Technique et chantier

Entretien avec ANNE LACATON ET JEAN-PHILIPPE VASSAL, architectes « L’architecture c’est du temps, de l’espace, du mouvement… »

Mots clés : Architecte - Architecture - Démarche environnementale - Développement durable - Maison individuelle - Maîtrise d'ouvrage - Politique du logement - Rénovation d'ouvrage

Quelques mois après avoir reçu le Grand prix national de l’architecture 2008 pour l’ensemble de leur parcours, alors que s’ouvre à Paris une exposition rétrospective de leurs travaux et qu’ils achèvent les bâtiments de l’école d’architecture de Nantes, Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal livrent au « Moniteur » les idées-force qui sous-tendent leur pratique.

L’agence, les projets «La motivation vient d’un site,d’un programme, d’un contexte ! »

« Anne et moi, nous nous sommes rencontrés à l’école d’architecture de Bordeaux, après le diplôme (1980) et avant que je ne parte cinq ans en Afrique, au Niger, où elle m’a rejoint. Nous avons ensuite travaillé pour Jacques Hondelatte à Bordeaux, et c’est en 1988 que nous y avons créé notre agence. Puis, en 2000, nous l’avons transférée à Paris. Nous étions alors quatre architectes et nous sommes maintenant dix à douze en moyenne. Nous travaillons actuellement surtout en France, tout en participant aux concours internationaux auxquels nous sommes invités. Ce qui nous motive c’est avant tout l’intérêt d’un site, d’un programme, d’un contexte, d’une situation nouvelle. Ou encore l’enthousiasme d’un maître d’ouvrage. Nous cherchons à ne pas nous enfermer. L’architecte doit bouger, observer, comparer les contextes, échanger, etc. Le voyage est essentiel et permet d’interroger ses savoirs et sa pratique. L’apprentissage de l’architecture devrait être fondé là-dessus : se poser les bonnes questions et aller chercher des réponses partout où c’est possible. C’est la même chose ensuite dans la pratique du métier. »

Le Grand Prix «Une incitation à persévérer »

« Nous étions heureux – et naturellement émus – de recevoir en juillet le Grand prix national de l’architecture 2008. C’est un prix donné sur l’ensemble d’une démarche. Il signifie surtout que ce que l’on fait et ce que l’on dit est entendu et reconnu. Cela nous incite à continuer dans notre démarche. Le fait de voir que les sujets qui nous occupent, ainsi que notre démarche, suscitent l’intérêt nous procure un immense plaisir. D’autant qu’au quotidien, nous avons souvent le sentiment que les idées sont difficiles à “faire passer”, que rien n’évolue. C’est parfois décourageant. Ce Grand prix nous donne l’énergie de continuer. Le fait qu’il soit décerné par le ministère d e la Culture est important pour nous et nous revendiquons pleinement l’architecture comme une “expression de la culture”, pour reprendre le préambule de la loi de 1977. Ce qui place au premier plan le fait que l’architecture a avant tout partie liée avec le sensible, le créatif, l’humain et le social. »

La pratique «L’architecture est épicurienne »

« Nous attachons beaucoup d’importance à la notion d’“habiter” qui n’est pas seulement propre à l’habitat. La question est de produire autour de chacun un espace le plus généreux, le plus accessible, le plus confortable. Un espace où se noue la relation avec la lumière, le climat, les ambiances. C’est pourquoi nous pensons que l’architecture doit s’inventer de l’intérieur vers l’extérieur : de l’espace individuel jusqu’à la fabrique de la ville, sans discontinuité. L’élément commun c’est la personne. La petite échelle a autant d’importance que la grande. Le projet est un aller-retour permanent entre ces échelles. Notre manière de travailler repose sur la discussion et l’échange : d’abord qualifier chaque espace, puis définir les relations entre eux. La représentation vient ensuite, pour ne pas figer le projet. Aujourd’hui la feuille vierge n’existe plus : l’environnement est construit. C’est le point de départ. Ensuite, on enrichit, on simplifie, etc. L’objectif est de créer des espaces généreux. Ce qui pose la question de l’usage : le confort, c’est ne pas être tout le temps contraint, pouvoir se déplacer facilement, regarder au loin, etc. D’où l’effort pour donner davantage, pour dilater l’espace, quand les budgets le réduisent. L’enjeu actuel pour l’ingénierie est de réfléchir, à budget donné, à la manière de faire le maximum. Le challenge est désormais économique : comment produire plus avec moins ? Mais rien ne pousse dans ce sens, il y a toujours une tendance à suréquiper, favorisée par les normes et l’application mécanique des standards. Dans les projets, nous sommes souvent en divergence avec les bureaux d’études sur ces questions. Nous réfléchissons avant tout au climat, au soleil, aux ambiances intérieures en relation avec l’extérieur. L’architecture est épicurienne : elle attrape ce qui passe à sa portée pour en tirer parti. »

