Enjeux Travaux publics

Pourquoi l’innovation est vitale

Mots clés : Innovations - Travaux publics

Environnement, sécurité et numérique : tels sont les défis que doivent relever les entreprises du secteur. A défaut, c’est le risque de disparaître qui les guette.

L’innovation ! Les travaux publics n’ont que ce mot à la bouche. Mais il suscite autant d’enthousiasme qu’il interroge. Il n’y avait qu’à voir les 650 participants à la rencontre TP innovation day, organisée le 4 décembre par la FRTP Rhône-Alpes, pour s’en rendre compte. Ou ceux réunis à Paris par la fédération nationale sur le même thème quelques jours plus tôt. Il faut dire que le secteur opère un changement de paradigme complet. Désormais, l’innovation n’est plus seulement technique, mais d’abord pensée comme une réponse au défi sociétal. Le « client final » se retrouve au cœur des préoccupations des entreprises.

« Nous ne vendons plus des produits unitaires, comme une route, mais un système global pour répondre à des usages », résume Valérie David, directrice développement durable et innovation d’Eiffage. Une impérieuse nécessité émerge : l’anticipation des pratiques. Ce qui n’a pas toujours été le point fort du secteur… « Nous avons longtemps été une belle endormie. Or le monde change », analyse Orso Vesperini, directeur grands projets et innovation chez NGE. Innover est devenu un enjeu crucial pour toutes les entreprises, quelle que soit leur taille. A défaut, leur survie pourrait être en jeu.

S’engager pour de bon sur l’autoroute digitale

C’est l’une des principales évolutions de ces dernières années : l’omniprésence du numérique. Les TP n’y échappent pas. « La révolution digitale modifie nos manières d’aborder les marchés, les chantiers et la relation avec nos clients », constate Valéry Ferber, vice-président du cluster Novabuild. Ce faisant, elle pose de nombreuses questions dans toutes les phases de la vie d’un ouvrage.

Le BIM, dont les TP se saisissent de plus en plus, apporte une partie des solutions. C’est d’ailleurs la principale mutation du secteur, affirme Cyrille Brichant, président de l’ingénieriste Arcadis France. Son angle d’attaque : « Se servir de l’innovation pour faire des économies, être plus efficaces, plus productifs, faire mieux notre métier. » Comment ? « En étant performants sur tous les aspects du BIM, en allant plus loin pour développer des modules annexes de planning, de coût, mais aussi des modules calculatoires, d’exploitation et de maintenance. » Car si la maquette numérique sert à la conception et à la réalisation d’un ouvrage, les données récoltées doivent aussi être utiles durant toute sa durée de vie, pour faciliter son entretien et sa maintenance.

Une autre tendance est « d’essayer de passer du curatif au préventif », explique Valérie David. La donnée provenant des capteurs de l’infra structure peut permettre de détecter un dysfonctionnement et d’intervenir avant un incident. Une approche plus économique qu’une réparation après coup. Surtout, le préventif instaure un « cercle vertueux », selon Xavier Fournet, associé KPMG, responsable du secteur construction-infrastructures : « Observer le comportement d’une infrastructure permet d’améliorer la performance des futurs ouvrages. » Une étape essentielle s’impose. « Il faut mutualiser les données », prône Orso Vesperini. Reste la délicate question de la faisabilité. Les entreprises qui interviennent sur un ouvrage accepteront-elles de céder leurs données ? Quelle instance organisatrice choisir pour les gérer ? Comment prendre en compte l’entrée en vigueur, en 2018, du règlement européen sur la protection des données personnelles ? Comment intégrer la data produite par l’usager ? La smart city apporte une partie des réponses. La Ville de Dijon, par exemple, a fait le choix d’un centre de gestion unique, la métropole restant propriétaire des données anonymisées. Mais rien n’est gagné : avec l’arrivée des véhicules autonomes, d’autres interrogations pointent le bout de leur nez.

