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Entretien avec Bertrand Delanoë maire de Paris « Faire de Paris une grande métropole du XXIe siècle »

Mots clés : Architecte - Architecture - Collectivités locales - Droit de l'urbanisme - Logement social - Politique du logement - Produits et matériaux - Second oeuvre - Situation économique

Le logement, le débat sur les tours, les nouveaux quartiers, Paris Métropole mais aussi la dynamique d’investissement de la collectivité parisienne dans un contexte financier plus difficile… Bertrand Delanoë évoque les grands dossiers de son second mandat placé sous le signe du changement.

Pendant la campagne municipale, vous avez déclaré que si vous étiez réélu, « ce second mandat serait un nouveau mandat ». En quoi se distingue-t-il du précédent ?

C’est une équipe renouvelée, enrichie de la diversité de Paris, qui s’est mise au travail depuis mars. Vingt et un des trente-six adjoints, dix-huit femmes et dix-huit hommes, n’étaient pas membres de l’exécutif précédent. Plusieurs ont moins de 35 ans. Et d’autres incarnent l’expérience. C’est cette alchimie qui me plaît.

Le contexte aussi a changé. Depuis 2001, dans de nombreux domaines décisifs : le logement social, la solidarité, l’accueil des tout petits, la diversification des modes de déplacements, la lutte contre les pollutions, même si ces priorités désignent des combats permanents, Paris a progressé, des avancées ont été accomplies.

Sur cette base, il faut donc franchir un nouveau palier. C’est le sens de cette seconde mandature. Cela implique un changement d’échelle pour faire de Paris l’une des grandes métropoles du XXIe siècle. Nos leviers sont l’innovation et le développement durable. Notre territoire est un espace partagé sur lequel le logement, le bâti, les déplacements, la culture, sont conçus dans une continuité géographique avec les communes voisines. Porte de la Chapelle, Masséna-Bruneseau, porte de Versailles, Bercy-Charenton, porte de Montreuil désignent ces nouveaux lieux où s’élabore la ville de demain. Et pour illustrer déjà très concrètement ce nouveau mandat, je pense aussi à des projets emblématiques comme Autolib’, la création du pôle universitaire Paris Nord Est ou encore l’aménagement des entrepôts Macdonald.

Comment comptez-vous atteindre l’objectif particulièrement ambitieux de 40 000 logements sociaux supplémentaires d’ici à 2014 ?

C’est vrai, c’est ambitieux, surtout après les 30 000 logements sociaux déjà financés sous la précédente mandature. Mais la situation sociale et la crise nationale du logement légitiment ce volontarisme. C’est pourquoi nous nous sommes engagés à atteindre dès 2014, c’est-à-dire avec six ans d’avance, l’objectif fixé par la loi SRU. Nous allons donc poursuivre et amplifier nos efforts, mobiliser tous les leviers disponibles et notamment intensifier la construction dans les secteurs d’aménagement avec un objectif de 27 000 logements neufs en six ans, dont environ la moitié de logements sociaux. Nous allons aussi faire évoluer le plan local d’urbanisme (PLU) afin d’identifier de nouvelles « réserves » dédiées au logement des familles modestes et des classes moyennes.

Dans ces nouveaux quartiers de Paris, nous rendrons possible la construction d’immeubles de 15 étages, ce qui dans la ville la plus dense d’Europe, permet de dégager de nouvelles marges. J’ajoute que d’ici à la fin de 2010, nous aurons achevé le traitement de l’insalubrité sur tout le bâti parisien. Ce sont là encore autant d’immeubles et de surfaces disponibles pour le logement social. Et Paris continuera bien entendu à investir dans l’immobilier en exerçant son droit de préemption. Cette politique d’acquisition doit également nous permettre de lutter contre le fléau spéculatif des ventes à la découpe, qui fragilise les locataires du parc privé. Parallèlement, nous mettons tout en œuvre pour que l’Etat accepte de nouer un réel partenariat avec le Ville et accepte de nous vendre à des conditions adaptées certaines emprises foncières sur lesquelles nous pouvons réaliser des logements sociaux.

