Technique et chantier

RECONVERSION Les métamorphoses du patrimoine industriel

Mots clés : Accessibilité - Architecte - Architecture - Conception - Création d'entreprise - Energie renouvelable - Entreprise du BTP - Rénovation d'ouvrage - Sécurite des ouvrages

De nombreux architectes se voient aujourd’hui confier la transformation de bâtiments industriels édifiés par leurs prédécesseurs des XIXe et XXe siècles. Il s’agit chaque fois de trouver le bon dosage entre préservation et création pour redonner un usage à ces lieux.

Un entrepôt de céréales strasbourgeois muté en médiathèque par l’agence parisienne d’architecture Ibos & Vitart (voir p. 69), des pompes funèbres municipales parisiennes réincarnées en fabrique artistique par l’atelier Novembre (p. 70), ou encore une fonderie mulhousienne refondue en faculté par le cabinet colmarien Mongiello & Plisson (p. 71) : ces trois exemples montrent comment il est encore possible de donner une seconde vie à d’anciens bâtiments industriels.

Ainsi, ces ouvrages retravaillés avec le concours des architectes des Bâtiments de France (ABF) sont aujourd’hui recyclés pour de nouveaux usages. Leurs volumes, leurs ambiances souvent uniques et leurs modénatures d’autrefois sont autant l’occasion d’un traitement architectural original servant un programme contemporain, qu’un clin d’œil au passé.

Remise aux normes

Armés de solides connaissances des techniques anciennes, les architectes doivent toutefois déployer des trésors d’ingéniosité pour remettre aux normes ces bâtiments obsolètes sans les défigurer. Car entrent en compte les toutes dernières réglementations thermiques, acoustiques, de sécurité incendie, d’accessibilité aux personnes handicapées et, de manière croissante, les demandes environnementales. Au maître d’œuvre d’ajuster le curseur des performances au bon niveau d’exigences, et d’engager les financements là où ils s’avèrent pertinents. De leur côté, les architectes des Bâtiments de France sont à l’écoute des architectes. Ils les encouragent à aller plus loin lorsque ces derniers semblent arriver aux limites de leur projet. Et inversement, les refrènent s’ils risquent de dénaturer l’architecture d’origine. La réversibilité des interventions peut parfois faire pencher la balance en faveur des créatifs. Tout est question de dialogue et de respect mutuel.

L’architecte Jean-Michel Wilmotte, cité par son confrère Patrick Mauger, « l’expert » de ce dossier (voir ci-dessous), estime qu’« avec un bâtiment, comme avec une personne, pour aller plus loin il faut l’aimer et pour l’aimer il faut le comprendre ».

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L’EXPERT Patrick Mauger, architecte

« Avec 80% de patrimoine et 20% de contemporain, on obtient 100% d’édifices intéressants »

Autrefois, les bâtiments industriels étaient installés en périphérie des villes. Aujourd’hui, ils se retrouvent dans leur périmètre. Les premières personnes à comprendre l’enjeu qu’il peut y avoir à les reconvertir sont les gens de culture. Un directeur de médiathèque, par exemple, qui, pour bénéficier d’espaces plus vastes, investirait bien un tel lieu.

Les élus en sentent également le potentiel, sur les conseils des architectes des Bâtiments de France (ABF) qui possèdent une conscience aiguë de leur valeur. Les architectes interviennent pour l’essentiel par la suite. A ma connaissance, les premières reconversions remontent aux années soixante-dix, au sein de villes américaines telles que Boston, New York ou San Francisco. Le phénomène a touché la France une décennie après, d’abord dans les grandes villes (Paris, Lyon, Marseille, etc.), puis dans les villes moyennes (Rouen, Le Havre, Cherbourg, etc.). On se souvient des travaux de Bernard Reichen et Philippe Robert ou d’Antoine Stinco et Rémi Papillault, alors chargés respectivement de transformer la Grande Halle de La Villette (Paris XXe) et les abattoirs de Toulouse. De nos jours, même les villages se réapproprient leur patrimoine industriel. Il faut dire que ces anciens bâtiments d’activité, mêmes noyés dans l’océan urbain, représentent des points d’ancrage pour la mémoire des habitants. Du point de vue d’un architecte, il est aussi plus facile de récupérer l’âme d’un lieu que d’en créer une nouvelle. Si l’intervention contemporaine est réalisée en bonne entente avec les architectes des Bâtiments de France, ce qui semble être de plus en plus le cas, alors elle valorise le bâti ancien. Avec 80 % de patrimoine et 20 % de contemporain, on obtient 100 % d’édifices intéressants grâce à cette nouvelle personnalité.

