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Julien Gracq depaysant paysagiste

Mots clés : Aménagement paysager - Manifestations culturelles - Politique de la ville

Celui en qui beaucoup voyaient « le plus grand écrivain français vivant » est mort peu avant Noël. Julien Gracq était habité d’un sentiment géographique, d’un sens de l’espace et du paysage qui ont modelé sa vision du monde et donné forme à son œuvre.

Normalien, professeur agrégé, Louis Poirier était géographe. Julien Gracq, lui, était écrivain, au point que son existence sans relief disparaît à peu près complètement derrière une œuvre à l’importance considérable. La formation de géographe suivie par Gracq concourt pleinement à la singularité de ses livres et au caractère au fond si dépaysant de son univers.

La lecture de Jules Verne, un bon professeur en classe de première au lycée Clemenceau à Nantes, le goût de la carte géologique comme « une espèce de clé magique que les autres n’avaient pas », la lecture du Tableau géographique de Vidal de La Blache, « le côté concret de la géographie » avec ses excursions et le travail sur le terrain… Voici comment Gracq explique le choix de sa formation et de son métier dans un entretien avec Jean-Louis Tissier.* Ajoutant même, alors qu’il s’étonne qu’on puisse n’être pas géographe : « Je me demande quelquefois ce qu’est le monde des gens qui n’ont pas de formation géographique. Le voyage doit être pour eux une espèce de fantasmagorie mal liée, une juxtaposition heurtée de formes étranges où rien ne s’enchaîne. »

Lire le monde

C’est dit, la géographie paysagiste lui permettra de décrypter le monde. Elle permet aussi d’ouvrir des voies nouvelles en littérature : une attention au monde plus qu’à soi, au génie du lieu plus qu’à son infime personne. Les paysages ne sont pas des décors, mais des acteurs à part entière des romans : incertains rivages des Syrtes, sombre Ardenne du Balcon en forêt. La passion des cartes habite Grange dans le Balcon, le voyageur de La Presqu’île, Aldo dans Le Rivage tout comme elle n’a jamais quitté Gracq qui, chaque année, pendant les vacances scolaires, partait en voiture un peu au hasard : « En déjeunant, je regarde la carte routière. Je trouve cette consultation inépuisable. Cette carte routière, qui n’a pas une grande valeur géographique, est une source de jouissance pour moi. »

Au fond, le paysage est le texte du monde. Et le texte, le paysage des livres. Une vallée sédimentaire a un style différent d’un massif cristallin. De même qu’il exprime, en littérature, des Préférences – c’est le titre d’un de ses recueils de critiques – Gracq affirme des préférences de géologue pour tel ou tel paysage : il aime les hauts plateaux, mais pas « les formations détritiques en avant des montagnes » : le Bas-Dauphiné, le Lannemezan, « les pays de moraines comme la Dombes. » Il ne faut pas s’étonner de voir le vocabulaire géographique envahir le lexique du lecteur, notamment dans Lettrines et dans Préférences. La littérature ? Une « alluvion énigmatique blutée par les siècles ». Les lettres latines ? « Un beau bloc cristallin ». La prose d’André Breton ? « Un flot alluvial ».

Cette manière de penser et de sentir, cette intuition de l’espace auraient pu conduire Gracq à éprouver un intérêt particulier pour l’urbanisme et l’architecture. Le...

Vous lisez un article de la revue AMC n° 176 du 01/02/2008
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