Enjeux

« Carillion ne devrait pas être le seul à tomber »

Mots clés : Entreprise du BTP - Gestion de l'entreprise

Selon cet expert du BTP britannique, le secteur souffre de faiblesses structurelles et d’une rentabilité trop faible.

Auteur en 2016, à la demande du gouvernement, d’un rapport choc sur le BTP britannique, intitulé « Modernise or die » (« Modernisez-vous ou mourez »), Mark Farmer y pointait déjà les dysfonctionnements du modèle traditionnel des constructeurs. La faillite brutale de Carillion, le 15 janvier (lire « Le Moniteur » du 26 janvier) , ne l’a pas surpris.

Quel diagnostic portez-vous sur le BTP britannique ?

J’expliquais dans mon rapport que cette industrie rencontrait des problèmes importants et qu’elle devait absolument changer sous peine de se retrouver dans une situation désastreuse, comme cela a été le cas pour Carillion, dont la faillite a été annoncée le 15 janvier. La première chose qui doit absolument évoluer, c’est l’organisation structurelle « basique » des entreprises de BTP. Ce que la débâcle de Carillion a mis en évidence, c’est un modèle d’entreprise avec un chiffre d’affaires et des liquidités élevés, mais une piètre rentabilité. Le groupe dépendait d’un large réseau de sous-traitants, qui générait près de 80 % de ses revenus. Une configuration qui génère de l’inefficacité : on a de trop nombreux niveaux, des coûts multiples de gestion, de ressources humaines. Ce modèle traditionnel à haut risque et aux marges faibles est cassé.

Il faut que les entreprises utilisent moins de sous-traitants, réembauchent directement du personnel et fonctionnent beaucoup plus sur le long terme.

Quelles autres grandes évolutions préconisez-vous pour le secteur ?

L’industrie britannique du BTP doit impérativement se moderniser, car elle fonctionne aujourd’hui de la même façon qu’il y a un siècle. Elle requiert une main-d’œuvre nombreuse, qui n’est par ailleurs pas assez qualifiée, et elle s’expose à trop de risques de retards, de surcoûts ou de mauvaise gestion de ses projets. Il va falloir moderniser les méthodes de construction, avec le BIM, la gestion numérique des chantiers… Carillion ne devrait, hélas, pas être le dernier grand nom de la construction à « tomber », parce que ce modèle que j’évoque, avec des problèmes de rentabilité, se retrouve chez de nombreux concurrents.

La crise atteint-elle un paroxysme ?

Le BTP connaît actuellement outre-Manche une accumulation de problèmes. Jamais les entreprises n’ont eu autant de mal à trouver de la main-d’œuvre qualifiée : la force de travail est vieillissante, les groupes ne parviennent pas à attirer suffisamment de compétences et de jeunes. Les opportunités technologiques ne sont pas saisies, l’utilisateur final est mécontent – surtout dans le résidentiel -, et les standards de construction, pas suffisamment élevés. Le drame de Grenfell [71 décès dans l’incendie de cette tour le 14 juin 2017 à Londres, NDLR] a par exemple souligné le besoin de nouvelles réglementations incendie.

Cela rappelle la crise financière d’il y a dix ans…

On peut faire un parallèle, en effet. Les grandes entreprises de la construction, comme les grandes banques, ont délaissé leur cœur d’activité et se sont orientées vers les services, la promotion immobilière, les PFI [équivalent britannique des PPP, NDLR], le financement de projet, etc. L’équilibre est de fait plus fragile, et le château de cartes finit par s’écrouler.

Quid des filiales locales des constructeurs français ?

La construction française opère de façon différente, c’est d’ailleurs pour cela que ses acteurs ont eu du mal à percer sur le marché britannique. Ce que je vois, dans le cas d’entreprises comme Bouygues UK, ce sont des modèles beaucoup plus intégrés et efficaces, focalisés sur les marges, la technologie, l’innovation. Les Français pourraient capitaliser là-dessus et influencer les Britanniques par leurs pratiques.

L’approche de Fabienne Viala, la présidente de Bouygues UK, m’impressionne assez, avec cette idée de créer des plates-formes de management collaboratif pour les projets, qui permet de construire de façon beaucoup plus efficace.

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