Architecture

LE SIÈGE DE L’UNESCO DES FAÇADES AU SOLEIL

Mots clés : Architecture - Gestion et opérations immobilières - Lieux de travail - Manifestations culturelles - Politique énergétique

Si le siège de l’Unesco, à Paris, conçu en 1958 par le trio Zehrfuss, Breuer et Nervi, est considéré comme l’apogée de l’architecture moderne pour les édifices institutionnels, il témoigne aussi d’une voie originale pour le contrôle de l’ensoleillement et le recours à la ventilation naturelle. Animée par le but suprême de cultiver la paix dans l’esprit humain, sa construction dut relever de nombreux défis : insertion dans un site monumental, conception d’un édifice « international », stratégie immobilière face à l’accroissement du nombre d’Etats membres, etc.

Moins visible mais non moins centrale, l’approche du rapport entre le confort et les économies d’énergie de ces bâtiments tertiaires résonne fortement avec nos préoccupations actuelles. Mal comprise, mal utilisée, la question a cependant mené à de graves dysfonctionnements qui ont rendu les édifices invivables. La conception était-elle pour autant défaillante ? La description des éléments mis en œuvre semble indiquer qu’elle était peut-être trop innovante pour son temps.

L’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) est créée à Londres en 1945 par une quarantaine d’Etats soucieux de construire la paix au moyen du système éducatif. Elle s’installe à Paris, à l’hôtel Majestic, l’année suivante. En 1952, alors que la construction du siège de l’ONU s’achève à New York, le gouvernement français met à la disposition de l’Unesco un terrain situé derrière l’Ecole militaire pour y édifier son siège permanent(1). Suivant le modèle de l’ONU, le comité du siège, qui assure la maîtrise d’ouvrage, nomme un comité d’experts. Ces « cinq architectes de réputation internationale » (Walter Gropius, Le Corbusier, Sven Markelius, Ernesto Rogers, Lucio Costa) rejettent la première esquisse d’Eugène Beaudouin, ainsi que le site, jugé trop contraignant. Ils désignent Marcel Breuer, Pier Luigi Nervi et Bernard Zehrfuss, plus conformes à leur vision de l’architecture moderne, et optent pour un terrain situé porte Maillot. Le deuxième projet est formé d’une tour administrative de 15 étages et d’un centre de conférences. La ville de Paris ne désirant pas faire don de la parcelle à l’organisation, une troisième proposition est élaborée en urgence, en mars 1953, sur le site initial. Le complexe prévu pour la porte Maillot doit s’y adapter. Cela implique de réduire la hauteur du bâtiment administratif à sept étages, afin de l’aligner sur l’immeuble voisin, et de l’implanter selon la forme arrondie de la place. Marcel Breuer propose alors un plan en Y pour loger le programme de 600 bureaux.

Un manifeste des théories modernes

Pour affiner le projet(2) , entre 1953 et 1955, dix jeunes architectes venus du monde entier collaborent avec le trio, les cinq experts et d’autres personnalités de premier ordre, comme Eero Saarinen. En dépit de l’opposition de la commission des sites, les architectes finissent par obtenir l’autorisation de construire pour le secrétariat un bâtiment aux ailes dissymétriques, implanté en retrait de la place. Il est complété par un centre de conférences, à la structure en voile de béton apparent plissé. La construction s’achève en 1958, alors que l’accroissement du nombre d’Etats membres oblige à ajouter un troisième bâtiment de forme cubique, à l’angle des avenues de Ségur et de Saxe. Ces objets singuliers et autonomes en rupture avec le tissu urbain historique sont accueillis de manière contrastée. Le choix d’une architecture fonctionnaliste dans un site monumental heurte les sensibilités, encore peu habituées au vocabulaire épuré. L’historien américain Lewis Mumford(3) estime au contraire que la modernité n’est pas suffisamment radicale. En cherchant à s’intégrer au contexte urbain, le projet perd de sa force. Selon lui, le secrétariat, érigé en emblème, écrase ce qu’il considère comme le véritable joyau de l’ensemble, à savoir le bâtiment des conférences. Certaines qualités suscitent néanmoins l’approbation générale : la prouesse technique de la grande salle d’assemblée, l’élégance des pilotis de béton brut qui soulèvent le secrétariat, la transparence du grand hall, la qualité plastique des entrées sculpturales. L’intégration d’œuvres d’art(4) et la création d’un jardin japonais par Isamu Noguchi sont également saluées. Elles jouent sur l’effet de contraste avec les matériaux de construction bruts (béton, pierre et verre). Les deux édifices principaux s’organisent autour d’un grand vide, une piazza, qui les met en scène en dégageant le côté sud. Entièrement vitré, le bâtiment du secrétariat s’oppose à celui des conférences, fermé et massif.

Saturation et extensions

Très rapidement, le siège s’avère exigu. Une première extension est programmée dès 1964. Marcel Breuer suggère de construire une tour en béton architectonique à l’angle des avenues de Lowendal et de Suffren. La commission des sites rejette cette proposition, estimant que la parcelle est « saturée ». La piazza est alors sacrifiée au profit d’une extension souterraine de deux niveaux éclairés par six patios qui seront décorés par le paysagiste brésilien Roberto Burle Marx. L’architecte Bernard Zehrfuss y loge des salles de commission, un foyer pour les délégués et des bureaux, sans altérer le rapport entre les deux bâtiments de 1958. Mais de nouveau, il faut voir plus grand. Sur les terrains des rues Miollis et François-Bonvin, dans un secteur en profonde mutation du XVe arrondissement, Bernard Zehrfuss conçoit deux autres immeubles de bureaux (les bâtiments V et VI, achevés respectivement en 1969 et 1974). Bénéficiant d’un contexte plus favorable à l’architecture moderne, il signe deux édifices particulièrement intéressants, mais fait le choix de ne pas rivaliser avec le caractère exceptionnel des deux premiers, qui demeurent le symbole de l’organisation.

Une conception scientifique des façades

Le climat parisien étant jugé clément, la décision de ne pas installer la climatisation(5) dans le bâtiment du secrétariat est prise dès le début de la conception. Pour favoriser l’éclairement, les façades sont entièrement vitrées, à l’exception des pignons et de l’élévation sur la place de Fontenoy, où des panneaux de travertin permettent une meilleure insertion urbaine. Il faut tenir compte des multiples orientations engendrées par le plan en Y. Sur les parties les plus exposées des six étages de bureaux, des protections horizontales ajourées en béton et des brise-soleil verticaux en travertin sont installés. Ils sont complétés par un savant dispositif d’écrans vitrés teintés, écartés de la façade selon une distance variable. La dimension et la position de ces « lunettes de soleil » sont soigneusement étudiées par Piotr...

Vous lisez un article de la revue AMC n° 266 du 11/02/2018
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