Référence

Le Havre en chantier 1930-2006

Mots clés : Architecte - Architecture - Collectivités locales - Distribution - Fonction publique - Manifestations culturelles - Métier de la construction - Politique de la ville - Rénovation d'ouvrage

Il est fort rare que des architectes non engagés dans l’enseignement se lancent dans la longue aventure d’un doctorat. C’est pourtant ce qu’a fait Martine Liotard, également urbaniste, après une carrière en libéral et parallèlement à son engagement dans la fonction publique territoriale, notamment à la Ville du Havre (elle travaille actuellement à l’IAURIF). Vingt ans après la soutenance de sa thèse sur la reconstruction de cette ville (à Paris IV en 1987), elle a décidé d’en faire un livre, qui vient de paraître aux Editions Picard. Elle ne s’est pas contenté de remanier son manuscrit pour la publication mais l’a aussi augmenté en retraçant ce qui s’est passé dans l’agglomération après la Reconstruction. Son regard à la fois savant et complice mêle avec bonheur les considérations strictement architecturales et urbanistiques et l’histoire sociale et politique. Nous reproduisons ici un extrait de son « Avant-propos », qui permet de saisir le ton particulier de l’ouvrage, ainsi que son objet.

« Venir au Havre, suivre la Seine jusqu’à son estuaire, aller vers l’ouest lointain qui ne mène plus aux Amériques. Pour connaître cette ville, passer des ponts héroïques sur le fleuve étale, longer le grand paysage de la plaine industrielle quand la falaise du plateau de Caux se resserre, surplomber de larges faisceaux ferroviaires. Un paysage des Trente Glorieuses. La ville basse, ce plat pays, se découvre à la gare seulement, et voici les bassins, et déjà la longue avenue qui traverse le centre jusqu’à la mer. Nous sommes en pleine ville. La plage plein ouest et, plein sud, peut-être la silhouette d’un ferry au bout de la rue de Paris, le port. Le cardo decumanus est parfait, la falaise derrière – on dit ici « la côte » – marque autant la limite entre ville basse et ville haute que l’exacte direction de l’ouest.

C’est une ville de grand paysage, où on se repère toujours. Elle est à la fois limpide, avec ses avenues à la De Chirico dans une reconstruction tirée au cordeau que le foisonnement végétal adoucit, et aussi mystérieuse par ses quartiers Second Empire, ses villas cossues, son fouillis pavillonnaire sur les plateaux, ses maisons de bric et de broc au pied des conteneurs, ses quartiers portuaires et industriels. Le Havre, c’est d’abord un site, splendide, baigné de lumières changeantes, balayé par les vents, aquatique avant tout, mer, estuaire, bassins.

Une histoire interrompue

Arrachée au marais par décision royale en 1517, endiguée par les Hollandais, menacée par les marées et les Anglais à travers les siècles, la ville a vécu toutes les épopées du port, les guerres, les découvertes, le Nouveau Monde, les colonies, tous les trafics maritimes, les échanges et les transbordements, le brillant spectacle des paquebots transatlantiques, puis le plus prosaïque mouvement des ferries, la conquête industrielle du XIXe siècle, l’aventure pétrolière et industrielle des années 1960 et leurs rêves de folle expansion, l’inquiétude d’un port en perte de vitesse et d’une ville en mal de croissance, puis une nouvelle époque de projets, pour le port comme pour la ville.

En 1541, pour couper court au développement anarchique qui s’amorçait autour du nouveau port, François Ier avait eu recours à un architecte imprégné de l’esprit de la Renaissance pour créer là une « ville idéale ». L’ingénieur militaire siennois Jérôme Bellarmato a ainsi redressé les ruelles de Notre-Dame et créé le quartier de Saint-François dont le plan en lanières, respecté par Auguste Perret, est encore lisible aujourd’hui.

L’évolution urbaine a suivi son cours au fil des siècles, avec la suppression des remparts et l’ouverture de nouveaux grands boulevards au Second Empire, puis une urbanisation débridée des quartiers sud et du plateau à la fin du XIXe siècle. La rupture, la sortie hors du cours de l’histoire, c’est bien sûr la destruction complète du centre en deux jours de septembre 1944, 150 hectares de tabula rasa – et 150 autres dispersés ailleurs. S’ensuit une reconstruction qui durera vingt ans, qui a fait date dans la mise à l’épreuve des théories urbaines et architecturales de l’entre-deux-guerres, par un maître au crépuscule de sa vie (Perret est mort en 1954, le centre a été achevé en 1965). C’est le plus grand chantier de reconstruction de l’après-guerre, le seul de cette taille sur un cœur de ville. Toutes les hautes sphères de l’Etat vont s’y succéder et louer ce qui était effectivement un grand œuvre de l’Etat central, avec quantité de visites officielles de ministres, présidents et responsables administratifs, et une kyrielle d’architectes, journalistes et ministres du monde entier : les ministres François Billoux et Letourneau en 1947, les Présidents Vincent Auriol en 1949, René Coty en 1954 et Charles De Gaulle en 1960, les directeurs de l’architecture et de la construction en 1954, André Malraux en 1961 pour inaugurer la première Maison de la culture en France – qui deviendra le Musée Malraux –, des architectes, ingénieurs, universitaires et étudiants, ministres, militaires, journalistes de tous les pays. La rupture est évidente, un profond choc culturel dans cette ville des années 1930, encore imprégnée du XIXe siècle. Perret, en 1945, était confronté non pas à un site hostile, comme Jérôme Bellarmato, pas à un far-west d’aventuriers, mais à une ville de 185 000 habitants soudainement décapitée. L’arrêté de nomination par le ministre de la Reconstruction ne valait pas l’édit royal et la ville d’utopie devait prendre racine sur un sol, dans une communauté structurée, même si traumatisée. La bataille a été longue et rude. Le projet de l’architecte en chef, radical et affirmé, est passé à la moulinette et y aura gagné en diversité. La...

Vous lisez un article de la revue AMC n° 176 du 01/02/2008
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