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Ter, paysagistes sans frontières
De gauche à droite, Henri Bava, Olivier Philippe et Michel Hössler, le trio fondateur de l’Agence Ter. - © BRUNO LEVY / LE MONITEUR

Ter, paysagistes sans frontières

Marie-Douce Albert |  le 14/12/2018  |  UrbanismeBas-RhinHauts-de-SeineInternationalGrand prix de l'urbanisme

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Grand Prix de l'urbanisme -

Les trois fondateurs de l'agence repoussent les limites de leur pratique à travers le monde.

Différents, mais en accord. Henri Bava, Michel Hössler et Olivier Philippe, les trois lauréats du Grand Prix de l'urbanisme 2018, qui devait être remis le 11 décembre, viennent d'ho-rizons variés mais se sont retrouvés sur une aventure commune, le métier de paysagiste. Ils dirigent des projets chacun de leur côté et n'ont pas toujours travaillé sur les mêmes continents, mais ils partagent la même « maison mère », l'Agence Ter qu'ils ont créée en 1986 à Paris. Et à entendre leur jeune consœur de l'agence d'Ici là paysages, Claire Trapenard, qui a débuté à leurs côtés, « s'ils n'ont pas la même manière de travailler, pas les mêmes modes de communication du projet, ils sont parfaitement complémentaires ». Indissociables, en quelque sorte.

Aux membres du jury réuni il y a quelques mois par le ministère de la Cohésion des territoires pour attribuer le Grand Prix, il est en tout cas apparu comme une évidence que tailler dans l'équipe et ne couronner qu'un seul des trois fondateurs de l'agence était impossible. Alors, cette récompense qui, depuis 1989, distingue traditionnellement une pratique individuelle, revient donc pour la première fois à un collectif. Une association qui, depuis trois décennies, appuie sa pratique sur une philosophie et des engagements communs. Et sur la volonté certaine de faire sortir le paysage de son pré carré pour investir le champ urbain.

« Transformation du territoire ». Les trois hommes à l'origine de Ter ont au moins en commun d'avoir d'abord hésité sur leur orientation professionnelle. Né en 1954, Olivier Philippe balançait entre art et horticulture. Henri Bava et Michel Hössler, respectivement nés en 1957 et 1958, avaient débuté par des études de biologie. Tous ont finalement opté pour la fabrique du paysage, alors même qu'en cette fin des années 1980, le métier était encore en cours d'invention sous la houlette de personnalités comme Michel Corajoud, aujourd'hui disparu, ou de l'un de ses principaux disciples, Alexandre Chemetoff. C'est d'ailleurs en étudiant auprès du premier ou en faisant leurs armes chez le second que les trois jeunes gens ont fait connaissance.

Diplômés de l'Ecole du paysage de Versailles en 1984, sous la direction de Michel Corajoud, Henri Bava et Michel Hössler racontent comment ce dernier a joué pour eux le rôle de « déclencheur ». « A Versailles, nous étions en face de gens engagés qui ne nous parlaient pas de jardins mais de projets de transformation du territoire », poursuit Henri Bava. Quant à Olivier Philippe, il se souvient de ses débuts à l'agence d'Alexandre Chemetoff comme d'une « expérience extraordinaire, non pas tant par ce qui était produit mais par la manière très ouverte dont le paysage était appréhendé. Il n'y avait aucune séparation ni entre les métiers, ni entre les échelles. » Ouvrant grand les bras, Olivier Philippe ajoute : « C'était… sans limites. »


Le paysage est une clé pour s'emparer d'un site, l'analyser et en élaborer la stratégie urbaine.

Très grande échelle. Un autre événement devait apporter la preuve, par le contre-exemple cette fois, de cette abolition des frontières entre les disciplines. En 1982, le concours pour la création d'un grand parc à la Villette, à Paris, avait mis en ébullition l'univers du paysage. « Et à la fin, un architecte, Bernard Tschumi, avait gagné, rappelle Henri Bava. Ce résultat a été une leçon pour tout le monde. » Lui et ses comparses, qui partageaient désormais un local spartiate et de premiers concours, en avaient déduit que le projet devait s'élargir à d'autres réflexions et que leur position de paysagiste leur ouvrait un périmètre d'intervention très large. Quand il serait aisé d'opposer les faiseurs de parcs et les fabricants de villes, le trio de Ter nourrit la conviction que sa discipline est une bonne clé pour s'emparer d'un site, l'analyser et en élaborer la stratégie urbaine.