Vous avez dévoilé, le 25 septembre, le projet de tour « Triangle » à la porte de Versailles (voir page suivante). Les Parisiens sont plutôt réticents à la construction d’immeubles de grande hauteur. Comment allez-vous les convaincre ?

D’abord, le sujet est plus vaste : c’est du visage et de l’aménagement de Paris qu’il doit être question, la thématique des hauteurs s’inscrivant dans cette problématique. Ensuite, comme sur tous les sujets qui engagent l’avenir de Paris, nous défendons une démarche : la concertation avec les Parisiens. Avec Anne Hidalgo, ma première adjointe, en charge de l’urbanisme et de l’architecture, nous allons prolonger la réflexion initiée par Jean-Pierre Caffet sur la transformation de la couronne parisienne. Hier, une frontière entre Paris et ses voisins, des paysages urbains difficiles, sortes de no man’s land entre deux portes ; demain, un territoire partagé, une continuité urbaine telle qu’elle se dessine, par exemple, autour de la gare des Mines (1).

Sur cette couronne, le paysage reste à inventer, avec comme enjeux le logement, la dynamique économique de notre métropole, les ambitions écologiques d’un urbanisme durable. Dans ce cadre, il peut être légitime de créer de l’espace en hauteur et d’en libérer au sol pour les espaces verts, les déplacements et les espaces publics.

Vous avez insisté sur la beauté du projet des architectes Herzog et de Meuron. Quels autres projets de tours ou quelles tours déjà réalisées considérez-vous comme de « beaux objets architecturaux » ?

Aucune à Paris, c’est clair, sinon la tour Eiffel, qui en est devenue le symbole à travers le monde… Mais plus sérieusement, je citerai le Gherkin de Norman Foster qui, malgré ses 180 m de haut, s’intègre parfaitement dans le paysage urbain de Londres et dont la morphologie change selon le point de vue. A Barcelone, la Torre Agbar de Jean Nouvel incarne, pour moi, l’architecture durable du XXIe siècle qui conjugue la responsabilité environnementale et la beauté des lignes et des couleurs, une qualité rare de l’architecture.

Que pensez-vous des propos de Jean Nouvel (2) sur le projet des Halles selon lesquels la Ville de Paris s’est contentée du « programme minimum » ?

J’ai le plus grand respect pour Jean Nouvel, l’un des plus grands architectes de notre temps. Mais sur les Halles, un peu de patience ! David Mangin a conçu une stratégie urbaine pour désenclaver et même « pacifier » le cœur de Paris. Avec des circulations plus fluides grâce à une perspective restaurée, nous redonnons aux Halles sa fonction de porte d’entrée principale dans la métropole. Et dans cet espace libéré s’inscrit le geste architectural de Patrick Berger et Jacques Anziutti : la Canopée est un vrai signal urbain, lumineux, esthétique, apaisant qui donnera un sens à cette porte de Paris où se croisent 800 000 personnes chaque jour. J’observe que des architectes aussi éminents que Jacques Herzog, Dominique Jakob, Wilhem Jan Neutelings, Rudy Ricciotti ou Kajuyo Sejima, tous membres du jury sur le Carreau des Halles, ont soutenu ce projet.

Où en sont les négociations avec l’Etat sur l’implantation du tribunal de grande instance (TGI), l’enfouissement de CDG Express à la porte de la Chapelle et le financement du tramway entre la porte de la Chapelle et la porte d’Asnières ?

Pour ce qui est du TGI, nous proposons, vous le savez, une solution à la mesure des besoins (100 000 m2) sur le site de Masséna-Bruneseau. La balle est dans le camp de l’Etat.

