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"Un style durable" par Patrice Bazaud, vice président d'Archinov

Defawe Philippe |  le 07/01/2008  |  France entièreArchitecture

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La polémique apparue autour de la "gesticulation" architecturale et de l’architecture "invisible" illustre la césure qui apparaît (reparaît) entre deux attitudes de conception: celle qui affirme son génie dans le paysage de la ville, et celle qui met son intelligence à s’y inscrire.
Nous retrouvons à cette occasion la "rupture" qui, il y a trente ans, a accompagné le début de notre activité professionnelle. Après la généralisation des grands ensembles, la réduction des programmes avait mis fin aux visions démiurgiques des grands prix de Rome, qui composaient une ville abstraite d’ombres pochées et de jus dégradés, plaquées sur des territoires empruntés aux betteraves. Les ombres les plus fortes étaient traduites en barres et en tours, signaux monumentaux découpés sur l’horizon, suffisamment loin de la "vieille" ville pour qu’elle n’en perçoive pas la banale pauvreté.
En réaction à cette démarche, nous avons proposé alors des systèmes constructifs adaptables et évolutifs, capable de dialoguer avec l’environnement construit, d’en refléter la diversité, tout autant que celle des aspirations ou des caprices des usagers. Nous avons même poussé l’utopie jusqu’à imaginer un processus dans lequel les non spécialistes pourraient eux-mêmes manipuler les composants de ce "langage" de construction pour exprimer leur habitat, et tournant notre effort vers l’élaboration d’éléments et de règles qui garantissent la qualité des projets tout en permettant la liberté de l’usager-concepteur.

Cette réaction fait écho à la généralisation, au moins dans le discours des intentions, de la démarche environnementale, qui vient aujourd’hui perturber le jeu personnel des "créateurs". Trop de contraintes objectives s’imposent à celui qui tenterait d’affirmer son "style", reconnaissable en tout lieu. L’approche environnementale est d’abord contextuelle. La réponse ne peut être stéréotypée. C’est par la prise en considération des contraintes et la pertinence, l’innovation des solutions qu’il apporte, que l’architecte marquera son style. Sa reconnaissance par les maîtres d’ouvrage (et au delà, par le public), sera moins immédiate, car l’image, son véhicule privilégié par la procédure du concours, n’y suffira plus. Mais peut être alors pourra-t-on éviter que vingt ans plus tard, des opérations affichées dans les revues comme exemplaires ne fassent l’objet de lourdes requalifications ruineuses pour la collectivité.

Dans cette recherche de l’optimisation de la réponse dans un contexte existant, pour définir le bâtiment le plus pertinent et le plus durable, la "réutilisation critique" apparaît comme le processus le plus abouti. Prolonger l’essentiel d’un bâtiment en l’utilisant comme matière première pour un nouveau projet est sans doute la manière la plus économique, la mieux intégrée, la plus écologique de répondre à de nouveaux besoins. Il ne s’agit pas d’une réhabilitation pieuse respectant la tradition, prolongeant ses erreurs et accentuant le décalage avec les usages actuels. Il s’agit d’introduire dans la démarche de projet une part « matérielle », déjà construite, pour les qualités pérennes qu’elle apporte, au premier rang desquelles figurent l’économie de matière, d’énergie, de main d’œuvre, et l’insertion acquise au cours des années.

Il ne s’agit nullement d’être discret, voire "invisible", bien au contraire, puisqu’il s’agit d’être pertinent et exemplaire. N’est-il pas plus satisfaisant d’être imité que remarqué ? (l’horrible est souvent plus remarquable que le beau). Si l’architecture est un art, la spécificité de l’architecte est que le but de son œuvre n’est pas personnel. Il ne finance pas son œuvre, il ne construit pas son œuvre, il ne la possède même pas. La valeur de son œuvre est sociale : dès lors qu’elle ne répond plus aux besoins, elle est détruite pour libérer l’espace qu’elle occupe et permettre une meilleure réponse aux nouveaux usages. Répondre au programme est une évidente nécessité, qui prime sur toute tentation d’affirmer son ego à ses dépens. Prendre en compte le long terme, l’échelle de temps qui correspond à l’investissement, doit être la règle. C’est également pour l’architecte la perspective de voir son œuvre survivre à travers les reconversions successives que permettra "son" bâtiment.
Il faut généraliser la démarche en coût global (air connu), mais il faut aussi généraliser la démarche en "style global". L’attirance que l’on constate pour l’habitat "traditionnel", les techniques "artisanales", la baguette "à l’ancienne", et qui rejoint parfois une expression nostalgique de l’écologie, ne doit pas être jetée avec l’eau du bain de l’obscurantisme. Elle témoigne d’une demande de permanence qu’elle ne trouve pas dans les "ruptures" qui s’imposent. Au risque d’être soupçonné de provocation, nous pensons que la tradition peut être néfaste, en ce sens qu’elle nie l’innovation. Elle transmet des attitudes anciennes à des acteurs qui les reproduisent sans critique. Au contraire, la "conception durable" profitera pleinement de l’innovation pour prendre en compte l’évolution future. On reconnaîtra un "style global" à sa faculté d’être assimilé au cours des décennies. Au delà du décor, de l’image, c’est la consistance même du bâtiment qui est concernée.

Lorsque les concepteurs du XIXème siècle ont créé les palais de l’industrie, ils ont d’abord affirmé l’image de leur client. Ils ont dans le même temps répondu au programme. Et ils ont aussi intégré la dimension du temps, au cours duquel le bâtiment devra évoluer. Ils ont souvent prévu une surélévation, ou une extension, sans se soucier de la modification de l’image qu’ils avaient voulue au départ. Aujourd’hui, si l’on a souvent oublié le nom de l’auteur premier, ces bâtiments poursuivent leur vie au service d’autres usages.
L’architecte qui prend en charge une reconversion pour permettre à ce bâtiment de survivre, intégrant ses qualités pérennes comme matériaux d’un nouveau projet, fait totalement oeuvre d’architecture.

Patrice Bazaud est architecte et enseignant. Il est vice président d'Archinov.

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