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LE MUSÉE-PAYSAGE DE LA PRÉHISTOIRE

Mots clés : Architecte - Bâtiment d’habitation individuel - Conservation du patrimoine - Établissements de culte, funéraire - Manifestations culturelles - Musées - galerie

Manifeste architectural du second modernisme, le musée départemental de la Préhistoire, construit par Roland Simounet à Nemours (Seine-et-Marne) entre 1976 et 1980, est issu d’une pensée muséographique nouvelle, celle de Georges-Henri Rivière, l’inventeur des écomusées.

Dépassant la simple réponse technique à un programme, l’expression rudimentaire de cet ouvrage se dégage d’un véritable récit architectonique. Inscrit à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques depuis 2002 et labellisé « Patrimoine du XXe siècle », l’édifice révèle le goût de Simounet pour les sujets empiriques. Au fonctionnalisme pur, l’architecte privilégie le syncrétisme de la forme et de la structure. Empruntant au profane comme au sacré, il fait allusion à la fois à la figure d’un château fort médiéval et à celle d’un temple antique noyé dans la nature, réinterrogeant ainsi les fondements de sa pratique.

Des trois musées réalisés par l’architecte Roland Simounet – celui de la Préhistoire à Nemours (1981), d’art moderne à Villeneuve-d’Ascq (1983) et Picasso à Paris (1985) -, le premier se distingue par le rapport qu’il entretient avec son contexte forestier.

Inscrite dans le cahier des charges du programme, la relation avec le paysage a constitué un support de réflexion pour la conception de l’édifice. C’est en 1974 que le département de la Seine-et-Marne appelle Roland Simounet à concourir dans le cadre d’une « consultation sur invitation ». L’année suivante, le « comité de sélection » composé notamment des architectes Louis Arretche et Bernard Zehrfuss – qui vient d’achever le musée gallo-romain de Lyon, troglodyte et brutaliste – le déclare lauréat du futur « centre régional de la Préhistoire ». Comme l’exige le règlement – qui stipule également une expression sobre et une rapidité d’exécution -, Roland Simounet visite les fouilles de Pincevent (Seine-et-Marne) dirigées par l’archéologue André Leroi-Gourhan, un proche de l’ethno-muséologue Georges-Henri Rivière. Les moulages des fouilles de sol d’une habitation magdalénienne, montrant l’emplacement de la tente, le foyer, des ossements d’animaux et des outils, doivent constituer une pièce maîtresse de cette nouvelle muséographie.

L’architecte a alors à son actif une large production de logements réalisés de part et d’autre de la Méditerranée. Un équipement culturel, le centre Albert-Camus d’ Orléansville en Algérie (1956-1959), conçu avec Louis Miquel et Albert Camus comme conseiller scénographique, révèle déjà une attention à la topographie et une prédilection pour les formes brutes monolithiques avec des coffrages en bois. Première œuvre de Simounet en béton nu, elle semble témoigner de sa visite de l’Unité d’habitation de Marseille, lors du 9e Congrès international d’architecture moderne (Ciam) en 1953, et annonce l’unité pédagogique d’architecture de Grenoble (1973-1978) ainsi que le musée de la Préhistoire construits près de vingt ans plus tard.

Un paysage qui modèle le projet

Pour Simounet, Nemours, c’est la rencontre d’un site habité par les éléments naturels : un sous-bois humide mais peuplé d’essences résineuses hautes, parsemé de roches rondes monumentales émergeant du sol sableux. Et dans ce monde marqué par une forte minéralité, la frondaison des pins module la luminescence du ciel. Ces pins, évocateurs de la flore du temps des chasseurs de rennes, figureront au cœur de l’un des patios. Tous ces éléments nourrissent son imaginaire et, sans doute, ravivent chez lui certaines images de la Méditerranée. De l’Algérie, il conserve l’image d’un univers végétal où règnent spatialité et géométrie. Et reprend ici certains dispositifs mis en œuvre là-bas : le patio, le mur nu, l’ouverture sur le ciel, le contact avec une nature omniprésente. Le musée entame ainsi un dialogue avec les feuillages qui filtrent la lumière, car « c’est la réaction au milieu […] qui produit le matériau de l’invention »(1) .

Le programme mentionne un édifice modeste (2 550 m2), voué à protéger et conserver l’archéologie des premiers âges de l’homme. L’architecte a retenu que l’Ile-de-France, durant cette période, était peuplée d’hommes nomades, des campeurs, « une Préhistoire sans aucun rapport avec celle des grottes que d’autres régions ont connu. Il fallait donc essayer de faire entrer le paysage dans le bâtiment […], mais aussi créer des enclos car on ne peut pas être face au vide »(2) .

L’implantation du bâtiment est localisée sur un plan de géomètre annexé au programme, dans une zone forestière communale, choisie en raison de sa proximité avec une sortie de l’autoroute du Soleil. L’inspection du terrain alloué au musée permet à Simounet d’identifier un emplacement pour s’adosser à la pente. Il tire parti d’un relief légèrement accidenté pour concevoir la superposition des salles de présentation aux réserves, d’une surface identique. Il imagine « un carré en plan, dans toute sa rigidité, mais un volume fortement tramé, travaillé en fragmentations et en transparences […]. La nature était là, envahissante et généreuse, enserrant le « carré » et lui donnant forme ».

Cette situation revêt un caractère symbolique pour l’architecte, convaincu que son projet s’incarne aussi dans une prise de possession singulière du lieu. Noyé dans ce creuset forestier, le bâtiment ne se découvre qu’à l’issue d’un cheminement entre les troncs et les roches. Dissimulant l’entrée du musée, peu à peu se dévoile une figure en béton armé, dessinée sur une façade aussi frontale qu’opaque. La saillie d’un auvent composé d’une surface verticale, coiffée de deux murets enchâssant une grande baie, apparaît alors. L’architecte a-t-il voulu faire naître dans l’imaginaire des visiteurs la chimère d’un trophée de renne, l’expression temporelle, cosmique et sacrée de l’univers des chasseurs magdaléniens ? A-t-il fait appel à son « sens moderne des archaïsmes »(4) issu de ses origines africaines ? « J’utilise des symboles que je manipule. J’évoque des monuments anciens, des mythes, et si personne ne s’en aperçoit, cela reste mon secret », avouait-il(5) . Passé ce portique énigmatique, le hall accueille de plain-pied les visiteurs. En son centre se dresse l’unique poteau cylindrique du bâtiment, tel un « totem » érigé au milieu d’une clairière. La plasticité des garde-corps bruts inclinés de la rampe d’accès marque une rupture physique entre le hall d’entrée et les collections. La différence de hauteur laisse deviner l’adossement au talus des espaces de logistique. Au niveau des expositions, d’une salle à l’autre, le faible relief du site est perceptible, grâce à un jeu de plans inclinés de faible pente.

Circuit, promenade, travelling

Aux pas des chasseurs de rennes se substituent ceux du public déambulant au fil de la présentation des fouilles, parfois disposées à même le sol. Dans un souci de didactisme à l’égard du contenu archéologique, issu des sites d’Etiolles et Pincevent, les déplacements des visiteurs sont soigneusement étudiés. L’enjeu scénographique des collections est de satisfaire aussi bien les attentes d’un public néophyte que celles de visiteurs érudits. L’équipe scientifique a ainsi imaginé un double circuit de visites, emprunté à celui mis en place par Georges-Henri Rivière dans le musée des Arts et traditions populaires de...

Vous lisez un article de la revue AMC n° 268 du 02/04/2018
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