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Strasbourg l'audacieuse

ELISABETH ALLAIN-DUPRE, LAURENCE FRANCQUEVILLE, LAURENT MIGUET, FRANCOIS SAGOT |  le 25/09/1998  |  ConcoursMaîtrise d'ouvrageCollectivités localesSEMArchitecture

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La capitale alsacienne a pris le Parlement européen au piège de la séduction architecturale. Après la livraison de l'ouvrage, la réflexion sur l'intégration du quartier européen dans la ville se poursuit.

Le pari remporté par Catherine Trautmann résiste aux comparaisons. Qui aurait misé, au début de la décennie, sur les chances de Strasbourg de préserver son statut de siège du Parlement européen ?

Le rapport Prag, en janvier 1989, signait en apparence la défaite de la capitale alsacienne. « En face de nous, nous rencontrions non seulement une partie de l'opinion européenne, mais aussi celle de nombreux dirigeants nationaux et régionaux », se souvient Roland Ries, premier adjoint au maire de Strasbourg à partir de mars 1989 et aujourd'hui successeur de Catherine Trautmann à la tête de l'équipe municipale.

Au début de 1990, l'urgence d'une « crédibilisation » de la candidature alsacienne pousse le maire à confier une première étude de faisabilité à un architecte local : Paul Maechel dessine en quelques jours la première esquisse de l'immeuble du Parlement européen no 4 (IPE 4), sur son site actuel. En un temps record, la ville publie cette image dans un document en neuf langues, aussitôt distribué dans les capitales européennes, et présenté le 7 mars par Catherine Trautmann au cours d'une conférence de presse à Paris. A Strasbourg, le public le découvre dans des bornes vidéo. Le quotidien régional suit le mouvement avec un dossier de deux pages.

Aux sources de la culture démocratique européenne

A la fin de 1990, la future ministre de la Culture, également députée européenne, arrête sa stratégie : retourner l'opinion du Parlement par la séduction architecturale. Présidente de la Société d'équipement de la région de Strasbourg (Sers), elle lui confie l'organisation d'un concours dont elle copréside le jury aux côtés d'Enrique Baron Crespo, président espagnol du Parlement. Le choix se porte à l'unanimité sur le projet d'Architecture Studio Europe, qui enracine son inspiration aux sources de la culture européenne avec un objet en forme d'ellipse, symbole d'une vision du monde née au tournant du XVIIIe siècle avec l'esprit des Lumières.

Confortée par l'accord d'Edimbourg, qui confirme en décembre 1992 la tenue des sessions à Strasbourg, la Sers lance alors son pari le plus audacieux : « Sans aucune garantie, nous avons engagé les études d'avant-projet sommaire pour un montant de 50 millions de francs », témoigne son directeur général Robert Adjedj. D'emblée, la société d'économie mixte strasbourgeoise associe les futurs utilisateurs à la programmation : le Parlement européen définit, aux côtés de la Sers, les 4 500 espaces de l'IPE 4. Les deux partenaires et la ville de Strasbourg, après trois années d'études, scellent leur accord le 31 mars 1994 (voir encadré).

Une programmation définie avec les utilisateurs

La transparence des relations entre le maître d'ouvrage et le futur utilisateur reste la clé de la réussite du projet : tous les observateurs soulignent la parfaite identité entre l'image du concours et la réalisation finale. « La rigueur du client - représenté à la fois par la Sers et par le Parlement - a empêché toute dérive par rapport au programme », confirme Martin Robain, architecte associé d'Architecture Studio Europe et mandataire de la maîtrise d'oeuvre. Cette méthode a entraîné l'autre grande réussite revendiquée par le concepteur et le maître d'ouvrage : la parfaite maîtrise des coûts d'objectif.

Paradoxalement, la fidélité de la réalisation par rapport au projet initial constitue aussi, selon Martin Robain, l'une des sources des difficultés qui ont marqué les relations entre la maîtrise d'ouvrage, la maîtrise d'oeuvre et les entreprises : « Le suivi des règles du jeu initiales a surpris ceux qui avaient répondu aux appels d'offres en espérant modifier leur contenu en cours de route. Nous n'avons pas accepté cette logique », plaide l'architecte. Les entreprises en ont d'autant plus souffert que la crise les poussait à présenter des offres susceptibles de mettre en péril leurs comptes d'exploitation.

