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Routes nationales : il est grand temps d'agir
Malgré l'affaissement d'une partie du mur de soutènement, le viaduc de Gennevilliers ne court aucun risque d'effondrement, selon les autorités. - © GÉRARD ROLLANDO

Routes nationales : il est grand temps d'agir

Jessica Ibelaïdene |  le 31/08/2018  |  TransportsEtatEntretien des infrastructures

L'audit commandé par l'Etat confirme le bien-fondé des alertes lancées par les professionnels.

« L'état du réseau routier toujours plus alarmant », « le rapport qui inquiète », voire « un audit accablant ». Le document commandé par le gouvernement français à l'été 2017 sur l'état du réseau routier national non concédé (RRNNC) est sous les projecteurs depuis la mi-août. Si l'Etat en avait distillé des éléments ces derniers mois, le sujet n'avait jusque-là pas trouvé grand écho. Mais l'effondrement du viaduc de Gênes (Italie), le 14 août, amène l'opinion publique à s'interroger sur l'état du réseau hexagonal.

Les résultats mis en avant dans l'audit externe ont de quoi alerter : 30 % des ponts nécessitent des réparations, 7 % présentent des risques d'effondrement sérieux à moyen terme. « A l'échelle des infrastructures, une rupture pourrait intervenir dans les dix à quinze ans », précise Patrick Porru, responsable des affaires techniques à l'Institut des routes, des rues et des infrastructures de mobilité (Idrrim). Les chiffres ne sont pas plus reluisants pour les chaussées : 17 % sont gravement endommagées, 36 % ont besoin d'un entretien de surface. « Mais attention, l'audit ne se focalise que sur le RRNNC », souligne Christian Tridon, président du Syndicat national des entrepreneurs spécialistes des travaux de réparation et renforcement de structures (Strres). Soit 12 000 km sur 1 million tous réseaux confondus, ou encore 12 000 ponts sur 200 000.

Des moyens insuffisants. « Ces résultats ne nous surprennent pas », confie Patrick Porru. Car l'Idrrim et les professionnels partagent depuis longtemps le même constat : le réseau - au-delà du seul national non concédé - se dégrade, d'autant plus que l'entretien et la maintenance souffrent d'un sous-investissement chronique. Ce que l'audit ne manque pas de rappeler. En dix ans, la part du RRNNC en bon état est passée de 57 à 47 %.

En moyenne, l'Etat a consacré environ 200 M€ par an à l'entretien et à la maintenance des chaussées. « Insuffisant pour maintenir l'état moyen », juge le groupement suisse qui a réalisé l'audit, composé de deux bureaux d'études - Nibuxs et IMDM. Pour les ouvrages d'art, l'enveloppe de 56 M€ en 2016 ne représente que 0,22 % de leur valeur globale. Or, « il faudrait mobiliser chaque année environ 1 % de leur valeur à neuf [soit environ 220 M€, NDLR] », souligne Christian Tridon.

Ce sous-investissement est aussi le signe d'une culture de l'urgence qu'il convient d'abandonner pour enrayer la spirale de la dégradation, conseille l'audit. Comment ? En reprenant des outils de gestion du privé, et en adoptant un plan stratégique clair - et au-delà, des contrats de performance précis - afin de planifier à court et moyen terme la maintenance du réseau. La préconisation correspond aux messages des professionnels, qui ont « besoin de visibilité pour anticiper et adapter nos moyens de production », réagit Pierre Calvin, président de Routes de France.

La stratégie intégrerait un volet de programmation financière. Parmi les cinq hypothèses élaborées par les auditeurs, le scénario « optimal » nécessite de mobiliser 991 M€ par an en moyenne sur vingt ans. A la clé, un rattrapage de l'état des chaussées en dix ans et la fin de la « spirale de dégradation des ouvrages d'art ». Un avis auquel semblait se ranger la ministre des Transports. En mai, elle annonçait ainsi devant le Sénat que la très attendue loi d'orientation sur les mobilités (LOM) comporterait un « plan de sauvegarde des routes nationales ». Doté d'une enveloppe de 1 Md € dès 2019, celui-ci devrait intégrer des « objectifs quantitatifs d'amélioration du réseau routier ».

