Culture

Si l’architecture m’était contée 5/5: Madame Barbe bleue n’aurait pas dû tomber dans le panneau

Mots clés : Architecture

A l’issue d’une enquête qui n’a été ni longue ni minutieuse, la rédaction du « Moniteur » est en mesure de révéler combien les contes de fées et autres récits du même acabit véhiculent de fariboles sur l’art de bâtir. Le château enchanteur ou la cabane en sucreries, tous jolis, tous séduisants, voilà qui est à peu près aussi crédible que l’existence du père Noël. L’ultime mensonge aujourd’hui décrypté est celui invoqué par la Barbe bleue : son épouse n’a pas ouvert la porte interdite par pure désobéissance mais par manque d’information claire.

L’héroïne de contes de fées est-elle donc aussi sotte qu’on veut bien le raconter ? Il faut bien reconnaître que sa beauté n’a souvent d’égal que son ingénuité et que cela sert surtout de prétexte au narrateur pour asséner quelques leçons de morale aussi subtiles que « la curiosité est un vilain défaut ». Charles Perrault sous-entend ainsi que, dans le dossier de la Barbe bleue, rien de fâcheux ne serait arrivé à la fraîche épousée si elle n’avait pas été si fouineuse. Une relecture minutieuse du compte-rendu établi au XVIIe siècle laisse supposer que le véritable fautif est bien la Barbe bleue qui n’avait pas donné à sa femme d’instructions assez limpides. Et que toute cette triste affaire aurait pu être évitée avec un dispositif adéquat de signalisation.

L’homme à la pilosité surprenante avait en effet fait bâtir nombre de « belles maisons à la ville et à la campagne » mais, comme parfois d’autres maîtres d’ouvrage, il avait lésiné sur la mission signalétique. On ne dira pourtant jamais assez combien il est indispensable de guider le visiteur. Imaginerait-on se diriger dans un grand hôpital sans affichage des salles de consultations ou visiter un château de Versailles ou un musée du Louvre dépourvus de charte graphique claire ?

 

Erreur fatale

 

Et pourtant, chez la Barbe bleue, ni inscriptions ni fléchage ne furent installés pour éviter à ses proches de se perdre dans ses vastes propriétés. Quand il confia à sa femme les clefs de la résidence principale avec pour seule consigne de ne pas ouvrir « le cabinet de la grande galerie de l’appartement bas », il est fort probable qu’elle n’avait pas la moindre idée d’où se trouvait l’appartement en question. L’hypothèse à peine tirée par les cheveux qui sera donc retenue ici est que la jeune femme s’égara entre les multiples ailes. Et si elle accéda à la pièce maudite, ce fut par erreur, uniquement parce que la porte ne portait aucune mention « entrée interdite ».

Peut-être un personnage aussi fortuné que la Barbe bleue trouvait-il vil de planter des poteaux indicateurs dans son château. Il ignorait sans doute que la signalétique, loin d’être une obligation barbante, est un art délicat, qui s’appuie sur bien des formes de langage. Mais il lui aurait fallu faire preuve d’un poil d’imagination.

 

 

On aurait ainsi aimé que ce triste sire fasse concevoir un graphisme à base de silhouettes, comme on peut désormais en voir comme ci-dessus, à l’Ecole nationale supérieure maritime du Havre (AIA Associés, architectes/ Lecture réservée aux abonnés) ou dans un groupe scolaire de Clamart (Gaëtan Le Penhuel & Associés, architectes). Chez la Barbe bleue, un motif écarlate de femmes égorgées aurait été du plus bel effet. La vraie morale de cette histoire est qu’un schéma épouvantant vaut mieux qu’un long discours menaçant.

 

The End

 

 

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