Faire du développement durable un allié

« Nous ne sommes pas des agresseurs de l’environnement, mais ses alliés ! » Ce cri du cœur de Jean-Marc Cornut, président de la FRTP Rhône-Alpes, est largement partagé dans la profession. Le problème des infra structures est que, « par nature, elles perturbent l’équilibre environnemental dans lequel elles sont construites », note Xavier Fournet. Or, les citoyens sont de plus en plus sensibles aux enjeux écologiques et demandent souvent des comptes aux maîtres d’ouvrage publics. La valeur environnementale n’est-elle pas désormais un critère décisif lors de l’attribution des marchés ? Les investisseurs ne sont pas en reste, eux qui sont si nombreux à flécher leurs fonds vers des projets durables. Les TP n’ont d’autre choix que de s’adapter. « Nous avons déjà mis en place des innovations pour recycler, valoriser les matériaux, mieux gérer les ressources, sans impacter notre rendement, assure Orso Vesperini. C’est aussi rapide, pas plus cher, mais plus respectueux de l’environnement. Il s’agit d’un des grands succès de la profession. » Ainsi, l’enrobé est désormais réutilisé en grande partie sur les chantiers. Le projet national Mure, piloté par l’Institut pour la recherche appliquée et l’expérimentation en génie civil (Irex), va même plus loin. Il a mis en place des démonstrateurs qui tentent de recycler jusqu’à trois fois l’enrobé de la route tout en étudiant comment l’infrastructure réagit.

Au-delà de la gestion de la ressource, la traçabilité des remblais et déblais constitue un défi dont l’importance va encore croître avec le Grand Paris Express. Arcadis a notamment élaboré un outil qui « met en relation toute la chaîne du chantier, pour savoir ce qu’il advient des déchets. C’est un enjeu économique, de développement durable, de maîtrise des flux et de sécurité », explique Cyrille Brichant. Des modèles aisément réplicables.

Partout des solutions pour faire des économies de ressource émergent. Et l’énergie n’est pas en reste. Certaines permettent même d’en produire. C’est le cas de la route solaire Wattway de Colas et de la route thermique Power Road d’Eurovia. La voirie a fini d’être un simple objet circulable et passif.

Sécuriser à tous les étages

Autre aspect devenu essentiel pour les TP : la sécurité sous toutes ses formes. Les innovations se font nombreuses, en premier lieu sur les chantiers. « Le principal apport de la technologie est la robotisation et l’automatisation de certaines tâches, estime Xavier Fournet. La machine repousse les limites techniques et évite aux hommes de se mettre en danger. » L’entreprise de déconstruction Brunet a ainsi développé des robots de désamiantage pour réaliser les interventions et diminuer l’exposition des ouvriers. Il y a également les dispositifs qui « augmentent la puissance humaine », comme l’exosquelette de la start-up RB3D, testé par Colas et plus récemment par Eurovia.

Le numérique joue aussi un grand rôle en la matière, particulièrement dans la circulation de l’information. Plusieurs entreprises ont conçu des applications mobiles en ce sens, à l’image d’Eiffage Infrastructures, qui a conçu Safety Force, lauréate des Trophées TP cette année. Cet outil donne la possibilité à tous les intervenants d’un chantier d’évaluer en temps réel la performance sécurité et de signaler des dysfonctionnements.

Plus encore, « dans une société qui aime vivre en sécurité », comme le souligne le président du cluster rhônalpin Indura, Paul Galonnier, les TP doivent mieux prendre en compte celle des usagers eux-mêmes. Là encore, la technologie apporte des solutions. Outre la prévention des accidents grâce à la maintenance prédictive, d’autres solutions émergent sur la route et sa signalisation. On pense à OliKrom, qui développe des peintures luminescentes en partenariat avec Eiffage, afin notamment de rendre le marquage au sol plus visible. Mais aussi à Flowell, nouvelle technologie de Colas à base de leds intégrées dans l’enrobé, qui permet en plus de rendre le marquage dynamique en fonction des besoins. Ou encore à « la rue nue », technologie semblable développée par Eiffage depuis… 2010 ! Le mouvement n’en est qu’à ses débuts.