Les interventions d'Olivier Philippe, Henri Bava et Michel Hössler n'ont pas non plus tellement de limites dans leur étendue. Créateurs de jardins, concepteurs de quartiers, les associés sont aussi de ceux que la très grande échelle n'effraie pas. Là où d'autres ne verraient que des territoires si grands qu'ils en deviennent abstraits, eux parviennent à en décrypter les lignes de force.

Part d'intuition. Celles-ci peuvent sauter aux yeux, comme le cours d'un fleuve. Elles sont parfois infiniment plus subtiles. Ainsi, au début des années 2000, chargée d'imaginer ce qui pouvait créer un lien sur un site de 300 km² à la jonction de l'Allemagne, de la Belgique et des Pays-Bas, l'Agence Ter est parvenue à fédérer trois cultures et trois administrations autour d'un projet commun qui s'appuyait sur une ligne invisible, celle d'un filon de charbon souterrain. Le choix était osé sans doute mais dans toutes leurs interventions, les associés revendiquent une part d'intuition. S'ils partagent une méthode, ils savent « qu'il n'y a pas de recette », souligne Michel Hössler.

Sans frontières, les trois paysagistes le sont enfin au sens le plus évident du terme. En leur attribuant le Grand Prix de l'urbanisme, le jury a ainsi tenu à saluer leur capacité à mener des opérations à peu près partout dans le monde. Au gré des projets, l'agence a ainsi créé des antennes en Guyane, en Allemagne, en Espagne. C'est après tout inscrit dans son identité : Ter comme trois associés, comme territoire… mais aussi comme la terre, tout entière.

Trois décennies autour de la terre

 

1986 : les paysagistes Henri Bava, Michel Hössler et Olivier Philippe fondent l'Agence Ter, à Paris.

1991 : Ter reçoit sa première commande en Guyane, pour un quartier de 400 logements à Kourou.

2000 : Ter Allemagne, à Karlsruhe, et Ter Guyane sont créées.

2007 : le parc des Cormailles, à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), est récompensé par le Grand Prix national du paysage.

2012 : A Lille, l'opération d'aménagement du Bois habité, menée avec l'urbaniste François Leclercq (mandataire), est inaugurée.

2014 : Ter installe une agence à Barcelone.

2016 : A Los Angeles, l'agence remporte le concours de la rénovation d'une place publique emblématique, Pershing Square. Une nouvelle antenne ouvre dans la ville américaine.

2017 : Ter est mandataire de l'équipe désignée lauréate de la consultation lancée par Nantes Métropole pour penser l'avenir des bords de Loire sur 4 km.

 

Strasbourg - Le port reconquis au fil de l'eau

 

A vouloir penser l'avenir du port de Strasbourg, l'Agence Ter aurait pu aller dans le sens du tram et se laisser guider d'ouest en est par la ligne qui relie la cité alsacienne à la ville allemande de Kehl. Mais pour traiter presque 80 ha de friches morcelées par des bassins, des infrastructures routières et ferroviaires et les activités portuaires qui doivent demeurer, les paysagistes désignés en 2015 pour assurer la maîtrise d'œuvre urbaine du site, ainsi que la réalisation des espaces publics, ont préféré suivre le fil de l'eau et orienter leur projet selon l'axe sud-nord de la vallée du Rhin.

Pour accompagner la création de nouveaux quartiers et y accueillir quelque 4 500 logements, le projet « Territoire deux rives » table ainsi sur un système de « structures paysagères linéaires qui vont accompagner les voies d'eau, explique Henri Bava. Au cœur du site, nous avons également imaginé de profiter de la trace d'un ancien canal comblé, une longue friche inconstructible, pour installer un grand parc fédérateur. »

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Le projet « Territoire deux rives » doit permettre aux futurs quartiers d’habitation de coexister aux côtés des activités portuaires qui seront maintenues au nord et au sud du site. - © AIRDIASOL.ROTHAN
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Pour suivre les lignes d’eau, Ter a tracé des lanières paysagères auxquelles viendront s’amarrer des points de densité urbaine. - © AGENCE TER

