Technique et chantier

« L’architecture a le pouvoir de réenchanter le monde »

Mots clés : Architecte - Architecture - Maîtrise d'ouvrage - Prix d'architecture

Quelques semaines après l’achèvement d’un de ses bâtiments les plus complexes, le « C42 » pour Citroën sur les Champs-Élysées (Paris 8e), et tandis que son agence développe son activité à l’étranger (Copenhague, Bangkok, etc.), l’architecte Manuelle Gautrand revient, pour « Le Moniteur », sur sa jeune carrière, les valeurs qui la fondent et sa pratique du métier.

L’apprentissage « L’architecture, une discipline complexe, transversale, humaine »

A dix-huit ans, je ne savais pas ce que je voulais faire précisément, sauf que je souhaitais exercer un métier créatif. Ensuite, tout procède de coïncidences, de hasards, de rencontres. Mon père était architecte mais a exercé en tant qu’urbaniste et peintre. Ma mère aussi était architecte mais n’a jamais exercé. Cela m’a rattrapé en quelque sorte. L’architecture est sans doute la discipline la plus transversale, la plus humaine aussi. Je n’ai pas eu de « maîtres » en tant que tels, ce sont plutôt des villes ou des bâtiments qui m’ont émue. De nombreux voyages ont forgé ma sensibilité. L’art contemporain et la musique sont d’autres sources d’inspiration, plus lointaines, qu’on ne retrouve pas directement dans mon architecture.

L’architecture « Tenter de donner du sens à une commande, à des contraintes, à des règlements »

L’architecture est un tout. L’acte de construire est passionnant, c’est un acte politique, un combat et un engagement total. C’est un geste contextuel, qui crée une enveloppe par rapport à un site, un climat, un programme et un usage. Ce qui nous est demandé, c’est de donner du sens et du lien à une commande, à des contraintes, à des règlements, à des choses qui n’en n’ont pas nécessairement au départ. Pour ma part, je prends le programme à bras-le-corps et j’essaie de faire se rencontrer les attentes, les exigences, les objectifs, de la manière la plus profonde et la plus inventive possible. Les maîtres d’ouvrage ont tendance à entourer les architectes d’une pléthore de consultants qui les rassurent sans doute, mais qui grignotent le rôle de l’architecte qui doit rester chef d’orchestre et garant de la cohérence globale du projet.

L’écriture architecturale « Je crois au pouvoir de réenchantement du monde par la création »

J’essaie avant tout de ne pas être dogmatique, de ne pas avoir d’a priori. Je commence chaque projet sur une page blanche. Je m’imprègne de la commande et du site. Si tous mes projets sont différents les uns des autres, c’est que je veux pouvoir surprendre, créer de l’inédit. Je souscris aux mots d’Oscar Niemeyer : « L’architecture est invention, elle doit créer la surprise, susciter l’étonnement, voire l’émerveillement. » Je crois au pouvoir de réenchantement du monde par la création et par l’architecture pour ce qui me concerne. C’est à travers elle que je veux faire exister mes rêves pour les faire partager. Si l’architecte perd de sa force de création, de son audace, qui le remplacera ? Les préjugés sont les pires obstacles à la création. Produire une architecture d’auteur, expressive et créative, est risqué ; mais ce sont ces « gestes » architecturaux, comme certains les appellent, qui font la richesse et la diversité du paysage urbain.

La transmission « Former le regard à la culture et transmettre un désir d’architecture »

J’ai, un temps, transmis ma passion à l’Ecole spéciale d’architecture (1999-2000) puis à Paris-Val-de-Seine (2000-2003) avant de faire une pause. J’arrivais à un moment de la vie de l’agence où je devais me consacrer aux projets. Ce qui m’intéresse aujourd’hui est de transmettre aux décideurs un désir d’architecture, de leur apprendre à ne pas avoir peur de la créativité, à ne pas amalgamer gesticulation et inventivité, à ne pas systématiquement se méfier de ce qui leur semble « beau », à ne pas penser uniquement à l’intégration dans le paysage d’un bâtiment. Etre architecte-conseil, siéger dans un jury, sont autant d’occasions de transmettre : on y apprend à décrypter l’architecture, à la faire aimer. Quelques minutes suffisent pour infléchir la perception des jurés, les rendre curieux, leur faire franchir le pas d’une architecture qui n’est pas forcément la plus convenue. La transmission, c’est avant tout former le regard à la culture et à l’architecture.

L’agence « La grande difficulté est de gérer le tempo des projets, trop rapide ou trop lent…»

L’agence compte environ vingt-cinq architectes. Marc Blaising, mon associé, en est le directeur et le gestionnaire. Les membres de mon équipe ont beaucoup de responsabilités et d’autonomie : il leur faut être créatif, mais aussi rigoureux, savoir tenir une réunion et défendre l’esprit du projet, aller dans le détail sans perdre son esprit de synthèse, savoir rêver mais aussi garder les pieds sur terre, etc. La plus grande difficulté est de gérer le tempo des projets : entre ceux qui vont trop vite et ceux qui traînent des années et qu’il faut tout d’un coup reprendre avec la flamme des commencements. Aujourd’hui, nos principaux clients sont en France, plutôt privés que publics. Mais depuis deux ans, le travail à l’étranger se développe et nous avons des projets en cours à Copenhague, à Bangkok et à Hanoï.

