La Méca est un solide paradoxe. L'institution culturelle bordelaise, inaugurée en juin dernier, se positionne magistralement sur la rive gauche de la Garonne et s'érige en nouvelle porte de la métropole. D'ailleurs la gare Saint-Jean, desservie à grande vitesse, est à guère plus de 700 m de là. La région Nouvelle-Aquitaine voulait, il est vrai, héberger divers services de soutien à la création artistique dans « un bâtiment-totem », comme on dit en langage de communicants. La collectivité s'en est donné les moyens en lançant en 2011 un concours international, puis en optant pour le duo formé par les agences BIG et Freaks. Le fondateur de la première, le Danois Bjarke Ingels, n'était pas encore tout à fait entré dans la cour des stars, mais il avait déjà frappé les esprits avec des réalisations pentues, pointues, voire tordues. Et les trois Français, fondateurs iconoclastes de la seconde, avaient été adoubés par les Albums des jeunes architectes et paysagistes (Ajap).
BIG Géométrie chahutée. Huit ans plus tard, la Maison de l'économie créative et de culture en Nouvelle-Aquitaine, autrement dit la Méca, se dresse donc quai de Paludate, sur le site des anciens abattoirs inscrit dans le périmètre d'aménagement de l'opération d'intérêt national Euratlantique. Ou plutôt, la Méca se déhanche. Ses architectes ont chahuté la géométrie, et l'édifice qui aurait pu n'être qu'une arche robuste et plate, étrangement plus large (120 m) que haute (37 m), a gagné en dynamique avec un jeu de décalages et de biseautages. « Le bâtiment est doté d'un esprit cinétique. La boucle qu'il forme en fait une architecture en mouvement », souligne l'un des associés de Freaks, Cyril Gauthier. Avec ses rampes en pentes opposées qui trouvent leur prolongement dans les pieds désaxés de l'arche, la Méca opère un salto arrière. Monumentale, donc.
LAURIAN GHINI TOUIU Pas réellement voué au public, le lieu entretient le mystère par un uniforme de béton sable et des percements en essaims.
SERGIO GRAZIA Mais le décalage n'est pas que dans la forme. De même qu'une autre arche, Grande celle-là et bâtie à la Défense (Hauts-de-Seine) il y a trente ans, accueille surtout des bureaux, la Méca n'abrite pas de programmes à grand spectacle, ni réellement destinés au public. Ce qui se trame à l'intérieur de ces volumes enveloppés d'un parement uniforme en panneaux de béton sable, percé de fenêtres en essaims, semble d'ailleurs assez mystérieux…
LAURIAN GHINITOUIU Trois entités distinctes. Par sa morphologie, la Méca a permis de répartir assez rationnelle-ment les trois entités réunies, mais destinées à travailler en autono-mie : une dans chaque pile et la troisième - le fonds régional d'art contemporain (Frac) - dans le pont que forme la toiture. Les établissements qui font ici maison commune, en particulier l'Agence livre, cinéma et audiovisuel (Alca) et l'Office artistique région Nouvelle-Aquitaine (Oara) ont pour vocation d'accompagner les artistes en mettant à leur disposition des outils de travail, et notamment un auditorium, une belle scène de 360 m², des salles de danse, auxquels s'ajoutent des bureaux et des salles de réunion. On vient là pour avoir les moyens de créer, et donc bien avant de pouvoir rencontrer une audience. De son côté, si le Frac dispose, en plus de ses réserves, de 1 200 m² d'espaces d'expositions temporaires, il n'est pas non plus une institution propre à attirer la foule des grands musées.
LAURIAN GHINITOUIU Agora circulaire. BIG et Freaks tenaient néanmoins à faire de cette architecture un lieu pour les Bordelais et autres promeneurs, et les architectes ont, dans ce but, soigné les parties les plus ouvertes du bâtiment. Le socle de la Méca offre un vaste hall traversant où une petite agora circulaire, adaptée pour les performances et les conférences, côtoie un café.
SERGIO GRAZIA Davantage qu'un « effet Bilbao », la Méca pourrait bien susciter un « effet Oslo ».
SERGIO GRAZIA Surtout, l'équipe de maîtrise d'œuvre a inventé un programme supplémentaire qu'elle a baptisé « la chambre urbaine » : le cube, percé en son cœur, crée un vide, directement accessible depuis le niveau de la rue par les longues rampes, et génère une place publique.
SERGIO GRAZIA Avec cette « pièce urbaine », la Méca offre, aux dires de l'architecte Bjarke Ingels, « un cadre pour les arts, mais aussi un cadre de vie pour la cité, un cadre pour les jeunes qui viennent faire du skate ou les amoureux ». Et côté vue cadrée, le bâtiment permet de prendre de la hauteur par rapport au quai et son intense circulation automobile pour mieux embrasser le panorama de la Garonne. Alors plutôt que le très rebattu « effet Bilbao » - et puisque les activités de la Méca n'ont pas le pouvoir d'attraction d'un musée Guggenheim -, l'architecte et plasticien Guillaume Aubry, autre membre de Freaks, mise sur un « effet Oslo » : dans la capitale norvégienne, « tout le monde ne va pas voir de spectacles à l'opéra, construit par l'agence Snøhetta. En revanche tout le monde monte se promener sur son toit ».
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