Technique et chantier

Extension Structure préservée dans un palais de justice transfiguré

Mots clés : Acier - Architecte - Architecture - Jurisprudence

La structure en acier du siège de la Cour européenne de justice a été entièrement démontée pour réfection avant d’être reconstruite dans une nouvelle configuration. « La mémoire a un prix »

Sur les 2 600 tonnes d’acier de la structure métallique originelle, le bâtiment rénové de la Cour de justice des Communautés européennes en préservera 1 400, auxquelles s’ajouteront 1 000 tonnes d’acier neuf. Jamais avant ce 4 décembre, date de l’inauguration par Nicolas Sarkozy, président de l’Union européenne, les juges de Luxembourg n’auront pu aussi bien lire le concept développé au début des années 1970 par l’architecte belge Jean-Paul Conzemius : « Tout matériau fonctionnel peut s’exprimer librement, sans habillage », écrivait-il en septembre 1974 dans la revue professionnelle « Acier-Stahl-Steel ».

Appliquée une génération plus tard par Dominique Perrault, cette approche prend une force inédite dans le volume de la salle des pas perdus qui partage le rez-de-chaussée avec la grande salle d’audience. Pour dégager l’espace nécessaire au nouvel aménagement intérieur, la maîtrise d’œuvre a supprimé trois salles de plus petite dimension, dont les noyaux de béton servaient à stabiliser le palais. Désormais, la fonction de stabilisation incombe aux planchers béton des troisième et cinquième niveaux à partir du rez-de-chaussée. Ces dalles reprennent les efforts du contreventement vertical confié à des croix de Saint-André.

Démontage intégral

Avant de réapparaître dans le palais rénové, la structure a subi un lifting à quelque 200 km de Luxembourg, acheminée en camion par le constructeur métallique Queck Stahlbau dans ses ateliers de Düren (Rhénanie-du-Nord-Westphalie). Pour des raisons de sécurité, des boulons de haute résistance remplacent toutes les anciennes fixations. Seul l’oxycoupage a pu venir à bout des boulonnages extérieurs. « Pour éviter de donner à l’opinion l’impression d’une démolition-reconstruction après avoir plaidé pour la réhabilitation, nous avons étudié un mode opératoire qui aurait consisté à maintenir debout une moitié de la structure pendant tout le chantier, mais cette hypothèse s’est révélée trop complexe et coûteuse », témoigne Robert Jeworowski, ingénieur chez Schroeder & Associés.

Les obstacles n’ont pas manqué dans la suite du chantier : « Compte tenu des nouvelles règles qui président au dimensionnement des réseaux de fluides, un ouvrage neuf aurait dégagé 50 cm de plus entre chaque niveau », indique Robert Jeworowski. Le chauffage du bâtiment a subi la contrainte des ponts thermiques générés par les poutres émergeant des façades : un problème résolu avec des performances conformes aux exigences contemporaines, grâce à des concepts de « boîte dans la boîte », mais « à un coût supérieur à ceux d’un bâtiment neuf », reconnaît Dominique Perrault (voir page ci-contre). Défavorable au point de vue du fonctionnement, le bilan économique de la réhabilitation trouve en revanche toute sa justification dans l’investissement : « Le coût des structures métalliques rénovées atteint 63 % du prix de structures neuves, en incluant le démontage, la réfection, la protection contre la corrosion et le montage », précise Robert Jeworowski.

L’intention pédagogique de l’architecte se dévoile jusque dans les détails : des trous dans les poutres rappellent les anciens gainages. Dans les couloirs périphériques situés autrefois à l’extérieur, la couche de peinture n’a pas effacé les traces de la corrosion, témoignage de l’engouement pour l’acier « autopatinable », dans les années 1970 : la protection de la structure reposait sur une pellicule de 5 mm de rouille. Dominique Perrault compare ce témoignage à « la patine d’un vieux cuir ».

Sécurité incendie

Pour permettre l’expression du matériau brut sans mettre en jeu la sécurité incendie, la réhabilitation s’appuie sur la notion de « feu naturel », par opposition au « feu ISO », caractérisé par la croissance exponentielle des courbes de température. Dans la plus grande partie de la salle des pas perdus, rien ne peut accréditer la montée de la température au-dessus de 300 °C, d’où le maintien de l’acier nu. Mais, dans des espaces pouvant accueillir des expositions temporaires, l’hypothèse de stands inflammables a conduit à mettre en place des protections. A fortiori, dans les petites salles d’audience et locaux de traduction, l’abondance du bois a requis des peintures intumescentes. « La réhabilitation de la Cour de justice donne un panorama complet, selon différents contextes, des résultats des recherches sur le feu naturel, menées ces dix dernières années par Arcelor avec notre bureau d’études », résume Robert Jeworowski.

Maîtrise d’ouvrage : Administration des bâtiments publics (Luxembourg), et CJCE.

Maîtrise d’œuvre : Dominique Perrault, architecte ; Bureau CJ4, architectes associés ; Perrault Projets, BET ingénierie architecturale ; Schroeder & Associés, structure métallique du bâtiment central ; Geprolux, pilote de projet.

Bureau de contrôle : Secolux.

Coût prévisionnel des travaux : 350 millions euros HT (valeur 2002).

Calendrier : 2002-2008.

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ENCADRE

"La mémoire à un prix "

Dominique Perrault, architecte

« Dès le concours pour cette grande extension, nous avons défendu le choix de préserver l’architecture d’origine, témoignage de la première construction réalisée sur le plateau du Kirchberg. Avec sa charpente plus que visible, cette très belle réalisation renvoie à l’école de Chicago. J’ai dû beaucoup résister, face aux partisans d’une construction flambant neuve. J’aurais préféré maintenir la charpente sur place : son démontage complet ne me plaisait guère. Mais l’objectif restait clair : réfection, adaptation, sécurisation et étanchement, après sablage, rénovation, confortement et réinstallation.

Certes, les grands volumes comme la salle des pas perdus offrent une qualité de confort courant, sans atteindre les performances du neuf. Parfaitement isolées et cohérentes, les salles d’audience, d’interprètes et de presse utilisent le squelette dans un ensemble d’espaces contrôlés, dont le coût de fonctionnement dépassera celui du neuf. C’est un choix. A l’inverse, l’amnésie ne coûte pas cher, elle est même gratuite, alors que la mémoire, la culture et le respect de l’histoire ont un prix. »

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