[TO] Règles techniques Rayonnement électromagnétique

Construire un bâtiment qui protège des ondes

Un immeuble pour personnes électrosensibles vient de voir le jour en Suisse. Une première en Europe où cette souffrance, encore mal connue, commence seulement à être prise en compte. Coup de projecteur sur la réglementation et sur les solutions pour atténuer les champs électromagnétiques.

C’est un « ennemi » invisible qui passe généralement inaperçu. Les champs électromagnétiques sont pourtant partout : extrêmement basses fréquences (50 Hz) émises par les équipements qui distribuent et utilisent l’énergie électrique ; fréquences radioélectriques (10 kHz à 300 MHz) générées par les lampes basse consommation, la radio… ; hyperfréquences (300 MHz à 300 GHz) émises notamment par la téléphonie mobile. A long terme, leurs conséquences sur la santé sont encore mal connues. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) les classe, depuis 2011, comme cancérigènes possibles pour l’homme. A plus court terme, si la plupart d’entre nous n’en ressentent pas les effets, d’autres au contraire souffrent de maux de tête, de réactions cutanées, d’insomnies…

Il y aurait ainsi 1 à 2 % de personnes électrohypersensibles en France. Cette souffrance est encore mal comprise et peu prise en charge. La Suisse fait figure de précurseur en la matière. On y trouve le premier refuge pour électrosensibles (lire p. 48). Dans l’Hexagone, le Centre de recherche et d’information indépendant sur les rayonnements électromagnétiques (Criirem) cherche actuellement des financements pour en faire de même près de Grenoble et transformer une colonie de vacances en zone de résidence temporaire.
Comment concevoir un tel bâtiment ? Avant toute chose, il faut réaliser un bilan électromagnétique afin de connaître les fréquences et le niveau de champ auxquels on est exposé. Car il existe des solutions pour se protéger des champs électriques mais il est plus difficile de se prémunir des champs magnétiques. Sachant que l’intensité du champ magnétique (c’est la même chose pour le champ électrique) diminue en fonction du carré de la distance à la source, la meilleure parade est dès lors de s’en éloigner pour réduire l’exposition.

Cage de Faraday et coup de peinture

Parmi les autres solutions pouvant être mises en place, les matériaux de construction traditionnels apportent une première atténuation des champs extérieurs. Ceux-ci peuvent encore être réduits en créant une cage de Faraday. C’est ce qui a été fait en Suisse. Plus simplement, la végétation contribue aussi à arrêter les ondes. Il existe également des produits efficaces (peintures anti-ondes, films métalliques autoadhésifs à coller sur les fenêtres…), permettant de réduire le champ électromagnétique pour les hyperfréquences et le champ magnétique pour le 50 Hz. En ce qui concerne le mode constructif, les personnes électrosensibles éviteront le bois, qui diffuse les champs électriques. Jean Dallennes, écoconsultant, recommande à ce sujet de mettre l’ossature ou la charpente bois à la terre. Il convient par ailleurs de limiter les matériaux métalliques, qui peuvent être porteurs de courant électrique induit.
Sans renoncer aux équipements modernes, il faut ensuite essayer de limiter la puissance électrique à l’intérieur du bâtiment. Les personnes électrosensibles éviteront bien sûr le chauffage électrique et choisiront une cuisine au gaz. Aux lampes basse consommation, elles préféreront également les LED, de plus faible intensité, et aux téléphones sans fil les modèles filaires. Enfin, la mise à la terre et la distribution électrique intérieure devront faire l’objet d’une attention particulière et être traitées de manière biocompatible (lire p. 49).

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L'expert - « Appliquer le principe de précaution »

Que dit la réglementation française sur les rayonnements électromagnétiques ?

Elle protège des effets thermiques à court terme. Les seuils à ne pas dépasser sont de 100 μT pour les rayonnements extrêmement basses fréquences et de 28 V/m pour les fréquences radioélectriques. Pour la téléphonie mobile, ces seuils sont de 41 V/m pour le GSM 900 (1re génération de portables), 58 V/m pour le GSM 1800, 61 V/m pour l’UMTS et 137 V/m pour les fréquences plus élevées (par exemple la 4G, qui rayonne sur 5 400 MHz).

Cette réglementation est-elle amenée à évoluer ?

La réglementation ne protège pas des effets à long terme. L’OMS classe en effet les rayonnements radioélectriques comme potentiellement cancérigènes. Cette gestion des risques va être introduite dans le droit du travail français. Mais rien n’est prévu pour l’ensemble de la population. On avance malgré tout. Pour les lignes de transport d’électricité, Delphine Batho, alors ministre de l’Environnement, a demandé de ne plus construire dans les zones exposées à plus de 1 μT, contre 100 μT dans la réglementation actuelle. Il est par ailleurs demandé de ne pas exposer les populations sensibles (enfants, malades…) à plus de 0,4 μT. Au-delà de ce seuil, le risque de leucémie est multiplié par deux chez l’enfant et le risque de cancer augmenté chez l’adulte. On peut penser qu’une loi verra le jour dans les années à venir. En revanche, rien en ce qui concerne les fréquences radioélectriques. Un texte de loi proposé à l’Assemblée nationale en janvier 2013, abaissant le seuil à 0,6 V/m (seuil retenu par l’Assemblée parlementaire européenne), a été rejeté. Un nouveau texte demandant de modérer les expositions a été voté par le Parlement, amendé par le Sénat en 2014 et repassera devant l’Assemblée dans les prochains mois.

