Valérie Masson-Delmotte est l’une des rares personnes qui parvient à parler du changement climatique sans créer immédiatement un immense sentiment d’éco-anxiété. Mieux, l’ancienne co-présidente du Groupe 1 du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (Giec) parvient même à mobiliser ses interlocuteurs. Quand la paléoclimatologue qui est aussi directrice de recherche au CEA s’adresse aux experts de la construction, c’est pour présenter les dernières connaissances scientifiques et proposer des pistes d’action concrètes. Elle a ainsi pris la parole en ouverture de la dernière session du Lab recherche environnement de Leonard sur l’adaptation au changement climatique.
Premier point à retenir : « les trajectoires envisagées par les scientifiques sur de futures émissions de gaz à effet de serre (GES) élevées et très élevées sont maintenant beaucoup moins plausibles. Mieux, la trajectoire qui extrapole les émissions à partir des politiques publiques déjà mises en œuvre montre que l’humanité se dirige vers un scénario de réchauffement intermédiaire », pose Valérie Masson-Delmotte. Concrètement, si les émissions mondiales de GES continuent à croître, elles augmentent plus lentement que lors de la décennie précédente.
40 milliards de tonnes de CO2 émises chaque année
Autre information importante sur laquelle insiste la spécialiste du climat : « nous entrons dans une décennie critique. Si les engagements de l’Accord de Paris, du Green deal européen et des autres accords sont tenus à travers le monde, alors nous pourrions connaître un pic d’émission de GES suivi d’une baisse. Ce pic est passé depuis 2005 pour l’Europe comme aux Etats-Unis et il pourrait se produire en 2025 pour la Chine. » Malgré tout, nous émettons aujourd’hui chaque année 40 milliards de tonnes de CO2.
IPSL/LSCE/Université Paris-Saclay Les émissions de gaz à effet de serre de l'humanité font que nous nous orientons vers un scénario de réchauffement intermédiaire. © IPSL/LSCE/Université Paris-Saclay
Le fait de respecter les engagements internationaux pourrait permettre de matérialiser cette inflexion. Mieux, si ceux pris dans le cadre de la COP 28 sont tenus, relatifs au triplement des énergies renouvelables dans le monde et au doublement des gains d’efficacité énergétique, « ils permettront à eux seuls d’abattre d’environ 10 % les émissions liées aux énergies fossiles (gaz, pétrole et charbon) dans le monde », insiste la paléoclimatologue.
Augmentation moyenne des températures du Globe de 1,2 °C
Malgré ces informations encourageantes, les nouvelles sur le front du climat demeurent extrêmement préoccupantes. Ainsi, si les émissions semblent entamer une décrue, le réchauffement lui se poursuit toujours à un rythme élevé du fait de l’augmentation des GES dans l’atmosphère. Cela se traduit par une augmentation moyenne des températures de 1,2 °C observée sur 10 ans en moyenne, avec, pour la première fois en 2024, une hausse de 1,5 °C au niveau planétaire. « Ce résultat va se représenter et quand ce sera le cas tous les deux ans, nous considérerons que le cap du + 1,5 °C est franchi. Ce seuil est attendu pour la décennie 2030 », répète Valérie Masson-Delmotte.
En moyenne, le réchauffement est plus prononcé au niveau des continents et très marqué dans les régions froides. L’Europe accuse donc déjà une augmentation de 2 °C par rapport aux années 1900. Les années 2023-24 ont même été particulièrement chaudes. « Elles préfigurent ce qui sera le niveau de réchauffement moyen attendu pour 2050. L’enjeu désormais est d’anticiper les années record pour mieux s’y préparer », rappelle la paléoclimatologue.
Les dommages les plus lourds concernent les infrastructures urbaines
De même, l’accélération de la montée du niveau de la mer est perceptible. Elle était de 2 mm/an dans les années 1990 pour s’établir aujourd’hui à 4 mm/an. Cela provoque des inondations chroniques à Cayenne en Guyane, par exemple, des déménagements d’infrastructures à Saint-Pierre et Miquelon ou le drame de Mayotte.
« Chaque dixième de degré de réchauffement supplémentaire aura des conséquences et altérera la probabilité d’occurrence et d’intensité d’un ensemble d’événements météorologiques, souligne Valérie Masson-Delmotte. Et cela affecte tous les secteurs d’activité. Les dommages les plus économiquement lourds concernent les infrastructures dans les villes. Dans certaines régions en développement, cela peut même avoir des conséquences sur les PIB pendant plus de dix ans. »
En métropole comme en outre-mer, la France est particulièrement concernée avec 2/3 des communes et 2/3 de la population à risque. « On se pose la question de l’habitabilité de certains territoires situés en montagne ou sur les littoraux. Des réflexions envisagent même un repli stratégique et planifié. » Les enjeux économiques sont soulignés dans le rapport 2024 du Haut Conseil pour le Climat (HCC) mais aussi dans le rapport de Bercy sur l’assurabilité des risques climatiques.
Budget carbone limité à six années au rythme actuel d’émission
Pour éviter le pire, il est encore possible d’agir, à condition de le faire rapidement, car « la fenêtre d’action pour limiter nos émissions se réduit d’année en année. On estime que le budget carbone résiduel compatible avec une stabilisation à + 1,5 °C correspond à six années d’émissions au rythme actuel », souligne Valérie Masson-Delmotte. Cela signifie que si à la fin de cette décennie, les émissions de GES ne diminuent pas franchement, alors nous aurons acté ce niveau de réchauffement planétaire. Avec beaucoup d’incertitude sur la réponse du climat pour une hausse des températures moyennes supérieures à 2 °C. « On s’attend à une perte d’efficacité des puits de carbone naturels que sont les océans, les sols et les arbres ainsi qu’à un supplément d’émission du fait du dégel des sols », alerte l’experte.
Construire des trajectoires d’adaptation séquencées dans le temps
Devant ce constat, il est déjà nécessaire de s'adapter, en évitant les mal-adaptations. « L’évolution à venir du climat ne sera pas un long fleuve tranquille, prévient la directrice de recherche au CEA. Elle sera modulée par la variabilité naturelle du climat. Si nous n’anticipons qu’un réchauffement moyen, nous risquons d’être surpris en voyant des événements se produire 10 ans plus tôt du fait de cette variabilité naturelle. Il faut donc construire des trajectoires d’adaptation avec déploiement de différentes mesures séquencé dans le temps. « Chaque option présente des potentiels et des limites, dont il faut tenir compte. Par exemple, les arbres en ville ne procureront pas de fraîcheur s’ils manquent d’eau. Par leur pourpier ou leur nature, ils peuvent émettre des COV, bloquer la ventilation de certaines rues ou exacerber des problèmes de qualité de l’air par les allergènes qu’ils émettent.
Une adaptation réellement transformatrice
Autre enjeux sur l’adaptation, elle ne doit plus être réactive, c’est-à-dire se préparer à un événement similaire à un précédent, ni même incrémentielle, mais bien transformatrice. Une adaptation efficace et réelle anticipe les changements à venir avec d’importantes modifications systémiques. Les messages sont passés, aux professionnels du BTP de s'en emparer.










