Paysage

Voyage au bout de la nuit paysagère

Mots clés : Démarche environnementale - Gouvernement

La vue ne suffit pas. Sous le titre « Ce que le paysage doit à la nuit », la journée d’échanges l’a démontré, le 16 janvier à la Défense, à l’initiative du ministère de la Transition écologique et solidaire, et en partenariat avec le Centre national de la recherche scientifique. Bien au-delà du thème de la nuit, la première « journée paysage » de l’année a marié le poly-sensoriel et le pluridisciplinaire, pour mettre en lumière les côtés obscurs de la perception de l’espace.

La nuit acquiert ses lettres de noblesse paysagère : « Elle est entrée dans le débat public par le biais de la pollution lumineuse. Elle s’affirme aujourd’hui sur le thème plus global de l’environnement nocturne », analyse Samuel Chaellat, chercheur au laboratoire toulousain Geode, partie prenante du projet Lapante, acronyme de l’Avènement des paysages nocturnes dans la transition écologique. Partenaires de cette recherche, les parcs naturels régionaux de France dressent le même constat : « Nos chargés de mission Info Energie ont fait remonter le sujet à partir de 1999. La culture transversale des parcs a facilité sa lecture pluri-thématique », résume Philippe Moutet, chargé de mission Climat Energie Architecture à la fédération.

 

Double consécration

 

En raison même de ses contours flous, le paysage trouve dans l’exploration nocturne une manière de confirmer sa capacité à agréger les  thèmes et les disciplines : la rencontre proposée le 16 janvier par le bureau des paysages et de la publicité de la direction générale de l’aménagement, du logement et de la nature l’a démontré. Depuis 2016, cette analyse bénéficie d’une double légitimité réglementaire et scientifique : l’environnement nocturne est  explicitement entré dans les missions des PNR, à travers la loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages. Au Centre national de  la  recherche scientifique (CNRS),  la désignation de cette même année 2016 comme « année du paysage » a suscité un appel à projets inclus dans le dispositif Peps, acronyme de Projet exploratoire premier soutien. La journée du 16 janvier a offert à l’établissement public l’occasion de présenter un échantillon des résultats de cette initiative qui a suscité 150 dossiers de candidatures, dont 15 lauréats.

 

Repaysement

 

Certes, les échanges n’ont pas effacé d’un coup les traditionnels clivages entre sciences dures et approche sensible, comme l’a montré la modélisation du cadre de vie développé par l’Université de Franche-Comté dans le cadre du projet ViSoScape (paysage visible et paysage sonore) à partir des déclarations de 250 foyers de la banlieue nord-ouest de Besançon, avant et après l’arrivée du TGV Rhin-Rhône. « Pardonnez à une littéraire de ne pas tout comprendre », a réagi la philosophe Odile Marcel, dubitative, comme d’autres participants, sur l’opérationnalité de l’outil d’aide à la décision issu de ce projet.

Mais la journée n’a pas escamoté la part de poésie – voire d’euphorie – qui anime les explorateurs des forces obscures de l’aménagement. Dans un mouvement qui vise à sortir les déracinés périurbains de leur nuit paysagère, le cuisinier anthropologue Yassir Yebba a raconté les trois jours et les deux nuits du voyage à vélo et en kayak le long de la Sèvre, entre Niort et la mer, avec les enfants invités à découvrir les ressources alimentaires des territoires. « Ayons des objectifs haut perchés et des moyens simples de mise en œuvre sur le terrain ! », prône le créateur du laboratoire Territoire alimentaire, qui, à travers le filtre scientifique, prolonge sa propre expérience de fils d’immigrés du Haut-Atlas : la lecture alimentaire a permis à ses parents de se libérer du « clash minéral européen » pour se « repayser ».

 

Enfants ambassadeurs

 

La compréhension de la nuit physique ou mentale passe par l’intermédiation des enfants et des aveugles. Les grands sites de France l’ont expérimenté à travers le rodage de la mallette pédagogique conçue avec l’association Citémômes et le paysagiste conseil de l’Etat Alain Freytet. Le test réalisé sur le site de Bibracte a conforté la détermination du réseau à s’appuyer sur les ambassadeurs enfantins.

Dans les Pyrénées, les parties prenantes du projet L’odeur des pierres et le son des arbres (Opsa) ont confié le rôle d’ambassadeur de la nuit à deux aveugles qui les ont accompagnés dans quatre itinéraires : le village, les rives du Gage, la forêt et le grand paysage. Encore sidéré par « le sens des masses et la perception des contrastes » de ses compagnons de promenade, Jean-Paul Metailie, chercheur au laboratoire Geode du CNRS, reste déterminé à approfondir : « Il nous faut poursuivre le travail critique des installations existantes pour les non-voyants, en créer d’autres et enrichir notre banque d’ambiances sonores, tout en travaillant sur le tactile et les odeurs ».  Le voyage au bout de la nuit paysagère ne fait que commencer.

 

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