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Un séisme «à la Holzmann » est-il possible en France ?

GUILLAUME DELACROIX |  le 03/12/1999  |  EntreprisesFrance EuropeNordInternational

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Le numéro deux allemand du BTP sauvé par les pouvoirs publics.

« Distorsions de concurrence », « interventionnisme déplacé »... Les réactions des entrepreneurs français au plan de sauvetage du major allemand Philipp Holzmann ne se sont pas fait attendre, après que le chancelier Gerhard Schröder a annoncé son intention de mettre au pot 125 millions d'euros (820 millions de francs) pour convaincre les banques de ne pas lâcher l'entreprise en dépôt de bilan. L'ampleur des pertes « surprises » de Philipp Holzmann suscite l'étonnement général, mais appelle également à poser une question : un tel séisme pourrait-il se produire en France ?

« Je serais très surpris qu'une histoire pareille nous arrive, car les groupes français se sont fortement restructurés ces dernières années, et le marché s'est bien repris », estime Jérôme Tolot, directeur général de Groupe GTM. « Pour notre part, nous avons purgé l'immobilier il y a longtemps. Aujourd'hui, nous disposons d'un faible stock de "roulement" (moins de 150 millions de francs), et nous gagnons de l'argent dans cette activité. »

Le décalage conjoncturel entre les marchés français et allemand explique peut-être la relative sérénité hexagonale. Toutefois, les risques étaient bien réels il y a quelques années. La SGE en sait quelque chose, puisque sa filiale CBC a coulé... à Berlin, précisément !

Pour le président d'Eiffage Jean-François Roverato, le scénario Holzmann aurait pu effectivement se produire chez nous : « Nous avons connu une expérience difficile en 1992, et nos pertes se sont établies à 500 millions de francs par an jusqu'en 1994, pour passer à 200 millions en 1995. Mais à la différence d'Holzmann, nous avons contrôlé le flux des pertes, grâce notamment à notre dispositif de centralisation des risques : seules nos sociétés de tête sont des sociétés anonymes, ce qui signifie que nous n'avons aucun mandataire social dans nos filiales. Par conséquent, les surprises sont impossibles, puisqu'il n'y a que trois personnes habilitées à lancer les opérations immobilières. »

Amertume des Français

Le groupe Bouygues a, lui aussi, essuyé des pertes en 1997, mais il assure canaliser son circuit immobilier, aucune équipe extérieure à Bouygues Immobilier n'étant autorisée à prendre des risques en la matière. Enfin, à l'instar de ses concurrents, Spie s'estime à l'abri des mauvaises surprises. « Les comités d'engagement assurent un verrouillage des opérations, qui est renforcé par une approche des projets très en amont », souligne François-Xavier Clédat, directeur général de Spie.

Reste qu'aujourd'hui, les Français sont amers. Même si, comme le pense le président de la Fédération nationale des travaux publics Daniel Tardy, « on ne peut pas demander aux pouvoirs publics de ne pas s'intéresser à un dossier qui concerne 30 000 salariés directs », l'attitude du gouvernement allemand est très critiquée. « Inadmissible », pour François-Xavier Clédat, qui y voit une entorse à l'esprit européen, et déplore de devoir désormais rencontrer un concurrent subventionné.

Le Syndicat des entrepreneurs français internationaux (Sefi) s'étonne, lui, de l'intervention « massive » de l'Etat allemand pour soutenir une entreprise privée, et attire l'attention sur les résultats des prochains appels d'offres auxquels l'Allemand pourrait répondre. « Holzmann et Nord France ont mené plusieurs opérations suicidaires en Europe, et bénéficient maintenant de l'extraordinaire solidarité allemande », note Michel Cote, directeur général de Bouygues TP.

« Nous sommes mal placés pour leur donner des leçons, quand on voit ce que l'Etat français a payé pour le Stade de France ! », tempère Jean-François Roverato. « En tout cas, Holzmann sera moins redoutable pour les deux ans qui viennent », juge Jérôme Tolot, qui relève que les éventuelles cessions d'actifs du groupe allemand méritent d'être surveillées.

Pour le moment, c'est Hochtief qui doit avoir le sourire : tous ses projets de partenariat avec Holzmann lancés depuis 1995 avaient échoué, et s'étaient soldés il y a un an par la sortie complète de Hochtief du tour de table de son concurrent !

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L'intervention du chancelier Gerhard Schröder dans le dossier Holzmann est jugée par beaucoup d'entrepreneurs français comme une distorsion de concurrence.

Un dossier loin d'être bouclé

« Philipp Holzmann a obtenu une dernière chance ». C'est en ces termes que le président du directoire, Heinrich Binder, s'est félicité du sauvetage in extremis de son groupe. Le consultant Roland Berger, la société d'audit WP Warth & Klein et le patron de l'ex-numéro un allemand du BTP déclarent à l'unisson que Holzmann a maintenant des chances de survie.

Au-delà de l'intervention du chancelier Schröder, qui a apporté une aide financière finalement assez modeste de 125 millions d'euros, ce sont les perspectives d'assainissement durables qui ont finalement motivé la trentaine de banques créancières à renflouer l'entreprise contre la somme record de 2,15 milliards d'euros. Le montant se décompose ainsi : 1,15 milliard d'euros de nouvelles liquidités, et 1 milliard pour éponger les pertes. Le président du conseil de surveillance, Carl von Boehm-Bezing, représentant de la Deutsche Bank (actionnaire à 15 % de Holzmann), parle d'un retour à l'équilibre... l'an prochain.

Heinrich Binder, qui avait déjà presque achevé l'assainissement du groupe avant la découverte imprévue d'un "trou" de 1,2 milliard d'euros (7,9 milliards de francs), veut poursuivre sa mission. Mais des banques créancières réclameraient son départ. Le directeur financier, Rainer Klee, a, lui, donné sa démission dès le 26 novembre. Le conseil de surveillance du 9 décembre risque donc d'être très houleux.

Le président a révélé que la récente tourmente aura fait perdre un chiffre d'affaires d'environ 50 millions d'euros (330 millions de francs) à l'entreprise. De plus, un important contrat aurait été remporté par un concurrent, poussant Roland Berger à demander aux donneurs d'ordres de maintenir leur confiance en Holzmann.

Ce nouveau départ devrait permettre de poursuivre une forte et originale stratégie internationale, cette activité représentant 45 % de son chiffre d'affaires, et faisant de Holzmann un important groupe de BTP outre-Atlantique. Ses deux points forts géographiques sont l'Allemagne (55 % du chiffre d'affaire en 1998) et l'Amérique (32 %). Aux Etats-Unis, sa très performante filiale Jones s'est offert la société d'ingénierie Lockwood Greene.

Autre originalité : toutes les activités non allemandes et non américaines sont concentrées auprès de Philipp Holzmann International (PHI), implanté à New York et dirigé par l'Américain Gene McGovern. Ce dernier veut renforcer la présence du groupe en Europe (hors RFA) et en Amérique latine. Récemment, il a porté sa participation dans l'Espagnol Jotsa de 50 % à 100 %. Il envisage également d'aller au Royaume Uni et même de revenir en France, malgré la très malheureuse expérience de Nord France.

GRAPHIQUE

Répartition géographique du chiffre d'affaires 1998 de Holzmann

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