Chantiers

Un jeu de construction en bois au Sénat

Mots clés : Bois

Une structure en CLT se niche à l’intérieur de l’ancienne orangerie du palais du Luxembourg à Paris.

Au 64 bis, boulevard Saint-Michel, derrière un immeuble de bureaux de l’administration du Sénat réhabilité en 2015, se cache l’orangerie Auguste-Comte. Construite en 1861 par l’architecte Alphonse de Gisors, elle a été abandonnée dès 1873 sous Haussmann, lorsque le percement de la rue Auguste-Comte a été réalisé et que de nouveaux immeubles ont limité son ensoleillement. Ces dernières années, le bâtiment servait essentiellement de parking pour le personnel du Sénat et d’aire de stockage pour les jardiniers. En 2015, Damien Déchelette, architecte en chef du Sénat, propose de réaménager cet espace pour créer des ateliers et des bureaux pour la direction de l’architecture, du patrimoine et des jardins du Sénat. Ce bâtiment en R + 2 de 1 200 m2 de surface de plancher hébergera bientôt, au rez-de-chaussée, une banque d’accueil et les ateliers des menuisiers, serruriers, plombiers, peintres et maçons du Sénat.

A l’étage, se déploieront les bureaux des services architecture, patrimoine et exploitation-maintenance, des salles de réunion et un réfectoire avec vue sur les serres et le jardin du Luxembourg. « Seule la moitié de l’ancienne orangerie a été réhabilitée, faute de crédits, précise Damien Déchelette. L’autre moitié, qui fait office d’aire de stockage pour les jardiniers, suivra probablement dans quelques années. »

 

Fondations reposant sur des carrières

 

Le chantier a débuté en janvier 2017. Pendant quatre mois, les fondations et le sol ont été restaurés et la façade en pierre stabilisée. « Ce fut l’une des parties les plus contraignantes de cette réhabilitation », assure l’architecte en chef. Car l’orangerie repose sur des carrières qui avaient fait l’objet de comblements lors de sa construction, mais ces derniers présentaient des tassements. Les fondations ont dû être renforcées à l’aide de micropieux et d’injections de coulis de ciment sur 19 m de profondeur. « Cette contrainte a allongé la facture de 330 000 euros », dévoile Damien Déchelette. La façade en pierre de Saint-Maximin, très abîmée, a été quant à elle totalement restaurée : certaines pierres ont été remplacées, et l’acrotère reproduit à l’identique (lire l’article sur la façade, p. 69) . Ce n’est qu’en avril, une fois les fondations renforcées et les façades stabilisées, que le bâtiment a été entièrement mis à nu, et les échafaudages en parapluie montés. Tout à l’intérieur a été démonté, de l’ancienne charpente fatiguée au plancher vermoulu. « Il ne restait alors que la façade. Pour la maintenir, huit butons en bois ont été placés en partie haute à l’endroit des anciennes fermes, afin d’éviter que les parois ne se déplacent », indique Pascal Levillain, conducteur de travaux chez Poulingue.

 

Un bâtiment brut dans une orangerie

 

Pour réhabiliter cette ancienne orangerie, il aurait été trop contraignant de conserver une structure existante en piteux état. Damien Déchelette ne souhaitait pas, néanmoins, modifier le bâtiment d’origine, ni faire couler du béton. C’est pourquoi il a opté pour une solution en filière sèche en créant à l’intérieur de l’enceinte une structure en panneaux de bois lamellé croisé (CLT). « Le principe de boîte dans la boîte m’a tout de suite séduit. Solution sèche, économique, rapide, cette structure offre aussi la possibilité de pouvoir un jour être démontée sans pour autant dénaturer le bâtiment. Et puis, le bois et la pierre ne sont-ils les matériaux inhérents aux orangeries ? », interroge-t-il. Grâce à cette solution originale, seuls la fosse de l’ascenseur et des surbaux ont été coulés, en périphérie et à l’endroit des cloisons de distribution, afin d’accueillir la structure. Entièrement préfabriqués en usine en Autriche par l’entreprise KLH, les panneaux CLT ont été livrés sur chantier au fur et à mesure de l’avancement. Cinq ouvriers de l’entreprise Poulingue se sont chargés du montage. La boîte dans la boîte a alors pris forme progressivement en suivant un phasage très précis (lire p. 67) . Un ascenseur a pris place dans une gaine en CLT, « ce qui fait d’ailleurs l’objet de curiosité », précise l’architecte en chef. Ce véritable jeu de construction a nécessité sept mois de montage. Un délai plus long que prévu à cause de certains dérapages au niveau de la livraison et du manque de place pour le stockage.