Le recours au système des appels d'offres combinés, en permettant au maître d'ouvrage de décomposer les lots à l'extrême pour choisir les meilleurs prix, a contribué à fragiliser les bâtisseurs de l'IPE 4 et à compliquer sa réalisation : « Des entreprises sont venues à Strasbourg, presque sans effectifs, en pensant trouver sur place le personnel qualifié dont elles avaient besoin. Or, ce personnel fait défaut dans certains métiers », estime Richard Sauer, président de l'Union patronale du BTP du Bas-Rhin. Certes, ces polémiques n'ont pas fini de mobiliser l'énergie des acteurs de ce chantier, de leurs avocats et de la justice (voir dans les pages suivantes). Au regard de l'histoire de l'Europe et de celle de Strasbourg, la page qui se tourne n'en ouvre pas moins d'autres perspectives plus réjouissantes : « La masse critique que nous avons atteinte sur le plan européen peut susciter de nouvelles implantations, comme celle de l'Office franco-allemand pour la jeunesse », espère Roland Ries.

Tapis roulant ou boucle de tramway

Le maire souhaite une meilleure insertion de l'Europe dans la ville : « Tel qu'il se présente aujourd'hui, le quartier européen de Strasbourg constitue une réussite sur le plan urbanistique et architectural. Le risque de créer un ghetto européen n'en existe pas moins. » Principal acteur des réalisations strasbourgeoises dans le domaine des déplacements urbains depuis 10 ans, Roland Ries n'a pas encore arrêté les grands choix qui corrigeront cette tendance : liaison hectométrique par tapis roulant entre la future station de tramway du Wacken et le Parlement ? Création d'une boucle de tramway traversant le quartier européen ?

Strasbourg conduira cette réflexion à moyen terme en parallèle à une politique d'acquisition foncière à long terme : une stratégie qui, parmi les rêves les plus ambitieux, intègre celui de construire un jour... l'IPE 5.

PHOTO : ROLAND RIES (maire de Strasbourg)

LE POINT DE VUE DE L'UTILISATEUR Le Parlement veut juger sur pièces

« Très beau bâtiment immédiatement conçu pour le Parlement européen », l'hémicycle de Strasbourg se distingue de son homologue de Bruxelles, « salle de congrès réaménagée a posteriori ».

Vice-président de l'assemblée européenne chargé des bâtiments, Josep Verde i Aldea tempère ce commentaire élogieux par une grande prudence quant à la phase de réception des travaux : « Le gouvernement français veut aller le plus vite possible. En juillet, Pierre Moscovici, ministre chargé des Affaires européennes, s'est montré beaucoup plus optimiste que nous quant à l'achèvement des travaux. Il nous faut prendre le temps de tester cet immeuble complexe », déclarait-il à la fin août.

Cette prudence reflète le rôle délicat confié après les élections européennes de 1994 au député socialiste catalan, dont la nomination en tant que vice-président a mis fin à la mission exercée précédemment par le groupe « Politique immobilière » (Pim) du Parlement pour trouver une solution à la guerre du siège.

Ancien représentant de la commission du Budget au sein de ce groupe Pim, Jean-Claude Pasty a vécu avec soulagement sa dissolution : « En multipliant les incidents de procédure, les Britanniques tentaient d'utiliser cette structure pour retarder le projet de Strasbourg et focaliser les discussions sur celui de Bruxelles. »

Défenseur d'un « parallélisme absolu entre Bruxelles et Strasbourg », Jean-Claude Pasty estime cet objectif « à peu près atteint », mais continue à nourrir quelques inquiétudes quant au financement de l'IPE 4. « L'emprunt contracté pour Bruxelles aurait pu intégrer Strasbourg. L'administration s'y est refusée, en mettant en avant les incertitudes quant au coût définitif : c'est un mauvais prétexte. Le Parlement pouvait contracter l'emprunt sur la base des chiffres contractuels. » Le député français juge irréaliste la durée de 10 ans programmée par le Parlement pour l'amortissement des bâtiments.

Cette argumentation technique ne remet pas en cause le principe rappelé par Josep Verde i Aldea : « Après la réception, commencera la phase de l'achat. En conformité avec la loi française, nous nous dirigeons vers une sorte d'appel d'offres, sur lequel travaillent nos services juridiques. »

Le député français et le vice-président catalan se retrouvent sur un point : le Parlement européen ne payera pas plus que la somme prévue dans le contrat du 31 mars 1994.

PHOTO : Josep Verde i Aldea, vice- président du Parlement européen, chargé des bâtiments.

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