Un budget moins ambitieux que prévu ? Sauf que, suite au Conseil des ministres du 22 août, le porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux a annoncé un budget alloué au RRNNC moins important. Il atteindra 850 M€ en 2020-2022 et « 930 M€ à partir de 2023, ce qui permet d'enrayer la dégradation de l'état des routes les plus empruntées ». Faux, réagissent les professionnels à l'image de Pierre Calvin : « Cela ne réglera pas les problèmes, l'audit le dit clairement. Comment expliquer que le gouvernement commande ce rapport à des prestataires étrangers pour, à l'arrivée, ne pas suivre ses recommandations ? » Contacté, le ministère des Transports tempère, assurant que « le travail est encore en cours sur l'ensemble des chiffres de la programmation » promise dans la LOM. Reportée plusieurs fois, elle apportera des réponses pour le RRNNC. Mais ne réglera pas la question du réseau communal, qui mériterait lui aussi une attention particulière.

Le réseau national non concédé

1,2 % du linéaire français.

18,5 % du trafic.

140 Mds € : valeur patrimoniale.

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Le réseau autoroutier concédé bon élève

La France est-elle à l'abri d'une catastrophe comme celle de Gênes ? Sur les autoroutes concédées, le risque semble moindre.

Un rapport sénatorial de mars 2017 montre en effet que 84 % de ces 9 000 km d'actifs étaient en bon état trois ans plus tôt, la proportion pour les ouvrages d'art atteignant 96 %. Des résultats satisfaisants qui s'expliquent en partie par des obligations contractuelles très strictes. En cas de non-respect, les contrats prévoient des pénalités financières. Un audit détaillé des pratiques de chaque concessionnaire est également effectué tous les deux ans.

Entretien avec Christian Tridon, président du Strres. - « La gestion communale des ponts est davantage problématique »

- Le drame de Gênes suscite un débat sur l'état des ouvrages d'art. Quelle est la situation en France ?

Nous comptons 200 000 ponts dans l'Hexagone : 12 000 sur le réseau routier national non concédé (RRNNC), 15 000 sur les autoroutes concédées, et environ 170 000 sur les réseaux communaux et départementaux. En moyenne, un pont par jour est fermé ou fait l'objet d'une diminution de charge parce que son état est jugé préoccupant. Ce qui ne représente finalement pas grand-chose.

- Avez-vous une estimation globale du nombre de ponts qui présenteraient un danger ?

L'audit se focalise sur le RRNNC, et ainsi ne rend compte que de 6 % du patrimoine global des ouvrages d'art !

Il est cependant possible d'extrapoler en transposant le chiffre de l'audit, 7 % des ponts, à l'ensemble du réseau routier français [soit 14 000 ouvrages, NDLR].

- Comment les collectivités locales appréhendent la gestion de leurs infrastructures ?

Dans leur majorité, les départements possèdent des moyens de gestion patrimoniale qui permettent un suivi et un entretien à peu près corrects. La gestion des ponts pose davantage problème au niveau communal que national. En dehors des grandes agglomérations, les mairies abritent rarement les compétences nécessaires et connaissent mal leur patrimoine. Auparavant, elles pouvaient s'appuyer sur les directions départementales de l'équipement (DDE) qui leur signalaient où il fallait investir. Elles n'ont plus personne désormais.

- Que préconisez-vous pour éviter qu'un drame se produise en France ?

Les gestionnaires doivent prendre conscience des moyens nécessaires au suivi et à l'entretien des ouvrages d'art. Si la ministre des Transports a déjà promis un effort supplémentaire, cela ne concerne que le réseau national non concédé, qui n'est pas le plus préoccupant. Nous préconisons, par exemple, la mise en place d'un carnet de gestion à l'attention des maires, afin de les aider à mieux connaître et appréhender l'entretien courant de leurs ouvrages. Il faut cependant aller plus loin.

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