Evénement

LES TOURS NUAGES SACRIFIÉES SUR L’AUTEL DE LA PERFORMANCE THERMIQUE

Mots clés : Architecte - Bâtiment d’habitation individuel - Conservation du patrimoine - Gouvernement - Logement social - Manifestations culturelles

Les tours Nuages réalisées par Emile Aillaud dans les années 1970 à Nanterre vont faire l’objet d’une réhabilitation orchestrée par l’agence d’architectes RVA. Le projet inclut, notamment, une isolation par l’extérieur recouverte d’un capotage métallique, camouflant les célèbres mosaïques de Fabio Reiti. Si l’annonce de ce lifting radical soulève de vives polémiques, il révèle l’écart qui existe entre l’ambition du ministère de la Culture – le grand ensemble est labellisé « Patrimoine du XXe siècle » depuis 2008 – et le cadre de financement des opérations de rénovation du logement social. Surtout, il interroge le bien-fondé du contenu d’une commande induisant un changement d’image et témoignant d’un manque de vision patrimoniale.

Edifiées entre 1973 et 1981 à Nanterre (Hauts-de-Seine), les 18 tours Nuages – de 30 à 105 m de haut – abritent 1 610 logements sociaux. Situées à proximité du quartier d’affaires de La Défense, elles constituent la dernière opération importante d’Emile Aillaud ; c’est aussi la plus aboutie, la seule à conserver des éléments d’origine, et donc, à témoigner de son œuvre insolite. Dans la production des grands ensembles, les réalisations de l’architecte se démarquent par l’originalité de leur conception, les typologies qu’elles renouvellent et leur capacité à fabriquer une poésie toute particulière, largement reconnue. Que ce soit à Chanteloup-les-Vignes (Yvelines), Grigny (Essonne), Pantin, Bobigny (Seine-Saint-Denis) ou Forbach (Moselle), tous ses bâtiments ont été transformés, et leurs façades dénaturées. Or ce qui fait la « patte » d’Aillaud tient dans l’aspect plastique des parois, traitées à l’instar de toiles, supports d’interventions artistiques de Fabio Rieti, son gendre, peintre et fidèle compagnon de création depuis 1956. Emile Aillaud a une conception picturale de l’architecture ; il pense le grand ensemble comme une suite de tableaux, conçue à la hauteur du piéton. Les façades de céramique aux couleurs vives construisent un décor urbain et paysager onirique, propre à susciter le plaisir d’habiter et le rêve des enfants : autant dire qu’en perdre la matérialité équivaut à en perdre l’identité.

A Nanterre, il déploie, avec ses plans d’étage en forme de fleurs, des dispositions de logement inédites, où « les fenêtres se regardent de façon que, de sa cuisine, la mère puisse voir l’enfant jouer dans sa chambre » (Emile Aillaud, Désordre apparent, ordre caché, 1975). Ici, édifices et espaces publics forment l’œuvre picturale, qui s’appuie encore sur la pratique du camouflage qu’Emile Aillaud enseignait pendant la guerre. La forme des fenêtres contribue à la construction de cet hommage au végétal. Leur système d’ouverture en trois positions rend compte d’une grande ingéniosité : entrouverte et bloquée automatiquement par un élément métallique, ouverte, ou basculante pour nettoyer les deux faces.

L’utopie abîmée d’un quartier

Six tours appartiennent à l’office municipal HLM de Nanterre et les douze autres à Hauts-de-Seine Habitat. Comme dans la plupart des grands ensembles de logements sociaux, le quartier s’est fortement dégradé depuis sa création. Paupérisation de la population, voire violence, des symptômes que relève Roger des Prés, fondateur de la Ferme du bonheur à Nanterre, venu y habiter il y a onze ans par militantisme. Du haut de son 35e étage, il confirme les dysfonctionnements récurrents : « Cela fait plus de vingt ans que les habitants alertent sur des problèmes d’infiltration et de chauffage. Chez moi, il fait 22 ° en hiver mais cinq étages plus bas, à peine 14 ° ! » Et de s’inquiéter car « attendre vingt ans pour réparer les bâtiments conduit à des travaux de fond qui peuvent les mettre en danger ». Touché par la beauté plastique de l’œuvre, il constate, la mort dans l’âme, la dénaturation progressive du projet paysager, depuis la disparition de ses éléments ludiques jusqu’à la dissolution des parois des tours. Damien Vanoverschelde, directeur général de Hauts-de-Seine Habitat, témoigne quant à lui de son insatisfaction : « A chaque fois que des pâtes de verre tombent, nous mettons les moyens pour colmater mais dans une logique de rapiéçage qui dénature l’œuvre. »

La demande d’une réinterprétation artistique

Constatant que « cet ensemble constitue une œuvre originale, atypique, qui n’entre pas dans les solutions courantes de rénovation », les deux maîtres...

Vous lisez un article de la revue AMC n° 267 du 15/03/2018
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