Architecture et urbanisme

Le musée mené à bien

Mots clés : Architecte - Architecture - Culte - Maîtrise d'ouvrage - Manifestations culturelles - Rénovation d'ouvrage

– Après 14 ans de chantier, le grand musée rénové révèle la quasi totalité de ses collections. – Mission accomplie pour l’Etablissement public du maître d’ouvrage.

Le 21 décembre, le Louvre frappe un grand coup en ouvrant au public une nouvelle présentation de ses collections sur 10 000 m2, dans l’aile Denon au bord de la Seine, et dans l’aile Sully autour de la Cour carrée. Il y retrouvera, modernisés et agrandis, plusieurs des départements historiques du musée, comme les Antiquités égyptiennes créées par Champollion en 1826. Avec les ouvertures partielles qui avaient eu lieu en juin et octobre (salle des Sept mètres, aile Sackler), les aménagements muséographiques sont presque au complet. Les ultimes chantiers sont surtout concentrés dans l’aile de Flore où le cabinet des dessins, la porte des Lions et l’Ecole du Louvre ouvriront en 1998, suivis en 1999 par l’antenne du musée des Arts premiers voulue par Jacques Chirac. Rue de Rivoli, la rénovation des musées de l’Union des arts décoratifs se poursuivra jusqu’en 1999, de même que la construction de la passerelle Solférino. A l’Etablissement public du (EPGL), créé en 1983 pour assurer la maîtrise d’ouvrage du projet, on égrène les dates et les chiffres qui vont avec – 7 milliards à terme pour l’ensemble de l’opération Louvre-Tuileries – avec une fierté teintée de nostalgie. Fierté d’avoir mené dans le respect des objectifs initiaux les phases successives de ce chantier hors normes qui mêle l’orthodoxie des Monuments historiques à l’innovation constructive, et les dernières avancées de la muséographie au confort des visiteurs. Nostalgie parce que les inaugurations de ce mois de décembre marquent la fin de l’EPGL sous sa forme actuelle. Il devrait, en effet, fusionner en 1998 avec la Mission des grands travaux. Cet établissement public d’ingénierie culturelle devrait piloter les projets du Grand Palais, des palais de Tokyo et de Chaillot, et l’institut du Patrimoine de la rue de Richelieu…

Au passage, on risque de perdre un peu de cette « culture » de la maîtrise d’ouvrage publique que les présidents de l’EPGL, Emile Biasini et Jean Lebrat, ont su construire. Elle repose sur la permanence d’un mode de travail itératif entre trois sous-ensembles forts – programmations, études, travaux – et l’établissement public du musée du Louvre, aujourd’hui présidé par Pierre Rosenberg, qui représente le « client ».

Ne rien laisser dans l’ombre

Dans cette trilogie, le département « programmation », dirigé jusqu’ici par l’architecte Laurence Descubes (elle vient de rejoindre Beaubourg), joue un rôle décisif d’interface avec les conservateurs. Si la répartition des espaces effectuée en 1983-1984 par Jérôme Dourdin Consultants n’a jamais été remise en question, en revanche, les débuts à l’aile Richelieu ont montré l’intérêt d’une programmation fine. La méthode (un catalogue complet et à l’échelle de chaque oeuvre, qui fixe clairement les rapprochements requis) fera école. Impliquant les conservateurs très en amont du projet, elle les met en phase avec les concepteurs dès lors que ceux-ci sont retenus.

Ce souci du gain de temps perdure au département Etudes dirigé par Daniel Sancho. Une fois les concepteurs retenus, une minutieuse étude de définition du contrat dégage des bases saines : « Du temps que l’on retrouve en économisant les travaux supplémentaires ou les conflits », explique-t-il. Garant de la stabilité du projet, le système n’est pas figé : « Nous reconnaissons le droit à l’erreur, dit Jean Lebrat, pourvu que l’on en assume les conséquences financières, soit par des compensations, soit en suscitant l’aide du mécénat, comme ont su le faire nombre de conservateurs. Car le respect des budgets est incontournable. Michel Macary garde un souvenir cuisant des nuits passées avec son économiste à dresser l’état mensuel des dépenses de l’aile Richelieu, mais soutient que l’EPGL, qui « savait faire travailler les gens ensemble » fut le meilleur maître d’ouvrage de sa carrière. Car cette rigueur, cette obsession de ne rien laisser dans l’ombre qui sont la marque de l’EPGL ont permis la pérennité du projet, en dépit des péripéties qu’il a traversées. Accessoirement, elles ont permis de satisfaire à un contrôle administratif pointilleux.

Autre tâche du maître d’ouvrage, garantir la cohérence esthétique et technique entre plusieurs maîtrises d’oeuvre. Ce n’est pas toujours une mince affaire. Dans les 364 m2 des salles Mollien, par exemple, Guy Nicot, architecte du musée, restaure les plafonds et les lambris, l’EPGL se charge de la sécurité, OTH de la climatisation, Jérôme Habersetzer de la muséographie… Quant aux travaux, dirigés par Alain Biès, ils sont soumis à des contraintes considérables de sécurité et de phasage liées au nombre des intervenants et à la proximité du public.