Le Corbusier disait à juste titre : « L’architecture, c’est la construction avec quelque chose en plus. »

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STRASBOURG D’un silo à grains a germé une médiathèque

Bâti en 1938 par un maître d’œuvre dont le nom n’a pas traversé le siècle, le silo à grains et entrepôt commercial d’Austerlitz a longtemps représenté la figure de proue du môle Seegmuller, sur l’ancien port de Strasbourg. Après deux années de travaux de démolition, rénovation et extension conduites par l’agence parisienne d’architecture Ibos & Vitart, l’édifice a ouvert ses portes au public, en septembre, en tant que médiathèque André-Malraux, la plus grande de l’Est de la France (18 000 m2 Shon, 1 950 places assises).

« Quand un politique confie à un architecte la transformation d’un silo à grains en bibliothèque, il s’attend à ce que le bâtiment se modifie, commente Myrto Vitart. Nous avons réinterprété le vocabulaire architectural de cet édifice industriel en conservant l’essentiel et s’affranchissant du reste. Le respect d’un bâtiment tient à son sens, pas à sa brique ! » Les façades du silo ont ainsi été recouvertes d’une peinture métallique argentée en guise de nouveau signal urbain ; tandis que celles de la halle de stockage ont été grignotées jusqu’au squelette porteur en béton. « Pour être lus, les livres ont besoin de lumière naturelle, estime Myrto Vitart. C’est pourquoi nous avons fait tomber les murs opaques et élevé à la place une double enveloppe de verre qui reste dans l’épure du volume initial. » D’une surface vitrée totale d’environ 10 000 m2, celle-ci participe à la régulation thermique des salles de lecture.

« Dans le bâtiment existant, les niveaux disposaient de peu de hauteur sous plafond, indique Claudia Trovati, chef de projet à l’agence Ibos & Vitart. En cohérence avec l’esthétique industrielle du lieu, chemins de câbles (courants forts/faibles) et gaines (ventilation, désenfumage) restent donc apparents. » Mais pas n’importe comment. « Tout a été précisément calepiné puis tracé au laser », précise-t-elle. Autrement dit, la passion du travail bien fait.

Maîtrise d’ouvrage : communauté urbaine de Strasbourg.

Maîtrise d’œuvre : Jean-Marc Ibos et Myrto Vitart, architectes (chefs de projet : Claudia Trovati, bâtiment ; Stéphane Bara, enveloppe) ; Intégral Ruedi Baur et Associés, signalétique ; ACE Consultants et Ass., économiste ; Casso & Cie, conseil sécurité.

BET : VP & Green Ingénierie, structure ; Inex Ingénierie, fluides ; Peutz & Associés, acoustique.

Entreprise générale : groupement Eiffage Construction Alsace, Spie Batignolles Est, Forclum, Spie. Façade double peau : Portal glass/metal constructions.

Surface : 18 000 m2 hon.

Montant des travaux : 36,7 ME HT.

Ouverture : septembre 2008.

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Paris, XIXe De l’usine à deuil à la fabrique artistique

Le numéro 104 de la rue d’Aubervilliers à Paris (XIXe), édifié en 1873 par les architectes Delebarre et Godon (sous la direction de Baltard), a été surnommé « l’usine à deuil » par la presse de l’époque. Utilisée jusqu’en 1997 par le service municipal des pompes funèbres (SMPF), cette même adresse vient d’être transformée en « fabrique » artistique par les architectes parisiens Jacques Pajot et Marc Iseppi de l’atelier Novembre, et renommée « le 104 » depuis son ouverture, le 11 octobre. Le chantier de restructuration aura duré deux ans (*).