La conduite du projet « Les choix initiaux doivent être radicaux »

Le commencement d’un projet est un moment essentiel. Celui où se cristallisent les options fondamentales du parti architectural. Pour y parvenir, je réfléchis à la valeur ajoutée que je vais pouvoir apporter au site et/ou au programme. Je travaille beaucoup en maquette, puis l’équipe développe les idées initiales, parfois dans différentes directions, parfois tout de suite dans une seule quand l’idée de base est évidente. Les choix amont sont essentiels. Ils doivent être radicaux, les objectifs peu nombreux, ciblés, précis. C’est l’ossature même du projet, le fil conducteur. L’important est de ne pas les perdre de vue en cours de route. Notre métier fourmille de contraintes : il faut arriver à trouver la brèche pour conquérir notre espace de liberté. Ensuite, le projet doit conserver sa clarté originelle. C’est sans doute le plus compliqué, mais je ne transige pas.

Le défi environnemental « Qu’on nous laisse choisir avec nos clients les moyens d’atteindre nos objectifs ! »

On ne peut plus construire comme il y a quinze ou vingt ans ! Aux architectes d’inscrire leur projet dans l’optique du développement durable, par une disposition d’esprit, une pratique quotidienne. Face à ce nouvel enjeu, je déplore la volonté de tout réglementer jusqu’à l’étouffement. La HQE est devenue pour beaucoup de maîtres d’ouvrage une pensée unique et réductrice. La nature est complexe et sensible, il doit en être de même pour les solutions développées pour la respecter. Tout doit pouvoir être expérimenté. Qu’on nous donne des objectifs, c’est normal. Mais de grâce, qu’on nous laisse choisir avec nos clients les solutions techniques et architecturales pour y parvenir. Même pris dans le corset des contraintes, le champ des possibles est énorme. Se pose aussi le problème du surcoût lié au respect de l’environnement : les maîtres d’ouvrage ne peuvent à la fois vouloir un bâtiment exemplaire en la matière et ne pas avoir prévu de budget pour cela ! C’est un investissement pour l’avenir.

La maîtrise d’ouvrage « Une maîtrise d’ouvrage qui sait ce qu’elle veut assure déjà la moitié de la réussite d’un projet »

Le principal « problème » de la maîtrise d’ouvrage réside pour moi dans la formulation de sa demande, souvent mal exprimée, pas assez ou trop aboutie. Je passe beaucoup de temps à analyser un programme, afin de le dépasser en proposant des choses auxquelles le maître d’ouvrage ne s’attend pas. Il s’agit d’avoir une ambition par rapport au programme, d’en proposer sa propre vision, d’en transcender les données. Ensuite, si le maître d’ouvrage adhère à la proposition, alors l’architecte doit l’emmener jusqu’au bout, avec ce projet-là, en gardant le cap. Et c’est le plus difficile ! Une maîtrise d’ouvrage qui sait ce qu’elle veut, qui est claire dans ses ambitions et ses moyens, c’est déjà la moitié de la réussite d’un projet ! Un projet réussi naît d’une équation difficile entre ambition architecturale, usage, contraintes techniques et financières. Mais, créativité et rigueur ne sont pas incompatibles, contrairement à ce que le débat récent sur « l’architecture du quotidien » ou des « gestes architecturaux » pourrait laisser penser.

Les entreprises « Je fais tout pour que les entreprises aient la même fierté que l’architecte »

Le C42, l’immeuble Citroën sur les Champs-Élysées, m’a valu beaucoup de critiques… «Ce n’est pas normal de faire un projet si compliqué qu’aucune entreprise française ne puisse le réaliser, etc. » Que l’entreprise soit allemande, comme au C42, ou bien française, c’est pareil pour moi. Sur les grands chantiers, les acteurs sont mondiaux : le client est du Moyen-Orient, la maîtrise d’œuvre est américaine, l’entreprise japonaise, les ouvriers philippins et les matériaux chinois ! Et si aucune entreprise française ne peut plus, ou ne veut plus, réaliser de projet architecturalement ambitieux, posons-nous des questions… Ceci dit, il existe encore en France des entreprises avec un savoir-faire remarquable, et celles-ci ont du travail, beaucoup trop même ! La relation entre architecte, entreprise et commanditaire est compliquée et fragile. Elle doit être précise, honnête et constructive. C’est un équilibre difficile. Je fais tout pour que le projet aboutisse et que les entreprises aient la même fierté que l’architecte à le réaliser.

Le chantier et ensuite ? « La réalisation reste le moment du recadrage »

Les prémices de la conception et le chantier sont deux moments passionnants du projet. Malgré les maquettes, les images, les simulations, le chantier reste le moment du recadrage, de la sanction. C’est là qu’on voit ce qui marche ou pas. Ce sont des moments d’intense émotion. Le C42 est tel que je l’avais imaginé, fidèle au projet initial. Le plus difficile est de livrer le bâtiment à un utilisateur qui n’était pas présent au début. Et cela m’arrive de plus en plus souvent : à Villeneuve-d’Ascq, le conservateur du musée a changé ; à la Gaieté-Lyrique, l’exploitant a été désigné après le concours, etc. Ce passage de témoin est délicat. Il faut aborder avec l’utilisateur le quotidien d’un bâtiment qu’il découvre et dans lequel il ne fera que passer. Il faut s’assurer que le bâtiment est entre de bonnes mains, qu’il sera bien compris. Il sera peut-être modifié, voire détruit par la suite : je l’accepte, il m’échappe.

d’information Retrouvez cet entretien dans sa version intégrale sur www.lemoniteur-expert.com

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Son parcours

Manuelle Gautrand est née en 1961. Diplômée en 1985, elle crée son agence à Paris en 1991. Lauréate des Albums de la Jeune architecture (1992), elle est médaille d’argent de l’Académie d’architecture (2002) et lauréate du prix AMO « Architecture et lieux de travail » (2000). Elle a été architecte-conseil auprès des présidents des universités de Grenoble (1993-2006) et architecte-consultante à la MIQCP (1998-2007). Elle participe actuellement à plusieurs consultations internationales de tours, à Paris-La Défense et à Hanoï (Vietnam).

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