Le logement

«Une réflexion indispensable,mal rémunérée »

« Nous attachons également la plus grande importance au logement. L’enjeu est aujourd’hui d’éviter l’étalement urbain, le mitage du territoire. Néanmoins, si le rêve de la maison individuelle est omniprésent, il faut comprendre ce que ça veut dire : l’offre de logements collectifs standards n’est pas attractive. Nous travaillons beaucoup sur l’idée des “villas superposées” en contexte dense. C’est-à-dire offrir la qualité et les espaces d’une maison avec les facilités de la ville en matière de transports, de services, de loisirs. L’enjeu est là. On peut relever le défi en agrandissant l’habitation et en densifiant la ville. C’est même la condition sine qua non pour rendre l’habitat collectif désirable. Ce qui est réalisable dans tous les cas, même avec des budgets serrés : il faut identifier les points de blocage, tout mettre à plat, réfléchir sur les solutions et l’utilisation du budget. Ce qui demande de la réflexion… Et on touche ici à la question de la rémunération des études pour le logement : entre 8 et 10 % du montant des travaux, soit nettement moins que pour un bâtiment public (13 % ou plus), alors que l’exercice est tout aussi difficile. Il demande beaucoup de temps et les rémunérations restent insuffisantes. Les études constituent pourtant un investissement judicieux pour l’avenir… »

Les grands ensembles

«La densification améliore la qualité de l’habitat »

« Pour la transformation des grands ensembles de logements, il faut encore procéder en partant de ce qui peut être conservé. Les “tours et les barres” des années 1960 ont des potentialités exploitables. Plutôt que démolir, il faut “faire avec” pour transformer, améliorer, ajouter 50 % de surface, ce qui combiné à l’existant donne un appartement une fois et demie plus grand que celui qu’on aurait obtenu en démolissant et en reconstruisant à neuf. C’est un travail d’économie et de précision. Tout l’enjeu est de trouver, grâce aux systèmes constructifs actuels, des solutions qui s’emparent de l’existant pour le métamorphoser. C’est ce que nous réalisons notamment à la Chesnaie à Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) avec Silène, l’office HLM, dans une tour de 40 logements. Nous l’épaississons, nous y greffons des adjonctions pour, au final, réaliser 80 nouveaux logements avec des conditions d’habitabilité et de confort bien supérieures, tout en réduisant la consommation énergétique. Pour la moitié du prix d’un logement neuf, nous transformons un appartement existant pour le porter à un niveau de qualité équivalent voire supérieur au neuf en termes de surface. On voit que la densification peut créer de meilleures conditions d’habitation. »

Développement durable

«L’uniformisation de la norme est aberrante »

« Le développement durable va au-delà des critères technique, scientifique ou économique. C’est aussi le plaisir, la qualité de vie. Des villas, des logements où l’on a plaisir à habiter, des bâtiments qui sont bien utilisés, ne poseront pas de problème de durabilité. Aujourd’hui, le développement durable est surtout fondé sur la performance énergétique, mais s’attacher à ce seul aspect conduit à isoler, à fermer, à réduire les surfaces vitrées, à restreindre les surfaces, etc. Consommer moins est une nécessité indiscutable, mais il faut que l’architecture donne de l’espace et du plaisir d’habiter. 15, 50 ou 180 kWh/m2.an, est-ce que ça a un sens pour l’architecture ? Installer des dispositifs qui produisent de l’électricité pour la revendre ne suffit pas à produire une bonne architecture. Si l’on regarde les rénovations des années 1980 qui visaient à isoler pour réduire les dépenses de chauffage, elles ont souvent conduit à dégrader la qualité des logements : réduction des fenêtres, fermeture des loggias, habillage des façades très vite dégradé. Des interventions qui ont mal vieilli et qui sont à refaire. Ne reproduisons pas ces erreurs et trouvons d’autres moyens d’économiser l’énergie en apportant un plus pour l’habitant. Avec les mêmes investissements, il est possible de créer une double façade habitée de 2,50 m de profondeur, un espace passif qui améliore la performance, mais aussi l’agrément du logement. Aujourd’hui ce sont les quinze jours les plus catastrophiques de l’année au plan climatique qui définissent les projets, leurs ouvertures, leur enveloppe, etc. Ce qui revient à faire fi des 350 jours restants ! L’uniformisation de la norme est aberrante. Il y faut du pragmatisme. En Allemagne, par exemple, si on dépasse 30 °C, il n’y a pas école pendant les heures les plus chaudes. Ici, on préfère climatiser une université entière pour les quelques jours où il fera 28 °C… »