Au-delà de ces enjeux sociétaux, « ce que vous inventez, c’est un savoir-faire économiquement exportable », jugeait Bruno Charles, vice-président de la métropole de Lyon, lors du TP innovation day. C’est donc de nouvelles perspectives de développement qui se dessinent. L’apport technologique, pensé à partir des besoins et des usages, est devenu un élément différenciant, puissant en France. « Nous ne sommes plus jugés uniquement sur le rapport qualité-prix. Le critère innovation compte aussi dans nos notes d’attribution », remarque ainsi Orso Vesperini. Des freins réglementaires existent toujours, mais lors de la clôture des Assises de la mobilité, la ministre chargée des Transports Elisabeth Borne a promis d’assouplir certaines normes pour favoriser l’expérimentation et le développement des innovations sur tout le territoire. Ce qui permettrait de donner un élan vers une croissance pérenne. Et de séduire de jeunes talents friands de nouvelles technologies.

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« Les citoyens sont perturbés positivement par les innovations »

« Les travaux publics ont besoin de faire sentir qu’ils innovent, au moment où ils sortent d’une crise très lourde qui a remis en question l’existence même d’un certain nombre d’entreprises. Nous devons offrir une meilleure image de notre profession à la société.

Pour cela, il est important de communiquer mieux et d’arrêter de dire que nous avons une image à changer : elle a déjà évolué dans le bon sens ! Communiquer sur des innovations nous aide. Les dernières annonces des grandes entreprises comme Colas ou Eurovia, avec les routes solaire et thermique, ont bénéficié d’une large couverture médiatique. Cela a été bon pour l’ensemble de la profession, car les citoyens sont perturbés positivement par ces annonces. »

Valéry Ferber, vice-président du cluster Novabuild et directeur environnement innovation chez Charier SA.

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Sans innovation, point de salut

Si la prise de conscience de la nécessité d’innover est là, elle se traduit peu en actes. C’est l’un des principaux enseignements de l’enquête annuelle de KPMG « Global Construction Survey » sur les tendances du secteur de la construction et des infrastructures.

Et pourtant, comme l’indique le titre de l’étude (Make it, or break it) , « ça passe ou ça casse », « elles risquent leur pérennité », résume Xavier Fournet, associé KPMG, responsable construction-infrastructures.

Preuve de l’intérêt des dirigeants pour la question, 72 % des sondés intègrent déjà l’innovation, la technologie et l’utilisation des données dans leur stratégie. Et 22 % prévoient de le faire. Cependant, la moitié des entreprises n’ont pas encore défini de feuille de route concrète sur ces sujets (voir ci-contre) . « Et elles ne sont que 8 % à avoir des systèmes totalement intégrés », qui facilitent pourtant la gestion de projets en temps réel, note Xavier Fournet. A l’inverse, la moitié des entreprises utilisent des systèmes encore totalement séparés, nécessitant une intervention humaine pour procéder au rapprochement des données et à leur mise à jour… Et l’utilisation des robots n’est pas à l’ordre du jour de 83 % d’entre elles.

Ce décalage peut paraître surprenant tant l’innovation s’invite dans toutes les conversations du secteur. Mais l’associé KPMG a son explication : « L’impulsion n’est pas pleine et entière, car la construction est un métier à faible marge et à la visibilité réduite. A contrario, l’innovation et les investissements nécessaires pour la déployer demandent une vision à plus long terme. » Ce qui explique aussi pourquoi les entreprises de construction se définissent non comme « à la pointe » de la technologie (5 %), mais principalement comme suiveuses ou sous la moyenne (57 %).

Un tiers d’entre elles se considèrent malgré tout comme leaders, mais la plupart « attendent de voir ce qui se fait, et suit ensuite le mouvement », remarque Xavier Fournet.

Pourtant, l’innovation est une composante qui pourra permettre de régler un problème majeur pour les entreprises : recruter des jeunes talents et les fidéliser, alors que le renouvellement générationnel est en route. Les « millenials », nés avec le digital, férus de technologies et qui ont « soif d’innovation », sont déjà presque aussi nombreux dans les entreprises que les représentants de la génération précédente. Proposer des solutions novatrices, amener du digital pour la gestion complète du projet et améliorer son management, robotiser ou automatiser certaines tâches peut ainsi permettre d’attirer ces jeunes.

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