Immobilier

« Un projet qui mûrit lentement n’est pas plus réussi », un entretien avec Guillaume Poitrinal (Unibail-Rodamco)

Mots clés : Établissements sportifs couverts - Gestion et opérations immobilières - Maîtrise d'ouvrage - Sport

Guillaume Poitrinal dirige Unibail-Rodamco, le leader européen de l’immobilier commercial. Il vient de publier un essai intitulé « Plus vite ! La France malade de son temps » (1). Las de constater que construire en France prend de plus en plus de temps, il stigmatise les effets négatifs de ce qu’il appelle notre ralentissement collectif. Guillaume Poitrinal ébauche des solutions pour construire des équipements ambitieux dans un temps raisonnable. Et analyse les évolutions de son métier de maître d’ouvrage.

Ralentissement collectif

Dans votre livre, vous dites que, sans s’en rendre compte, la France avance beaucoup moins vite. Construire prend plus de temps. Pourquoi ?

Non seulement construire un immeuble, une école ou un pont prend plus de temps qu’il y a quinze, trente ou cinquante ans. Mais surtout, cela prend plus de temps que dans les pays voisins. Tous les secteurs sont touchés. De mon expérience chez Unibail-Rodamco, présent dans dix pays européens, je retiens que la France est l’une des zones où le fait d’ériger des objets structurants pour la ville est le plus ralenti. Il faut compter en moyenne dix à quinze ans pour livrer clés en main un centre commercial, un centre de congrès ou une tour de bureaux. Les exemples qui illustrent ce ralentissement ne manquent pas : quinze ans pour redévelopper les terrains de l’hôpital Laennec, dix-neuf ans pour désamianter Jussieu, quarante ans pour boucler l’A86, à l’ouest de Paris. Il y a aussi les fonciers laissés à l’abandon qui se multiplient un peu partout : rien ne se passe sur l’Ile Seguin depuis 1992 et le terrain de la gare d’Auteuil est libre depuis 1985. Cette stérilité fiscale, sociale et économique devient insupportable dans la conjoncture actuelle. Nous n’avons plus le temps d’attendre.

 

Mais la France est un pays mature et bien équipé. Il y a moins de notion d’ «urgence»…

C’est vrai que certains pays, comme la Pologne ou la République tchèque, vont beaucoup plus vite car ils sont en phase d’équipement. C’est compréhensible. Mais même des pays mûrs comme la Suède, l’Allemagne ou les Pays-Bas arrivent à faire un grand stade ou un centre commercial majeur en moins de huit ans.

 

Votre raisonnement va à l’encontre des défauts souvent avancés de la culture du rendement, de l’éloge de la lenteur…

Effectivement, c’est à la mode de souhaiter que nous ralentissions, que nous prenions le temps de vivre et de s’écarter d’un monde qui tourne plus vite et qui nous fait peur. J’ai pris le contre-pied de cette école de pensée, car ce temps perdu est extrêmement coûteux au pays. Je le tiens responsable de centaines de milliers de chômeurs et de nombreuses crises, comme celle du logement. Il pèse aussi sur notre capacité à réaliser des immeubles plus écologiques, à passer au monde de l’après-carbone. Au fond, le problème du temps perdu, c’est qu’il n’est facturé à personne. Donc personne ne s’en préoccupe vraiment. Aucun économiste n’en a calculé le coût. Mais il ne faut pas s’y tromper : à la fin, tout le monde trinque. Et le plus frustrant, c’est que, souvent, ce ralentissement ne sert aucune cause : un projet qui mûrit lentement n’est pas plus réussi, mieux inséré, plus écolo… C’est même souvent le contraire. La démocratie elle-même est menacée : les maires ont tous de beaux projets dans leurs programmes, mais presqu’aucun ne peut être livré dans le temps d’un mandat électoral. Il y a quand même un problème !

 

A quoi est dû ce ralentissement collectif ?

A l’origine, il y a un empilement unique et désorganisé de normes et une accumulation exceptionnelle d’autorités : Europe, Etat, régions, départements, communautés de communes, villes, établissements publics, commissions, directions… Chacune fait perdre un peu de temps à chaque projet. Chacune a un bout de décision, de contrôle ou de subvention. A cela s’ajoute le fait que nous avons la justice la plus accueillante du monde. En théorie, tout cela serait la contrepartie inévitable de l’essor des libertés publiques. Mais quand on regarde dans les démocraties voisines, on voit vite que la France a franchi la ligne du raisonnable. En fait, elle s’est infligée une double peine : elle cumule un temps préalable long (concertation, enquêtes publiques, autorisations administratives…) et un temps judiciaire...

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