Par ailleurs, nous sommes tout à fait favorables au projet CDG Express. Mais il faut faire les choses dans l’ordre. J’ai donc alerté l’Etat sur la nécessité d’enfouir cette ligne, CDG Express, au niveau de la porte de la Chapelle, et ce, avant d’envisager toute nouvelle infrastructure sur un site déjà très encombré. D’ailleurs, la commission d’enquête indépendante intervenant sur ce dossier a rendu un avis favorable à deux conditions : l’enfouissement de la ligne, précisément, et la création d’une interconnexion avec le RER E. Je ne peux qu’approuver ces conclusions et je souhaite vivement que l’Etat prenne pleinement en compte cette recommandation.

Quant au tronçon sud du tramway des Maréchaux, il a été mis en service en décembre 2006 et transporte désormais 100 000 personnes par jour. D’ici à 2012, il sera prolongé jusqu’à la porte de la Chapelle et à l’heure du Grenelle, nous attendons légitimement un engagement financier de l’Etat afin de pousser ce projet jusqu’à la porte d’Asnières.

Quels seront les projets inscrits dans le contrat particulier avec la région Ile-de-France ?

Dans les semaines qui viennent, Anne Hidalgo va piloter les discussions avec la région afin de définir le contenu du prochain contrat particulier. A ce jour, tout reste ouvert et quelques pistes se dessinent autour de grands équipements et d’infrastructures lourdes comme les Halles, la gare Eole-Evangile ou encore le pôle universitaire Paris Nord Est. Sont également envisagés de nombreux projets structurants autour de l’innovation et du développement économique avec des pépinières et des incubateurs, et des projets de développement social notamment sur l’hébergement pour personnes âgées dépendantes.

La Ville de Paris est-elle prête à soutenir le plan de mobilisation de Jean-Paul Huchon en faveur des transports publics ?

D’abord, l’augmentation du prix des hydrocarbures et la crise environnementale rendent le développement des transports en commun plus urgent et plus décisif que jamais. Or, depuis 2002, l’Etat a fait perdre beaucoup de temps à notre région dans ce domaine : c’est ce qui explique le coût de ce plan de mobilisation, évalué à 17 milliards d’euros. Depuis 2006, date de la décentralisation effective du Stif (Syndicat des transports d’Ile-de-France), la région et la Ville de Paris ont fait des efforts considérables pour renforcer l’offre de transports en commun avec une augmentation de 60 % des contributions publiques. Mais dans le même temps, l’Etat reporte sans cesse la réalisation de projets programmés depuis longtemps. De contrat de Plan en contrat de Plan, son désengagement devient systématique. Paris soutiendra donc évidemment le plan de mobilisation en faveur des transports publics mais nous attendons un engagement financier précis et significatif de l’Etat. La remarque est d’autant plus fondée que le gouvernement a curieusement exclu l’Ile-de-France des conclusions du Grenelle de l’environnement, alors que l’enjeu s’y pose de la façon la plus évidente. Ce jeu de dupes doit cesser.

Pendant le premier mandat, la collec-tivité parisienne a investi en moyenne un milliard d’euros par an : ce rythme d’investissement va-t-il se poursuivre ?

J’y compte bien. Entre 2009 et 2014, l’investissement de la collectivité parisienne s’élèvera en moyenne à 1,2 milliard d’euros par an. Cette politique d’investissement a d’ailleurs marqué un changement de donne radical pour Paris. Depuis que la gauche gère la capitale, l’investissement annuel a doublé : c’est là un levier majeur pour moderniser notre ville, opérer l’indispensable rééquilibrage entre le sud-ouest et le nord-est parisiens et intensifier les services par le financement du logement, du tramway, des crèches, et de nombreux équipements culturels et sportifs. Mais j’insiste, cette dynamique a toujours été de pair avec une maîtrise vigilante de notre budget et de notre niveau d’endettement qui est l’un des plus bas de France. Ce mode de gestion nous a d’ailleurs valu d’obtenir la note maximale « AAA » décernée simultanément par les trois plus grandes agences internationales de notation. Avec Vienne, Paris est ainsi la métropole d’Europe la mieux notée.