Les corps de bâtiment, dont les façades maçonnées et les charpentes métalliques ont été inscrites, en 1995, à l’inventaire supplémentaire des Monuments historiques, gardent leur aspect d’origine. La nef centrale est devenue un espace public aisément privatisable, tandis que les bas-côtés accueillent des salles de diffusion au rez-de-chaussée (parois béton) et des ateliers de production à l’étage (parois vitrées). L’équipement dispose de 13 800 m2 de surface utile.

« Quelle que soit la nouvelle fonction qui vient occuper un ancien espace, il est question de respect et de transmission de la mémoire du lieu, explique l’architecte Jacques Pajot, car nous sommes des gens de passage. » Son confrère Marc Iseppi ajoute qu’« il faut savoir doser la conservation et la transformation du patrimoine. Ici ce n’est pas Le Louvre, alors les fluides peuvent rester apparents sur les poteaux d’origine en fonte qui ont été mis au jour ».

Un sang neuf coule dans cette nouvelle artère parisienne de 250 m de long, passage couvert à cheval entre les XIXe et XXIe siècles.

Maîtrise d’ouvrage : Ville de Paris.

Maîtrise d’œuvre : Atelier Novembre, architectes mandataires (Pierre van den Berg, chef de projet) ; François Botton, architecte du patrimoine ; ABCD, programmateur ; Setec Bâtiment, bureau d’études ; Changement à vue, scénographe ; Jean-Paul Lamoureux, acousticien ; Jean-Claude Drauart, économiste ; Hervé Audibert, éclairagiste ; L’épicerie (Christine Mathieu), signalétique.

Principales entreprises : Lainé Delau et GTM Bâtiment (gros œuvre), Trouvé (rénovation des façades), Charpentier de Paris (menuiseries extérieures), Bonnardel (menuiseries intérieures), Loison (métallerie), Amec Spie et Cegelec (génie électrique), Balas Mahey (génie fluides), France Sol Leclaire (finitions).

Surfaces : 42 200 m2 (hob), 29 500 m2 (hon), 13,800 m2 (utile).

Coût estimé : 102 ME.

Ouverture : octobre 2008.

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MULHOUSE Une faculté moulée dans une fonderie

La nouvelle faculté des sciences économiques, sociales et juridiques (FSESJ) de Mulhouse a pris place, l’an passé, dans l’ancienne fonderie de la Société alsacienne des constructions métalliques (SACM). L’édifice (125 m x 62 m), bâti entre 1920 et 1922 par l’architecte local Paul Marozeau, a été reconverti entre 2003 et 2007 par l’agence colmarienne Mongiello & Plisson, architectes mandataires associés à l’agence mulhousienne Emergence Architecture (*).

Christian Plisson qualifie ce travail d’« éthique plus qu’esthétique », car « les nouveaux volumes se glissent dans l’ancienne structure en béton sans en perturber la lecture ». Amphithéâtres, salles de classe et pôle documentaire se rangent dans les travées latérales telles des boîtes métalliques vitrées. Alors que les circulations horizontales et verticales occupent la travée centrale évidée de toute machinerie. « Puisqu’il s’agit d’une ancienne usine, aucune raison de masquer les ” tripes “ du bâtiment, commente Christian Plisson, les réseaux d’air chaud et froid passent dans les arches surbaissées. » La teinte grisée du béton des arches d’origines s’accorde avec celle des matériaux contemporains rapportés. « Notre intervention se veut la plus discrète possible », ajoute l’architecte en guise de conclusion.

Maîtrise d’ouvrage : Ville de Mulhouse.

Maîtrise d’œuvre : Mongiello & Plisson (Anne Leonetti, collaboratrice), architectes mandataires ; Emergence Architecture (Arnaud Wiest, collaborateur), architectes associés ; Hagenmuller Ingénierie, BET structure ; Victor Davidovici, expert parasismique ; ETF Ingénierie, BET fluides ; Ceef, facades ; E3 Economie, économiste.

Principales entreprises : Eiffage Construction Colmar (gros œuvre et clos couvert), Raffin (menuiserie intérieure aluminium vitrerie, protection solaire/brise-soleil/panneaux photovoltaïques), Process Sol (résines chapes), Les peintures réunies (peinture intérieure), Wlym (ravalement des façades/peintures extérieures).

Surfaces : 20 100 m2 (hob), 12 100 m2 (utile).

Coût global : 38,2 ME TTC.

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