Aujourd’hui, les bâches ont été retirées. Les menuiseries en double vitrage ont toutes été refaites à l’identique avec des petits bois pour conserver l’esprit de l’orangerie. La toiture en zinc respecte la coupe de l’ensemble, même si l’architecte aurait préféré une serre au dernier étage ou un toit-terrasse. Les baies brise-soleil et les garde-corps viennent d’être installés et les aménagements intérieurs prennent forme. Des aménagements assez élémentaires, sans faux plafonds, avec des câbles apparents. Le bois brut est très présent, avec quelques touches de couleur et des plaques de plâtre.

Soigner l’acoustique était l’une des priorités de l’architecte en chef. Il a fait le choix du béton désactivé pour les planchers du rez-de-chaussée. Dans les étages, une chape sèche acoustique de 3,8 cm a été positionnée au-dessus du plancher, et la moquette a été privilégiée au parquet pour éviter les bruits de poinçonnement. Des panneaux acoustiques suspendus en fibres de bois sont prévus dans les plafonds des bureaux et des ateliers.

 

Long travail en amont

 

Satisfait du résultat de son premier chantier bois, Damien Déchelette souligne que ce type de construction impose une tout autre manière de procéder : « Il faut être précis et travailler le projet jusque dans les moindres détails bien en amont. Ce que nous avons fait avec les bureaux d’études et le constructeur. Les ouvertures pour les gaines, les réseaux et les passages électriques ont été dessinées et cotées très précisément avant leur découpage en usine. Une fois le projet validé, plus question de le changer ! » Autre première pour l’architecte : l’utilisation de la maquette numérique. Si celle-ci n’a pas été réalisée pour ce chantier, elle est en cours d’élaboration. « C’est plutôt formateur pour les équipes. Le BIM permettra, à terme, de mieux effectuer l’exploitation et la maintenance du site », confie l’architecte en chef.

 

 

Focus

Phasage - Montage par tranches verticales

Les éléments en CLT, préfabriqués par l’entreprise autrichienne KLH selon les plans d’exécution réalisés par le bureau d’études PI Conception, ont été livrés sur site au fur et à mesure de l’avancement. Seuls les éléments des murs périphériques ont été acheminés jusqu’à l’usine de Poulingue, située à Beuzeville, pour être isolés. Au total, trois compositions de CLT ont été utilisées sur ce chantier. Sur les murs périphériques : des doubles panneaux de 6O mm, avec un isolant laine de verre de 1OO mm entre les montants et un film parepluie. Pour les cloisons : des doubles panneaux de 78 mm, dotés d’une isolation acoustique en laine de verre de 44 mm. Et, pour le plancher : du CLT de 226 mm, recouvert d’une chape sèche sur résilient acoustique puis de moquette.

Le montage de la structure s’est effectué en trois tranches verticales, et non par niveau, chacune nécessitant trois à quatre semaines. Des raidisseurs métalliques ont été placés pour solidariser les tranches entre elles. Un système de ferrures en acier engravées dans l’épaisseur du plancher, de chevilles et de boulons a fait la jonction avec la façade. Un chantier un peu compliqué en raison du manque de place, témoigne Pascal Levillain, conducteur de travaux chez Poulingue. « Il fallait avancer dans un mouchoir de poche, décharger de gros camions des panneaux de 7 m de long et 3 m de large avec un chariot télescopique, ce qui prenait une journée et demie par livraison ! Plus on avançait dans le chantier, moins on avait de place. Si c’était à refaire, je miserai sur un plus grand nombre de livraisons et des camions moins gros. »

Fiche technique

Maîtrise d’ouvrage et maîtrise d’œuvre : direction de l’architecture, du patrimoine et des jardins du Sénat et Damien Déchelette (architecte en chef). BET : Sato et Associés, Pascal Dupuis, Ingébois. Entreprises : H. Chevalier (gros œuvre, ravalement des façades), Poulingue (structure bois), Schneider (couverture étanchéité), Les Charpentiers de Paris (menuiseries bois et extérieures). Durée du chantier : de janvier 2O17 à mars 2O18. Coût des travaux : 4 millions d’euros HT.

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