La baisse des droits de mutation ne risque-t-elle pas de remettre en cause certains projets ?

Nos engagements seront tenus, en dépit d’un contexte budgétaire évidemment contraint par la crise actuelle, mais aussi par le désengagement de l’Etat et par cette baisse prévisible des droits de mutation. Raison de plus pour mettre en œuvre une gestion très exigeante et pour nous concentrer sur les priorités validées par les Parisiens pendant la campagne.

La structuration de la Conférence métropolitaine en syndicat mixte d’études constitue-t-elle une étape importante ?

D’abord, je constate que la dynamique même de Paris Métropole est désormais unanimement considérée comme le lieu et l’instrument pertinent sur ce dossier. Ceux qui, hier, nous critiquaient ont choisi de nous rejoindre et je m’en félicite. Quant au syndicat d’études, oui, il est une première étape essentielle qui a vu se constituer un collectif d’élus désireux d’avancer ensemble sur les problématiques du cœur de l’agglomération. Au-delà des études de projets métropolitains, ce syndicat a vocation à réfléchir à une plus grande solidarité financière et fiscale entre les collectivités de Paris Métropole. Nous travaillons aussi à des partenariats qui engageraient davantage les collectivités dans la mise en œuvre de projets de niveau métropolitain, qu’il s’agisse par exemple de développement économique, de logement ou des transports.

Qu’attendez-vous de la consultation internationale du « grand pari de l’agglomération parisienne » ?

Nous y sommes associés, nous suivons avec beaucoup d’attention les travaux menés dans ce cadre, car les équipes impliquées sont toutes de qualité. J’ai prévu de les rencontrer prochainement parce qu’elles peuvent contribuer à nourrir nos réflexions sur l’aménagement de la couronne. C’est ce même souci de pragmatisme qui prévaut d’ailleurs dans ma relation avec Christian Blanc. J’entends, en tout cas, que les choses continuent d’avancer, car l’avenir de notre métropole implique que nous maintenions un dialogue et un rythme soutenus. En tout état de cause, soyons clairs, rien ne saurait se concevoir sans ou a fortiori, contre les élus franciliens. L’Ile-de-France n’a pas vocation à devenir un territoire d’exception dont l’aménagement relèverait essentiellement du libre arbitre de l’Etat.

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Tour triangulaire pour le Parc des expositions

Ce projet est la première illustration de la volonté de Bertrand Delanoë de dépasser le fameux plafond des 37 m imposé à tout édifice parisien depuis plus de trente ans. Vu de face, c’est un triangle monumental (200 m à la base, entre 180 et 200 m de hauteur) : plus qu’une nouvelle tour, le bâtiment du Parc des expositions de la porte de Versailles à Paris, conçu par les architectes suisses Jacques Herzog et Pierre de Meuron pour le compte d’Unibail-Rodamco, sera un véritable signal urbain, original et inattendu, à l’échelle de toute la capitale. « Le triangle deviendra l’un des lieux majeurs de Paris Métropole. Il apparaîtra comme une silhouette remarquable dans le système d’axes et de monuments de la ville », a commenté Jacques Herzog, lors de la présentation du projet. Le programme reste pour l’essentiel à définir. Guillaume Poitrinal, P-DG d’Unibail-Rodamco, parle de besoins en surfaces de bureaux permanentes ou temporaires (utilisés par les exposants des salons) de salles de conférences et de réunions, et d’un éventuel hôtel, le tout sur environ 70 000 à 80 000 m2. La livraison pourrait intervenir en 2012.

(1) La gare de Mines est l’un des secteurs opérationnels de Paris Nord-Est, à cheval sur Paris et Plaine Commune. (2) « Paris Obs » du 3 au 8 juillet 2008. Jean Nouvel a participé à la consultation sur le projet des Halles avec Winy Maas et Rem Koolhaas.
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