Technique et Construction durable

Un peu de confort dans un monde hostile

Construire un refuge en montagne n’est pas une sinécure. Relief, climat et dangers s’y conjuguent pour rendre acrobatique la moindre opération.

Températures polaires, avalanches à gogo, blizzard à décorner les bouquetins… Il faut être un peu givré pour construire en montagne des refuges destinés à accueillir, bien au chaud, le randonneur épuisé et l’alpiniste en quête de sommets. « Frugalité, sobriété, technicité. On va à l’essentiel », souligne l’architecte-ingénieur Jacques Félix-Faure, spécialisé dans ce type de programmes. Les contraintes qu’affrontera le bâtiment ne manquent pas : choc thermique jour-nuit avec des écarts de température de grande amplitude, bourrasques de vents violents (plus de 200 km/h), risque sismique, déversements subits de poches d’eau glaciaire, crues torrentielles… « On est ici dans un milieu hostile où l’homme n’est pas le bienvenu, précise encore l’architecte. D’où la nécessité de s’installer avec beaucoup de modestie par rapport au contexte. » Des refuges, il s’en construit et s’en rénove assez peu d’ailleurs, « un à deux par an ici, en Haute-Savoie », concède Arnaud Dutheil, directeur du Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement (CAUE) du département.

En termes d’exigences de conception, la gestion des ressources et de l’énergie est prioritaire pour rendre le bâtiment quasi autonome : eau, déchets, assainissement, approvisionnement en nourriture. Tout doit être anticipé. Eaux de pluie et fondoir à neige alimenteront les réservoirs d’eau ; des panneaux solaires thermiques ou photovoltaïques, disposés sur le bâtiment ou à proximité, fourniront l’électricité nécessaire ; pour minimiser l’impact environnemental, l’eau des toilettes sera recyclée, et les eaux usées seront filtrées et traitées avant rejet, de même que les résidus solides des toilettes sèches seront évacués via les vols de ravitaillement réguliers. « Le principal problème reste la ventilation », observe Jacques Félix-Faure. Indispensable en raison de la densité d’occupation des lieux, elle doit permettre d’évacuer l’humidité sans déperdition thermique excessive, d’où des systèmes à récupération de chaleur.

La gestion des ressources et de l’énergie est prioritaire pour rendre le refuge quasi autonome.

Valeurs montagnardes. Au plan formel, la compacité d’ensemble sera privilégiée. Les pièces à vivre prendront place au centre du bâtiment. Les autres, formant des espaces-tampons protecteurs, en périphérie. Les ouvertures, réduites à l’est, à l’ouest et au nord, se montreront plus généreuses au sud pour bénéficier des apports solaires dans la salle commune. L’aménagement intérieur s’effectuera à l’économie, autant dire au chausse-pied. « On raisonne en volume. Chaque centimètre cube compte, comme dans un sous-marin », fait encore valoir l’architecte.

D’autres exigences, plus subtiles, entrent en ligne de compte : le lieu doit favoriser le contact entre utilisateurs et faire se rencontrer de parfaits inconnus qui acceptent de dîner ensemble et de dormir côte à côte. « C’est un lieu chargé de valeurs montagnardes, ce n’est pas un restaurant d’altitude. On est là dans une forme de sobriété heureuse, un état d’esprit difficile à transmettre », résume Arnaud Dutheil, qui poursuit : « Quel usage de la montagne veut-on privilégier ? Tourisme ou alpinisme ? C’est ce qui détermine le niveau de confort proposé. Un refuge, c’est un abri pour quelques heures, au chaud, pour reprendre des forces avant de repartir. Ce n’est pas un gîte rural ! » Dans le cas d’une rénovation, le sujet ressurgit : « Le refuge est-il obsolète au plan technique ou bien par rapport à un nouvel usage souhaité ? » Le système constructif, des éléments préfabriqués le plus souvent, tient compte des difficultés d’acheminement sur site des hommes et des matériaux. Leurs poids et dimensions optimisés visent à réduire les héliportages, onéreux et polluants. Côté matériaux, priorité est donnée au bois (de type CLT), résistant et fortement isolé par de la laine de bois ou de roche, carrossé d’aluminium ou d’inox. Le béton, dense et coûteux à transporter, sera éventuellement réservé aux seules fondations.

Quant au chantier… La rudesse du climat limite la fenêtre d’intervention à quelques mois par an. L’efficacité prime ! « Un montage préalable “à blanc”, en plaine, est indispensable pour répéter, au boulon près, la chorégraphie de dépose-montage des éléments sur site lors du ballet d’hélicoptères. Les compagnons n’improvisent pas et chacun connaît son rôle », souligne encore Jacques Félix-Faure. Enfin, depuis l’essor des pratiques sportives et du tourisme « quatre saisons », la mise en service du refuge (déneigement, chauffage, eau) doit être évidente et rapide, de même que sa maintenance. Ce lieu est désormais utilisé toute l’année durant et doit répondre « dans l’heure » aux exigences de ses utilisateurs. « Il faut que ce soit simple, beau et convivial. Il y a un côté abbaye cistercienne », résume Jacques Félix-Faure. Utilitas, firmitas, venustas (« utilité, solidité, beauté »), la célèbre triade de Vitruve a toute sa place en montagne. L’architecture, une valeur refuge ?

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