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Yona Friedman, l’architecte qui voulait laisser faire l’habitant
L'architecte Yona Friedman dans son appartement parisien, en 1968.- © Manuel Bidermanas/akg-images
Disparition

Yona Friedman, l’architecte qui voulait laisser faire l’habitant

Marie-Douce Albert |  le 21/02/2020  |  ProfessionFrance EuropeParticipation

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Le théoricien français d’origine hongroise est décédé à l’âge de 96 ans, a-t-on appris le 21 février. Partisan d’une ville improvisée et construite par ses usagers, cet humaniste a exposé cette conception dans de nombreux ouvrages mais ne l’a concrétisée que dans de rares constructions. Yona Friedman a néanmoins toujours refusé d’être considéré comme un utopiste.

Ce jour de mai 2016, Yona Friedman avait apporté «quelque chose à montrer» à ceux qui assistaient à la présentation à la presse de l’exposition que lui consacrait la Cité de l’architecture et du patrimoine, à Paris.

Assis parmi ses maquettes et ses croquis, il avait tiré quelques feuilles d’une chemise verte. L’une montrait l’assemblage de grands anneaux métalliques qui devait être exposés quelques semaines plus tard à Londres. La Serpentine Gallery s’apprêtait en effet à accueillir un de ces fameux Space Chains (chaînes spatiales) que l’architecte avait imaginé dès la fin des années 1950.

Et une autre représentait le même prototype, cette fois dans un camp de migrants, là où il aurait pu servir de structure porteuse pour des logements d’urgence. «Cette technique qui va être exposée dans un pays très riche peut être utilisée pour les plus pauvres. A partir de ces anneaux, les réfugiés pourraient finir les bâtiments. Car je sais que si on donne l’amorce d’un projet, les gens peuvent l’achever», expliquait-il alors.

En seulement deux images, le vieux monsieur venait de rappeler ce qui, depuis des décennies, avait été au cœur de ses préoccupations d’architecte et de penseur : la ville et ses habitants. Et surtout la capacité des seconds à penser par eux-mêmes la première.

Une vision profondément humaniste, indissociable de ce qu’avait été le parcours de l’architecte dont le décès a été annoncé le 21 février. Sur compte «Instagram», le Fonds de dotation Denise et Yona Friedman faisait ainsi part de sa disparition : «après 96 ans sur cette terre Yona est monté construire une Ville Spatiale dans le ciel.»

Iconoclaste


Né le 5 juin 1923 à Budapest, en Hongrie, Yona Friedman avait grandi dans un milieu intellectuel et bourgeois. Il avait entamé des études d’architecture mais, étant juif, il ne pouvait assister aux cours qu’en tant qu’auditeur libre.

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, et l’occupation allemande, le jeune homme s’était engagé dans la Résistance et, en 1944, il avait été arrêté après avoir été dénoncé. L’année suivante, lui et ses parents partaient pour la Roumanie voisine où pendant un an, ils ont vécu en camp de réfugiés. En 1946, Yona Friedman rejoignait Haïfa, dans un territoire qui n’était pas encore devenu l’Etat d’Israël. Pour assurer son quotidien, il y a travaillé comme ouvrier dans la construction tout en poursuivant ses études.

En 1949, il obtenait son diplôme d’architecte. Mais alors que tombaient de premières commandes de logements pour les nouvelles populations qui affluaient, les vues de ce jeune architecte qui souhaitait que les gens puissent participer à la conception de leur habitat avaient paru iconoclastes. En 1957, Yona Friedman décidait de s’installer en France, à Paris, dans l’espoir de travailler avec certains confrères, notamment ceux qu’il avait croisés lors du Xe Congrès international d'architecture moderne (CIAM) en 1956.

Ecologique


Dès lors, l’architecte n’a cessé de théoriser de nouvelles formes urbaines plus propices à l’épanouissement de leurs occupants, d’abord au sein du Groupe d’études d’architecture mobile (GEAM) qu’il a participé à créer, puis dans les nombreux ouvrages qu’il a publiés. Il y développait l’idée d’une ville qui non seulement répondait au mieux aux aspirations humaines mais qui, mieux encore, était «mobile», c’est-à-dire capable d’évoluer pour s’adapter aux nouveaux besoins.