Une gageure pour les architectes

Pour les architectes la mission relève de la gageure. Car l’histoire du palais croise celle des collections dans une multiplicité d’architectures et de décors : plafonds allégoriques (certains par Ingres ou Vernet), vitrines conçues par Lefuel en 1863 pour la collection Campana, boiseries des appartements d’Henri II ou Louis XIV, anciennes écuries Napoléon III… Il leur faut garder lisibles ces espaces et ces décors.

Aux Antiquités égyptiennes – 32 salles, 5 000 oeuvres et 60 % de surface supplémentaire – il était particulièrement difficile pour l’Atelier de l’Ile d’appliquer un langage unitaire à des collections qui vont du monumental au minuscule, réparties de surcroît dans cinq types de décors différents, du XVIe siècle aux années 30. Efficace dans la plupart des salles, le rythme serré de leurs cimaises transversales en béton blanc lutte parfois avec le contenant. Un écueil qu’ont su éviter Codou-Hindley dont les vitrines s’adaptent aux lieux sans systématisme.

La tâche de François Pin et Catherine Bizouard peut paraître plus aisée, du moins dans l’espace ample des anciennes écuries où ils installent la Grèce pré-classique. Mais les salles coptes, logées dans l’ancienne école du Louvre, leur ont donné du fil à retordre. La reconstitution de l’église de Baouit donne un bon exemple des arbitrages effectués par l’EPGL. Initialement programmée de façon à ce qu’on puisse aussi tourner autour, la reconstitution – une forme en béton blanc incrusté d’éléments architectoniques – s’avère dès l’APD écrasante pour l’espace. Critères scientifiques contre critères architecturaux, l’EPGL tranche en faveur de ces derniers : l’église est adossée contre le fond de la salle, seule sa façade principale sera reconstituée. Grâce à quoi elle bénéficie d’un recul qui renforce sa perception. Cela dit, les arbitrages du maître d’ouvrage ne s’exercent pas toujours en faveur de l’esthétique. Ainsi dans les salles Mollien, Jérôme Habersetzer a dû remettre son projet trois fois sur le métier, pour mettre en valeur les cartons italiens grands formats du XVIe siècle, dont ceux de Giulo Romano pour les tapisseries de l’histoire de Scipion. La solution finalement choisie met classiquement les sources lumineuses au plafond, à distance des oeuvres, et sans doute au détriment de la magie des éclairages rasants imaginés d’abord. Mais la fragilité des dessins, pour la première fois sortis des réserves, commande. Et c’est ainsi que s’est constitué le nouveau Louvre à l’image de l’ancien : par fragments et allers-retours permanents entre l’architecture du palais, l’oeuvre, et le projet muséal de l’époque.

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Les fouilles

Le projet donne lieu à des fouilles de grande ampleur dans la cour Napoléon dès 1983. Les travaux qui leur succèdent confortent les assises du palais et créent les ouvrages souterrains qui donneront au musée un accueil et de précieux locaux techniques.

La pyramide

En 1984, le projet fait scandale. Deux ans plus tard, l’étude de Peter Rice et les travaux réalisés par CFEM pour la pyramide de verre, et Dumez pour les bétons clairs du hall forcent l’admiration. Inauguré en 1989, le hall Napoléon rend le projet irréversible. Le ministère des Finances quitte l’aile Richelieu.

Le Carrousel

Ouverte en 1993, la galerie du Carrousel prolonge le hall Napoléon vers les parkings souterrains. Financé en grande partie par la Caisse des dépôts et des capitaux privés, le projet, dont la SARI est maître d’ouvrage délégué, est coordonné par Pei et Macary. Il dégage tout un pan de l’enceinte du Louvre médiéval.

Les hommes clés

François Mitterrand, l’initiateur du projet, avec Emile Biasini, premier président de l’EPGL, et Pierre Bérégovoy. L’architecte sino-américain Ieoh Ming Pei, directement choisi par le président en 1983, et Michel Macary, son associé, ont conçu le hall Napoléon et l’aile Richelieu.

L’équipe de l’EPGL : des compétences « transversales » réunies sur le site dans la durée. A gauche (de g. à dr.), Daniel Sancho (études), Laurence Descubes (programmation), Alain Biès (travaux). A droite : Jean-Claude Dumont, directeur, et Jean Lebrat, président de l’EPGL.

L’aile Richelieu

Profondément restructurée, l’aile Richelieu ouvre en novembre 1993. Recreusées, les cours existantes sont couvertes d’une fine verrière en résille pour accueillir la sculpture française. Première étape du redéploiement dans les étages, passés de six à trois, avec les peintures du nord, les objets d’art et les antiquités orientales.

Les façades

En 1992, la restauration des façades du palais mobilise des centaines d’artisans spécialisés dans le travail de la pierre et des ornements en plomb. Echaffaudages spectaculaires dressés en hauteur dans la cour Napoléon.

Les Tuileries

Financée sur les crédits du Patrimoine (270 millions de francs), la restauration des jardins du Carrousel est conduite par l’EPGL à partir de 1990. Paysagistes : Cribier et Benech pour les Tuileries (ci-contre), Jacques et Peter Wirtz pour le Carrousel. Kiosques et « fabriques » en bois par Antoine Stinco.

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