Régions

L’EXPERT : Hans Wirz, urbaniste consultant à Bâle, enseignant d’architecture A Londres (Bartlett) et Paris (la Villette)

Mots clés : Accessibilité - Architecte - Architecture - Espace naturel - Métier de la construction - Services urbains - Transport collectif urbain - Transports

Auteur des études urbaines qui ont lancé les projets transfrontaliers de Bâle et Sarrebruck, Hans Wirz analyse les atouts et les handicaps des euro-agglomérations en gestation, le long des frontières françaises entre la Suisse et la Belgique. Transport et espaces naturels constituent les thèmes les plus porteurs.

PROJETS « Les transports et la nature servent de leviers frontaliers »

La mobilité vient en tête des thèmes autour desquels peut se nouer un consensus transfrontalier. Les régions de Bâle et de Sarrebruck en fournissent des exemples majeurs, par la liaison S-Bahn entre Bâle, Mulhouse et Altkirch, de même que le prolongement du réseau Saarbahn par la ligne de tram-train entre Sarrebruck à Sarreguemines. Dans ce dernier cas, les projets d’extension visent désormais Forbach et Saint-Avold. En second lieu, les zones de loisirs et les trames vertes attirent d’autant plus facilement les décideurs que ces thèmes nécessitent des investissements relativement légers. Le festival de l’art des paysages l’avait démontré en 1999 à Weil-am-Rhein, banlieue allemande de Bâle. Le parc régional transfrontalier de la Warndt va dans le même sens autour de Sarrebruck, avec la participation de trois communautés de communes françaises.

ÉCONOMIE « Les zones d’activités transfrontalières touchent trop aux intérêts des villes centres »

En revanche, dès qu’il s’agit de réaliser des équipements communs comme des stations d’épuration ou des salles polyvalentes, les obstacles s’accumulent, soit pour des raisons réglementaires, soit parce que chaque élu conserve l’ambition de bâtir son palais dans sa commune. De même, les projets de zones d’activités transfrontalières touchent trop aux intérêts économiques des villes centres. Cet obstacle a empêché jusqu’ici le décollage des Eurozones sarro-mosellanes. A Bâle, la société Actelion, dirigée par un Français et issue d’un essaimage du chimiste bâlois Roche, s’est implantée du côté suisse de l’agglomération, malgré l’existence du cluster français sur les sciences de la vie : la question des normes internationales de médicament, cruciale pour l’accès au marché mondial, reste plus facile à gérer à partir de Bâle. Du côté de Sarrebruck, la société IDS Scheer AG, exemple phare de réussite économique, a créé depuis son lancement en 1984 plus de 3 000 emplois dans l’informatique, sans retombées du côté français proche.

Le droit du travail, les impôts, le manque de disponibilité d’une main-d’œuvre qualifiée et la lourdeur de la bureaucratie constituent autant de facteurs qui désavantagent la France. Il faut également regretter la quasi absence de coordination entre les instances locales chargées de la promotion économique, de part et d’autre des frontières.

Enfin, je dois constater que les jeunes diplômés français hésitent à se mouiller : l’agence d’architecture bâloise Herzog & de Meuron se plaint du manque de stagiaires français. L’opportunité d’entrer dans une des plus grandes agences du monde ne semble pas enthousiasmer mes élèves de l’école d’architecture de Paris La Villette, à qui j’en parle régulièrement.

GOUVERNANCE « Le trinational n’est pas plus compliqué que le binational »

Ces constats nous amènent à prioriser les propositions selon les critères de la faisabilité et de l’effet levier pour la région. Ce travail me paraît indispensable : de Bâle à Luxembourg, j’ai vu des centaines de listes de projets que les élus se disputent comme une liste de cadeaux, au risque de se perdre dans une paralysie mutuelle. Conscientes de ce risque, les collectivités acceptent volontiers le regard extérieur de l’urbaniste.

Contrairement aux apparences, la recherche de consensus ne pose pas plus de problème à trois qu’à deux, au contraire : le binational suppose un accord entre les deux parties. Dans la coopération à trois, l’opposition d’un seul déclenche une pression des deux autres. Après l’accord de l’Allemagne pour l’extension du tram de Bâle vers Weil-am-Rhein, ce phénomène pourrait finir par vaincre les réticences françaises.

Le dernier mot va souvent au facteur humain. La première ligne de bus entre Bâle et l’Alsace doit beaucoup aux parties de chasses communes entre le ministre bâlois des transports et l’entrepreneur français des transports de l’époque.