A grands renforts de croquis et de collages, Yona Friedman avait esquissé une architecture capable de mouvement perpétuel : la «Ville Spatiale». Ce système de superstructures pouvaient porter les fonctions définies par les habitants et ce, à 30 mètres de hauteur au-dessus des cités existantes. Déjà, Yona Friedman envisageait un moyen de lutter contre l’étalement urbain et développait une pensée écologique.

En 1968, le théoricien Pierre Restany, auquel l’architecte était lié, décrivait ainsi cette Ville spatiale : «on y branche sa maison, comme le téléphone ou la radio sur le réseau dont les vides calculés figurent les chemins de la liberté individuelle dans la solidarité collective (…) L’architecture mobile implique la nécessaire abdication de l’architecte devant l’habitant dans l’intérêt général de la communauté.»

Sans doute la profession n’était-elle pas prête à accepter cette pratique par trop démocratique. Ses théories n’ont en tout cas pas remporté l’adhésion, sauf au Japon où elles ont influencé les architectes Kenzo Tange et Arata Isozaki.

Et Yona Friedman, lui-même, n’a pas eu tant d’occasions de les mettre en pratique. Si l’architecte, qui avait acquis la nationalité française dès les années 1960, a pris part à certains des concours les plus prestigieux de l’époque, dont celui du Centre Pompidou à Paris, il a peu construit, à part le lycée Henri-Bergson, à Angers (Maine-et-Loire). Ce chantier lui avait toutefois bien permis de faire participer les enseignants, les élèves, leurs parents… Et de démontrer tout ce que ses conceptions avaient de concret. L’architecte a en effet toujours réfuté être un utopiste… Il aura eu pourtant bien du mal à se défaire de cette embarrassante étiquette.

Transmission


Yona Friedman, peut-être, a été victime d’un autre malentendu. A la fin des années 1990, le milieu de l’art contemporain s’est en effet employé à «redécouvrir» son œuvre. Nombre d’expositions lui ont été consacrées, tandis qu’une partie de son travail de maquettes et de dessins, en France, était acquise par le Centre national des Arts Plastiques (Cnap). Cette tendance suscita la critique de l’historien de l’architecture Manuel Orazi, dans un article publié en 2008 par «AMC» : «le danger est (…) d’appauvrir les propositions rationnelles de Friedman en les esthétisant.» Et de souligner encore le paradoxe qui consistait  a conserver un prototype pour sans-abri en carton dans la collection d’un musée d’art contemporain.»

Il n’en demeure pas moins que les réflexions de l’architecte - comme, par exemple, ses recherches sur les ponts habités - ont fini par rencontrer un écho à l’heure où les questions d’environnement se posaient avec davantage d’urgence. Quelques années avant sa disparition, Yona Friedman s’en disait «heureux. Je n’ai jamais considéré ça comme du plagiat, mais comme une transmission.»

Chronologie


1923 : Yona Friedman naît le 5 juin à Budapest (Hongrie).

1944-1945 : Arrêté pour des actes de résistance, il se réfugie en Roumanie.

1946 : Il rejoint Haïfa (alors en Palestine sous mandat britannique).

1947 : Il reprend ses études d’architecture au Technion - Israel Institute of Technology, à Haïfa.

1953 : Première commande du gouvernement de Haïfa pour la construction de logements sociaux.

1956 : Il participe au Xe congrès du CIAM de Dubrovnik.

1957 : Il s’installe à Paris.

1958 : Il co-fonde le Groupe d'études d'architecture mobile (GEAM), à Paris. Première édition de « L’architecture mobile ».

1964 : Il est naturalisé français.

1970 : Il prend part au concours pour la construction du Centre Pompidou à Paris.

1974 : L’Unesco lui commande des manuels pédagogiques sur l’écologie, l’habitat précaire, etc.

1976 : Publication d’« Utopies réalisables ».

1978 : Publication de « L’architecture de survie ».

1979-1980 : Construction du lycée Henri-Bergson, à Angers.

1982 : Il participe au concours pour le projet Tête-Défense, à Puteaux.

1982-1987 : Construction du « Musée de la technologie simple » à Madras, en Inde

1999 : Rétrospective au NAI, à Rotterdam (Pays-Bas).

2007 : Réflexion sur des projets de pont habité pour Shanghai, en Chine.

2011 : Exposition au Ludwig Museum for Contemporary Art de Budapest, en Hongrie.

2016 : Rétrospective « Architecture mobile = architecture vivante » à la Cité de l’architecture et du patrimoine, à Paris.  Il participe à l’exposition estivale de la Serpentine Gallery à Londres.

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