Le ministère de la Culture a nommé, en novembre 2023, deux paysagistes à la tête de deux écoles nationales supérieures d’architecture (Ensa) : Mathieu Delorme, qui a pris ses fonctions le 1er janvier 2024 à Paris-Est et vous-même, en poste depuis décembre dernier à Grenoble. Comment interprétez-vous cela ?
Je ne sais pas si cela était volontaire de la part du ministère de la Culture de nommer - quasiment la même semaine - deux paysagistes à la direction de deux écoles nationales supérieures d’architecture, mais c’est une heureuse coïncidence. En retenant ma candidature, le conseil d’administration de l’Ensa de Grenoble a fait le pari d’un directeur non-architecte, donc avec une sensibilité autre. Même si je suis imprégné par mon passé de paysagiste, cela ne veut pas dire que l’établissement va devenir une école de paysagisme. En revanche, je pense que mon approche du territoire rejoint celle de beaucoup d’enseignants et de chercheurs.
Aucun architecte, ni aucun paysagiste, ne conçoit de projet sans prendre en compte l’environnement proche et lointain. Ici, le fait d’être entouré par trois massifs montagneux donne une certaine injonction à notre réflexion. Les étudiants de l’Ensa qui suivent le master « Montagnes, architecture et paysage » ont envie de se frotter à ce contexte particulier qui nécessite de construire dans la pente, en considérant les ressources locales disponibles et, désormais, le changement climatique. A Grenoble, nous sommes bien placés pour savoir qu’à l’avenir, il va falloir s’adapter non plus seulement aux conditions hivernales, mais aussi à celles estivales.
Tous ces éléments obligent à nous tourner plus rapidement et plus fortement vers la transition écologique. Avec tous les savoirs et savoir-faire présents au sein de l’école d’architecture, nous devons enseigner d’autres façons d’habiter le territoire afin de permettre aux générations futures de pouvoir profiter, elles aussi, du paysage qui nous entoure. Et la recherche peut nous y aider.
A Grenoble, nous sommes bien placés pour savoir qu’à l’avenir, il va falloir s’adapter non plus seulement aux conditions hivernales, mais aussi à celles estivales.
Vous qui êtes chercheur en écologie, en quoi la recherche peut-elle aider l’enseignement dans votre établissement ?
Sur le campus universitaire de Grenoble, que je fréquente depuis 17 ans, notamment via le Laboratoire écosystèmes et sociétés en montagne (Lessem) que j’ai dirigé précédemment, on trouve des chercheurs à la pointe de ce qui se fait aujourd’hui. C’est une richesse sur laquelle il faut s’appuyer pour bâtir ensemble de nouveaux enseignements.
Imaginez un doctorant qui travaille sur une innovation, par exemple l’utilisation de bois vert dans construction, il pourrait donner un cours à l’école d’architecture et ainsi transmettre son savoir aux étudiants quasiment du jour au lendemain. C’est pour ça qu’il est important selon moi que les trois communautés de chercheurs, enseignants et étudiants puissent se rencontrer à l’Ensa, avec l’appui de l’équipe administrative. Nous avons aussi à proximité le laboratoire CRAterre, une référence mondiale dans le domaine de l’architecture de terre.
Depuis 2020, l’Ensa fait partie de l’Université Grenoble Alpes (UGA), devenue par décret un grand établissement au 1er janvier dernier. Qu’apporte un tel rapprochement ?
Etablissement public expérimental durant les trois dernières années, l’Université Grenoble Alpes vient effectivement de devenir un grand établissement. L’Ensa en est l’une des trois composantes, avec l’Institut polytechnique et l’Institut d’études politiques. Nous faisons tous partie de la gouvernance de l’UGA, mais chacun garde son indépendance. En ce qui nous concerne, nous sommes toujours sous la double tutelle des ministères de la Culture et de l’Enseignement supérieur et de la recherche. Concrètement, le rapprochement avec l’Université Grenoble Alpes permet aux 1000 étudiants de l’Ensa de bénéficier d’un certain nombre de services qui vont des repas au sport, en passant par l’assistance sociale et la santé.
Lors de la crise des Ensa au printemps 2023, les étudiants ont soulevé les manques de moyens financiers et humains, mais aussi des problèmes au sein des bâtiments, notamment à Grenoble. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Cette crise a provoqué pas mal de remous parmi les étudiants. Un des problèmes clairement identifié à l’école d’architecture de Grenoble concerne la vétusté des bâtiments. Construits en 1976 par Roland Simounet et Michel Charmont, ils nécessitent une rénovation afin d’être adaptés à notre époque. D’autant que l’établissement compte à présent deux fois plus d’étudiants qu’à l’origine. Le ministère de la Culture a débloqué une enveloppe spéciale d’environ 3 millions d’euros pour refaire l’étanchéité et changer une partie des menuiseries. Mais il reste beaucoup de travaux d’embellissement, d’accessibilité et d’amélioration du confort thermique à réaliser. C’est un réel enjeu.
Avec le plan de relance, l’Etat a aussi pu injecter 1,3 million d’euros - sur un budget total de 1,5 million d’euros - dans la création d’un fablab. Ce projet porté par Marie Wozniak, précédente directrice de l’Ensa de Grenoble, a été inauguré le 29 janvier dernier. Opérationnel depuis la rentrée de septembre, il peut accueillir jusqu’à 80 personnes sur 635 m². Les machines sont à la disposition de nos étudiants, mais d’autres acteurs de la culture et des entreprises de la ville pourraient venir s’en servir dans le cadre de partenariats à nouer.
L’école d’architecture de Grenoble a toujours aimé être dans le concret.
L’Ensa figure parmi les fondateurs des Grands ateliers innovation architecture (Gaia), à Villefontaine (Isère), où les étudiants peuvent réaliser des modèles à échelle 1/1. Quelle place accordez-vous à cette plateforme d’expérimentation technique et constructive ?
L’école d’architecture de Grenoble a toujours aimé être dans le concret. C’est essentiel pour les étudiants d’avoir la possibilité de participer durant quelques semaines ou mois à la réalisation de modèles grandeur nature. Dans le cadre des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024, nous allons construire le pavillon pour la fédération française de canoë-kayak. Ça fait partie du projet Archi-Folies porté par le ministère de la Culture et auquel les 20 Ensa de France participent. Cette expérience sera extrêmement enrichissante pour les étudiants, comme avait pu l’être la compétition Solar Decathlon Europe, où l’école d’architecture de Grenoble était arrivée 3e du classement en 2022.