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Réalisation - Un premier refuge en Suisse pour les électrosensibles

C’est en Suisse, dans la banlieue de Zurich, que le premier immeuble collectif pour personnes électrosensibles et souffrant d’hypersensibilité chimique multiple vient de voir le jour. Achevé en décembre 2013, cet ensemble de 14 appartements a coûté environ 25 % plus cher qu’un immeuble classique. De l’extérieur, rien ne le différencie de ses voisins. Conçu en briques, ce bâtiment privilégie à l’intérieur les matériaux minéraux (pour la plupart chauffés à haute température lors de leur process de fabrication) : sols en pierre, plafonds en béton brut… Pour les murs intérieurs, l’architecte Andreas Zimmermann a testé plusieurs plâtres, qui contiennent traditionnellement de nombreux additifs pour faciliter leur mise en œuvre, et opté pour celui présentant le plus faible impact pour les résidents (Fixit). L’architecte a par ailleurs travaillé avec un électrobiologiste pour limiter le rayonnement électromagnétique de l’installation électrique. Les câbles ont été blindés et le nombre de prises réduit. Pour se protéger des champs électromagnétiques extérieurs, le bâtiment a été conçu comme une cage de Faraday. L’enveloppe a été recouverte par un film (Sto), apposé sur l’isolant en face extérieure des murs et de la toiture, de manière à réduire le rayonnement.

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Projet - « Salles grises » pour la bibliothèque du Campus Condorcet

Le Grand Equipement documentaire (GED), dont la livraison est prévue à la mi-2019, fera partie du futur campus Condorcet de Paris-Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Une partie des salles de travail de cette grande bibliothèque de recherche en sciences humaines et sociales sera conçue comme un espace à champs électromagnétiques réduits. Objectif : permettre l’accueil des personnes souffrant d’électrohypersensibilité, en particulier aux hautes fréquences (Wi-Fi et téléphonie mobile). Dans ces salles, le projet prévoit de limiter l’exposition aux champs électromagnétiques à 0,3 V/m. Les concepteurs (dont le bureau d’études Tribu, chargé de l’assistance à la maîtrise d’ouvrage auprès de la région Ile-de-France pour le volet qualité environnementale) mettront en place des dispositifs et des matériaux spéciaux : peinture anti-hyperfréquences, films devant les vitrages, etc. Ceux-ci permettront de réduire l’exposition aux champs électromagnétiques d’au moins 50 % par rapport au champ ambiant du GED mesuré hors de ces locaux. Ces « salles grises » seront bien sûr équipées en filaire, et l’usage des téléphones mobiles y sera proscrit. Les connexions Wi-Fi des ordinateurs portables devront par ailleurs être désactivées. En dehors de ces salles, dans le reste de la bibliothèque, le niveau de 0,6 V/m sera atteint en portant une attention particulière aux emplacements des bornes Wi-Fi et du RFID par rapport aux zones de travail ainsi qu’au dimensionnement de la puissance de ces émetteurs.

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Produits - installation électrique biocompatible

Une installation électrique bien conçue réduit fortement les champs électromagnétiques, notamment électriques. Il faut d’abord mettre à la terre tous les appareils électriques. « La résistance de la prise de terre ne doit pas dépasser 50 ohms, avec un disjoncteur différentiel de 30 mA », explique Jean Dallennes, écoconsultant. Le Criirem va plus loin et préconise même de ne pas dépasser 10 ohms. Il faut ensuite mettre en place des dispositifs de coupure. Cela passe généralement par le choix de gaines, câbles ou fils blindés qui atténuent le rayonnement. Il est aussi possible de placer dans le tableau électrique des interrupteurs automatiques de champ, qui coupent automatiquement l’arrivée du courant dans les pièces où aucun besoin n’est détecté. « Dans les plus grosses installations, notamment dans le tertiaire ou l’industrie, une solution consiste à mettre en place une batterie de condensateurs, qui améliore le facteur de puissance de l’installation et réduit, au passage, les perturbations électromagnétiques. Par ailleurs, on peut aussi utiliser des transformateurs à séparation d’isolement. La séparation électrique des alimentations évite ainsi de générer des effets électromagnétiques trop importants », explique Jérôme Boissou, responsable du marketing France de Legrand.

Pour éviter les champs magnétiques, les personnes électrosensibles devront s’éloigner autant que possible des appareils qui comportent des bobinages, notamment les moteurs électriques et les transformateurs. Ces appareils pourront être regroupés dans une pièce pour limiter l’exposition des autres lieux de vie.

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