Optimisme/Optimisation

«Inventer à chaque fois face à un contexte nouveau »

« Il ne s’agit pas ici d’optimisation technique. La technique n’existe qu’en tant que moyen. Si on ne place pas au départ l’objectif de la qualité de vie, de la lumière, du confort, ça n’a pas de sens ensuite d’optimiser l’économie du projet. Il faut inventer à chaque fois, par rapport à un contexte et à un programme. On peut travailler de manière précise et efficace sans jamais se censurer ni se contraindre a priori. Il faut trouver des réponses pour chaque situation, sans dogmatisme. L’économie et la construction ne sont pas des points de départ, mais des ressources et des moyens pour obtenir davantage. Si on reprend la Cité Manifeste de Mulhouse ou la Maison Latapie (Bordeaux), ce n’est pas parce qu’elles sont peu chères qu’elles sont ainsi, mais bien parce que notre objectif était de réaliser des maisons plus grandes ! Ensuite nous avons recherché les solutions pour les construire dans le respect du budget initial. Il ne faut pas inverser le raisonnement !

C’est une démarche qui demande des efforts, mais on y arrive. Les maîtres d’ouvrage y sont souvent réticents mais quand vous proposez une maison de 180 m2 au lieu de 80, dans l’enveloppe de leur budget, l’adhésion est immédiate ! A la Cité Manifeste, le maître d’ouvrage (la Somco) a été immédiatement convaincu ! De même pour l’école d’architecture de Nantes. Nous avons pensé que le programme était trop étriqué, qu’il fallait donner de l’espace supplémentaire. Nous avons proposé un projet avec 18 000 m2 utiles (pour 10 000 m2 de programme) et 26 000 m2 de plancher. L’école a adhéré à ce projet et c’est ce qui a été réalisé en respectant le budget. Pour ces projets, nous avons puisé dans des systèmes constructifs industriels qui permettent de réaliser de grands volumes de façon très économique. Nous ne sommes pas dans la complexité mais dans la précision : nous aimons les choses simples et bien faites. Et les entreprises se piquent au jeu ! »

Formation, influences, transmission

«Etre architecte c’est être dans la proposition »

« Le travail avec Jacques Hondelatte nous a appris l’ouverture, l’exigence et l’extrême précision. Nous en avons retenu l’importance de capter les éléments d’un site et de les prendre à bras-le-corps dans le projet par la suite. Nous évoquons en permanence son travail. Nos autres références sont multiples : Koolhaas, Nouvel, aussi bien que Mies, Le Corbusier, Aalto, Scharoun, Neutra et d’autres ! Chaque projet commence ainsi par une recherche de références. Les cinq années passées au Niger nous ont aussi appris à être inventifs, malins, efficaces avec un minimum. C’est une intelligence intuitive et d’un optimisme fondamental. Il nous arrive parfois d’être obsédés par de faux problèmes alors que les choses sont bien plus simples dans la réalité. L’architecture c’est du temps, de l’espace, du mouvement, des séquences et des transitions entre intérieur et extérieur. Et le cinéma – Wim Wenders, par exemple – nous en apprend davantage sur les villes et l’architecture que tous les plans d’urbanisme du monde. L’architecture n’est jamais arrêtée, contrairement aux photos qui la montrent figée dans la représentation. Pour notre part, nous aimons beaucoup les clichés où l’on ne voit plus le projet, mais la manière dont il a été approprié. Ce sont toutes ces choses que nous essayons de transmettre au travers des conférences ou des ateliers : l’enthousiasme, la motivation. Etre architecte c’est toujours être dans la proposition, aller plus loin, réagir, faire preuve de conviction, d’invention et surtout d’optimisme. »

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Leurs parcours

Anne Lacaton est née le 2 août 1955 à Saint-Pardoux-la-Rivière (Dordogne).

Diplômée de l’école d’architecture de Bordeaux (1980), elle est également titulaire d’un Dess d’urbanisme de l’université de Bordeaux (1984).

Elle enseigne depuis 2007 à l’école d’architecture de Madrid (Espagne).

Jean-Philippe Vassal est né le 22 février 1954 à Casablanca (Maroc).

Diplômé de l’école d’architecture de Bordeaux (1980), il est architecte-urbaniste au Niger de 1980 à 1985.

Il enseigne depuis 2007 à la « Technische Universität » de Berlin (Allemagne).

D’information

« Lacaton & Vassal », exposition à la Cité de l’architecture et du patrimoine (Paris). Du 26 novembre au 15 mars 2009 – Galerie haute des expositions temporaires – www.citechaillot.fr

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