Boulogne-Billancourt - Jardin de pluies et de crues

 

Entre les immeubles qui ont surgi sur les quelque 30 ha du Trapèze des anciens terrains Renault de Boulogne (Hauts-de-Seine), le parc de Billancourt joue un rôle essentiel : il doit être le réceptacle des eaux pluviales du nouveau quartier et des crues de la Seine toute proche. Ce grand jardin public, livré par tranches successives depuis 2010 et désormais achevé aux quatre cinquièmes, est donc une machine hydraulique. « Mais notre réponse n'a pas été que technique, remarque Olivier Philippe. Nous voulions aussi faire de cette obligation un projet et réussir à mettre l'aléa en scène. » Ter a donc créé un paysage fluvial submersible, « comme s'il s'agissait d'un bras mort de la Seine », note la paysagiste Helen Stokes, responsable du projet. Le relief du parc a été modelé pour pouvoir accueillir l'eau : des noues ont été creusées et des îles créées. En fonction de l'importance des crues, les parties hautes peuvent rester au sec… ou disparaître totalement.

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Sur le site des anciennes usines Renault, le parc de Billancourt (ici, en 2011) doit s’étendre à terme sur 7 hectares. - © Y. MARCHAND
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Le jardin a été conçu comme une éponge. Il est capable d’absorber les pluies, les orages et les crues de plus ou moins grande ampleur. - © AGENCE TER

Barcelone - Du carrefour infertile au parc florissant

 

Dans le plan urbain de la ville de Barcelone, tel qu'il a été tiré au cordeau par Cerdà au XIXe siècle, la place des Gloires catalanes se trouve à l'intersection de trois grands axes : Gran Via, Meridiana et Diagonal. Toutes les conditions étaient donc réunies pour que le site devienne un aride nœud de circulation où le promeneur n'était pas le bienvenu, et la faune, guère plus.

Lauréate en 2014 d'un concours international, en association avec Ana Coello Paysage et Architecture, l'Agence Ter a entrepris d'amender le carrefour qui s'étend au pied de la tour Glòries, ex-Agbar, de Jean Nouvel. Alors que le viaduc routier a été démoli, le projet « Canopée urbaine », aujourd'hui en cours de réalisation, vise à fertiliser ces 15 hectares.

« Nous allons rétablir le cycle de l'eau indispensable à toute vie animale et végétale », annonce Olivier Philippe. Ranimée du sous-sol jusqu'au ciel, la place deviendra un îlot de fraîcheur grâce à sa nouvelle couverture arborée. L'Agence Ter a ainsi pensé une organisation à la fois spatiale et écologique.

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A l’horizon 2023, la place des Gloires catalanes sera devenue accueillante pour les promeneurs et la biodiversité. - © AGENCE TER

Shanghai - Balade à triple vitesse

 

En 1990, la ville de Shanghai, en Chine, a traversé le fleuve Huangpu pour aller s'étendre sur sa rive est. L'ancien no man's land du district de Pudong est alors devenu le symbole du dynamisme économique autant que de la frénésie urbaine du pays. Mais ses berges qui s'étirent en grands méandres présentent encore des stades de développement variés. Pour y mettre de la cohérence, la municipalité a engagé en 2016 un programme de réaménagement sur 22 km de rives.

Chargée d'établir le schéma d'ensemble, Ter a tenu la distance en l'organisant « en fonction des usages et de la vitesse des modes de déplacements doux. Nous avons séparé les joggeurs et les cyclistes, tandis que le bord de l'eau est réservé à la déambulation », explique Michel Hössler. La réalisation du triple parcours a ensuite été confiée à plusieurs maîtres d'œuvre, dont Ter sur quatre secteurs. Une véritable opération commando pour des paysagistes : fin 2017, la promenade de 22 km était achevée.

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Pensé sur 22 km, l’aménagement des berges vient notamment ourler le quartier d’affaires de Lujiazui (au centre), hérissé de tours. - © CONCEPTO POUR L'AGENCE TER
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Le dispositif permet à chacun d’aller selon son rythme. - © AGENCE TER
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La rive du fleuve, sa vue sur le Shanghai historique et sur le manège des navires sont réservées aux flâneurs. - © AGENCE TER

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