² de bureaux. En régions, Marseille (Bouches-du-Rhône) se démarque car située à un carrefour de câbles sous-marins reliant l'Afrique et le Moyen-Orient. Le déploiement de Disney + en est l'illustration. La plateforme diffuse ses vidéos en streaming depuis un bunker en béton armé reconverti en data center, au sein de l'enceinte portuaire.