METROPOLISATION « Nouvelles énergies et architecture : des thèmes fédérateurs pour les régions métropolitaines européennes »

En lançant le thème des aires métropolitaines par l’intermédiaire de la Délégation interministérielle à l’aménagement du territoire, la France a donné une forte impulsion aux métropoles transfrontalières. En Allemagne, Fribourg, mandatée par les organes du Rhin Supérieur, essaie également de répondre sur un territoire transfrontalier à l’appel fédéral, qui porte sur la définition de 11 régions métropolitaines. Tout en consolidant les eurodistricts, ces démarches permettent d’élargir les aires de coopération au-delà des agglomérations, autour de thèmes fédérateurs.

Ainsi, autour de Sarrebruck, le thème de la « région des nouvelles énergies », porté par le chef de projet français de l’institut allemand IZES (1), offre une opportunité dans laquelle se reconnaissent les élus des deux côtés de la frontière, impressionnés par l’implantation de la plus grande ferme solaire d’Europe du Nord, dans la communes sarroise de Göttelborn : cette reconversion de friche charbonnière pérennise la vocation du territoire sur le thème de l’énergie. Les compétences techniques léguées par les Houillères en Moselle participent à cette dynamique.

Dans la région bâloise, la première édition transfrontalière de l’IBA (2) ouvre également, à partir de l’an prochain, une magnifique perspective aux architectes de la métropole rhénane.

OBSTACLES « France, Allemagne, Suisse : à chaque pays ses pesanteurs »

En France comme en Allemagne, certains projets nécessitent de longues discussions avec les gouvernements centraux et régionaux. Weil-am-Rhein et Huningue ont vécu cette situation pendant 12 ans, avant d’obtenir les arbitrages de Paris et Berlin pour construire une passerelle sur le Rhin. Actuellement, la circulation du train suisse Flirt vers la France se heurte à des questions de normes techniques et de résistance aux chocs. La décision se prendra à Paris.

Ces exemples illustrent les problèmes posés, en France, par l’imbrication verticale des compétences, qui laisse peu de marges de manœuvre aux élus communaux. Du côté suisse, le principal obstacle local réside dans la menace de la votation populaire : l’accord de principe ne suffit pas à déclencher le projet. En Allemagne, l’obstacle financier se révèle souvent infranchissable, alors que les Français, même fauchés, se disent qu’ils finiront toujours par trouver une solution…

Sur le plan financier, les acteurs transfrontaliers ont accueilli les programmes structurels de la période 2007-2013 avec un grand soulagement, compte tenu de la crainte d’évasion des fonds européens vers les pays entrants.

MARCHÉS

« L’apprentissage transfrontalier pourrait débloquer les freins »Du point de vue des petites entreprises, notamment celles du secteur de la construction, le potentiel transfrontalier des marchés reste sous-développé, alors qu’il n’y a désormais plus de frontières pour les consommateurs, et que l’ouverture prend de l’ampleur dans le domaine des prestations intellectuelles. On construit encore très différemment d’un pays à l’autre. La France souffre de l’image détériorée de l’apprentissage, contrairement à l’Allemagne et à la Suisse. Les formations professionnelles et universitaires trinationales ou binationales créées dans la vallée du Rhin pourraient sans doute contribuer à débloquer ce frein. KPropos recueillis par Laurent Miguet

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SON PARCOURS

1940 : naissance dans le canton de Bâle Campagne.

1965 : diplôme de l’Ecole technique supérieure du canton de Lucerne, section Architecture.

1968 : diplôme de planification urbaine à l’Architectural Association, département d’urbanisme, Londres, suivi d’un stage à l’atelier d’urbanisme et d’architecture Paul Chemetov, Paris.

1969-78 et 1980-83 : chef de projet en urbanisme et planification régionale chez Prognos AG, Bâle.

1978-80 : professeur invité au département Urbanisme et planification régionale, George Washington University.

1984-94 : créateur et directeur du cabinet privé Auctor, à Bâle.

1994-2001 : directeur de l’agence d’urbanisme de l’agglomération bâloise.

1998-2000 : président de la Fédération suisse des urbanistes.

Aujourd’hui : professeur associé à l’Ecole d’architecture de Strasbourg, enseignant à la Bartlett School of Architecture de Londres et à l’école d’architecture de Paris La Villette.

(1) IZES GmbH, Institut für ZukunftsEnergieSysteme, Sarrebruck. (2) Internationale Bau Austellung. De 2010 à 2020, cette manifestation sortira pour la première fois d’Allemagne, depuis sa création en 1901. Le gouvernement de Bâle-Ville espère en profiter pour lancer un réaménagement de la métropole suisse en phase avec son environnement français et allemand.
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