Architecture

LES TOURS DE L’ÎLE VERTE À GRENOBLE

Par le jeu combinatoire de leurs façades et l’effet optique qui s’en dégage, les immeubles d’habitation de l’agence de Roger Anger font figure d’exception. Implantés pour la plupart à Paris et en région parisienne, ils fabriquent une œuvre aisément reconnaissable(1) . Ces bâtiments sont l’illustration d’un retour à une forme de matérialité – en l’occurrence exprimée par l’épaisseur des façades -, à une période, les années 1960, où cette dernière tend à disparaître. Pour ouvrir les espaces intérieurs à l’air et à la lumière, la modernité a, de fait, entraîné la banalisation du mur-rideau, y compris dans l’habitat, comme en témoignent les réalisations de Jean Dubuisson ou d’Edouard Albert, entre autres. Un dispositif architectural que Roger Anger dénonce en développant des résolutions inverses, qu’il exposera en janvier 1970 dans un article de plus de quinze pages dans Recherche & Architecture.

C ette originalité du traitement de l’habitat s’explique par les relations étroites que Roger Anger et Pierre Puccinelli, son principal collaborateur jusqu’en 1965, entretiennent avec le champ de l’art (peinture, sculpture). Conçues dès 1961 – et livrées six ans plus tard -, les trois tours de Grenoble constituent en ce sens la réalisation la plus aboutie, non seulement par la réflexion plastique engagée dans la conception architecturale mais aussi par l’association d’artistes. Et ce, quelques mois avant le premier symposium de sculpture français, qui se déroule précisément à Grenoble en 1967. La réussite du programme s’inscrit, malgré lui, dans le développement impulsé par les Jeux olympiques d’hiver de 1968, et les tours deviendront bientôt le symbole de la ville moderne.

Après des commandes de décorations intérieures, le cabinet créé en 1953 par Roger Anger connaît une petite notoriété avec la publication, en septembre 1957 dans L’Architecture d’Aujourd’hui, d’un premier aménagement important, celui des bureaux, hall de réception et magasins de l’entreprise Les Glaces de Boussois, boulevard Haussmann à Paris. Pierre Puccinelli – qui intègre l’agence peu avant 1957(2) – participe au projet avec le sculpteur Charles Gianferrari. L’activité de l’agence est confortée par l’arrivée, en 1960, du Berlinois Mario Heymann. Le trio répondra à un carnet de commandes privées orientées vers des immeubles d’appartements de promotion – et bien rempli, grâce aux relations d’affaires de Roger Anger. Ce dernier sera à la tête d’une structure comportant bientôt une centaine de personnes, des architectes mais également des designers et des artistes. Sur la centaine d’édifices réalisée par l’agence, Pierre Puccinelli signe la conception de 34 d’entre eux, dont 24 à Paris et les tours de Grenoble. En 1965, Mario Heymann lui succédera en qualité de collaborateur principal.

L ‘agence prolifique de Roger Anger

L’agence réalise à Paris des opérations de toutes tailles, de 20 à 300 logements, dans les quartiers chics ou populaires. Elle construit également à Villebon-sur-Yvette, Maisons-Laffitte, La Celle Saint-Cloud, Le Perreux, Villejuif, etc. Roger Anger, qui par ailleurs peint, est influencé par le cubisme puis par l’art cinétique qui émerge à Paris à partir de 1955 – année marquée par l’exposition de Victor Vasarely à la galerie Denise René. Quant à Pierre Puccinelli, à la fin des années 1950, il participe à la constitution de L’Œuf centre d’études. Ce groupe pluridisciplinaire(3) – dont le nom correspond à la « forme la plus réussie mais aussi à une promesse éternelle de vitalité » – fonctionne de manière collégiale, dans une démarche analogue à celle du Bauhaus(4) . Il aspire à la beauté plastique, celle des objets mais aussi celle de l’urbanisme et de l’architecture, dans le cadre d’une pratique artisanale. En ces années 1960, la contribution des artistes à la conception du cadre bâti manifeste un positionnement contre l’anonymat de la production du logement de masse. Depuis dix ans, la France connaît une vague sans précédent de constructions dictée par le plan national d’aménagement du ministre de la Reconstruction, Eugène Claudius-Petit. Ce sont alors 300 000 habitations qui voient le jour chaque année, entraînant une prise de conscience sur la signification de « l’habiter » au sens large ; cet enjeu de réflexion implique d’autres disciplines. Déjà, dans la revue Art d’aujourd’hui, qu’il a fondée en 1949, le sculpteur André Bloc, également directeur de L’Architecture d’Aujourd’hui , soutenait le projet de la synthèse des arts proposée par Le Corbusier au CIAM de 1947 : il s’agissait de « mettre les peintres et les sculpteurs à pied d’œuvre devant des tâches de nature architecturale et cela, dans des conditions architecturales ». Il ouvrait ainsi ses pages au groupe Espace formé en 1951, dont l’existence confortait l’importance de ces échanges pour l’architecture : il y avait là André Bruyère, Jean Ginsberg, Gabriel Guévrékian, Richard Neu-tra, Claude Parent, Ionel Schein, les artistes Jean Dewasne, Jean Gorin, Nicolas Schöffer, Victor Vasarely, les constructeurs Bernard Laffaille, Robert Le Ricolais, Jean Prouvé.

Jusqu’aux années 1960, la contestataire « architecture-sculpture », courant diffus, concerne des villas, des églises et des équipements. Ionel Schein dit s’inspirer des sculptures de Marino Di Teana, tandis que formé par André Bloc, Claude Parent est accompagné du sculpteur Gérard Mannoni… Et lorsque Michel Ragon affirme une « nouvelle idée de la maison ou de l’immeuble-sculpture » ( L’Œil, mars 1963), on comprend que le basculement s’est opéré : non seulement l’architecture est sortie du registre de l’édifice pour rejoindre le champ de l’art, mais ce revirement concerne aussi l’habitat collectif. L’historien pourra ensuite dire de son...

Vous lisez un article de la revue AMC n° 262 du 14/09/2017
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