Projets

Renzo Piano accélère le tempo du chantier de Ronchamp

Pour tenir l’échéance du 8 septembre, date du pèlerinage annuel à Notre-Dame-du-Haut de Ronchamp (Haute-Saône), l’agence d’architecture Renzo Piano Building Workshop met les bouchées doubles, sur le chantier du monastère et de la porterie situés sous la chapelle construite en 1955 par Le Corbusier.

« L’hiver précoce nous a surpris : à dix jours près, la neige est arrivée avant la fin du clôt et couvert sur le monastère », témoigne Jean-Jacques Virot, secrétaire de l’association de l’œuvre Notre-Dame-du-Haut (AONDH), acteur clé du projet de Ronchamp à un double titre : maître d’ouvrage de la porterie, mais aussi artisan du contact entre l’architecte Renzo Piano et l’association Sainte-Colette, qui construit le monastère. Outre le rattrapage des intempéries, l’accélération en cours résulte de la récente décision d’anticiper la démolition de l’actuel bâtiment d’accueil, qui surviendra entre le 21 et le 25 mars. « Nous avons gagné un été : la vue finale se révélera au public dès l’inauguration », se réjouit Jean-Jacques Virot.

Terre et ciel

« Dans les dernières semaines, tout se jouera sur les VRD », prédit Patrick Gillmann, pilote du chantier : une manière de rappeler la pression forte qui pèse sur l’entreprise belfortaine Albizzati, titulaire des marchés de terrassement, gros œuvre, démolition et voirie. Cette concentration de responsabilités renvoie au parti architectural : pour que les sœurs « habitent la terre de la colline et captent la lumière descendue du ciel » dans des bâtiments qui ne prétendent pas concurrencer la chapelle sommitale, Renzo Piano construit un monastère semi-enterré.
L’intervention des engins de terrassement précède de peu l’érection des murs adossés à la colline, dont la fonction s’apparente à celle d’un ouvrage de retenue de l’érosion. Le sauvetage de quatre arbres illustre la virtuosité déployée par les maçons et terrassiers pour respecter l’existant. L’approche environnementale et l’imbrication entre terrassement et gros œuvre se jouent aussi dans l’équilibre entre déblais et remblais, dans un chantier qui nécessite le déplacement de 25.000 m3 de terre et pierres, pour une surface bâtie de 1.500 m2. L’énergie tellurique évoquée par l’architecte trouvera sa traduction concrète dans un puits canadien.

Béton de maçon

Mais la fierté partagée entre Alain Albizati (*), le bétonnier Belfort Béton Sabevi (groupe Roger Martin) et l’agence Piano découle d’abord de l’homogénéité du béton brut. Destiné à rester apparent à l’intérieur comme à l’extérieur, le matériau sert de fil conducteur entre les deux figures de l’architecture contemporaine qui cohabitent désormais sur la colline : « Un béton de maçon, et non pas un béton de chimiste », résume l’entrepreneur. Pour obtenir le gris lumineux et la netteté des arêtes angulaires tout en limitant les recours à des adjuvants à la durée de vie incertaine, les bâtisseurs ont misé sur des granulats calcaires locaux de petite section, associés à une densité inhabituelle de ciment chargé de cendre, soit 380 kg/m3 au lieu d’une moyenne de 300 kg.
Minutieusement nettoyés avant chaque bétonnage, des coffrages composites fournis par l’autrichien Doka garantissent des surfaces lisses. La petite proportion d’éléments préfabriqués in situ provient des mêmes bennes que le béton coulé en place, afin de préserver l’homogénéité des teintes. « Ma formation d’architecte m’a incontestablement aidée à saisir la matérialité recherchée par Renzo Piano », témoigne le patron de la PME de 90 salariés, représentant de la troisième génération. Alain Albizati insiste également sur la précision millimétrique exigée par la maîtrise d’œuvre pour la continuité des joints.

L’oratoire corbuséen

La matière grise de l’entreprise se concentre actuellement sur les coffrages de l’oratoire, principal référence corbuséenne du projet : horizontale à sa naissance, puis courbée vers l’autel, la double coque suspendue et portée par des arches réinterprète le système constructif de la chapelle. Les murs dessinés comme des sculptures renfermeront d’un côté le tabernacle, de l’autre les reliques de Sainte-Colette, conservées depuis le XVe siècle par les clarisses de Besançon, engagées à Ronchamp dans la refondation de leur monastère. Cette phase cruciale du chantier interviendra en avril. « L’association du vieux et du neuf symbolise une démarche qui va bien au-delà d’un déménagement : à Notre-Dame-du-Haut, nous créerons une fraternité internationale », annonce sœur Brigitte de Singly, abbesse. Joyau architectural, l’oratoire s’appuie, comme l’ensemble du monastère, sur un parti technique adopté par l’entreprise pour adapter la réglementation parasismique à une construction semi-enterrée : seuls les refends transversaux portent l’édifice, tandis qu’un vide de 20 cm permet aux murs voile longitudinaux de suivre les mouvements sismiques, conformément aux calculs du bureau d’études Santini mobilisé par l’entreprise.

Emulation vers l’excellence

« L’entreprise Albizzati a montré l’exemple suivi par de nombreux autres prestataires présents sur ce chantier, à qui nous demandons de s’élever au-dessus de leur niveau habituel », s’enthousiasme Paul Vincent. Le Senior Partner de Renzo Piano Building Workshop cite notamment le travail du chapiste Solstyle, qui, en coordination avec le gros œuvre, veille à prévenir les fissures en travaillant sur des quadrilatères parfaits, quitte à laisser au maçon le bétonnage des interstices. Plusieurs entreprises italiennes habituées à travailler avec Renzo Piano apportent également leur contribution pour les équipements sanitaires (Globo), le carrelage (Casalgrande), les éclairages (I Guzzini), la menuiserie (Riva) ou les façades (Kyotec), qui ont nécessité des essais du CSTB. Plus proche de Ronchamp, le fabricant de mobiliers Vitra offre aux sœurs des chaises dessinées par Jean Prouvé.
Consécutif aux polémiques qui ont précédé le chantier (voir le portfolio du Moniteur.fr du 26 juin 2008), mais aussi au budget limité à 12 millions d’euros TTC (un tiers pour la porterie, et 10% d’honoraires) et aux débats entre les maîtres d’ouvrage et le maître d’œuvre, l’abandon des puits de lumière émergeant des bois a conduit à privilégier des grandes ouvertures vers l’horizon, grâce à des plafonds en pente ascendante vers l’extérieur, protégés du soleil par des sur-toitures en zinc quartz. Les mois à venir permettront au paysagiste Michel Corajoud d’affiner les percées dans les bois qui optimiseront la vue, depuis les cellules carrées de 2,80 m de côté, à travers un jardin d’hiver planté de citronniers et d’hortensias. Cet espace tampon donne une des clés du projet : à la forme traditionnelle du cloître, le monastère de Notre-Dame-du-Haut oppose l’idée d’un jardin intérieur, mais ouvert sur l’horizon du monde.

 

 

 

(*) Avec un seul « z », suite à la faute d’orthographe commise par l’officier d’état civil qui a naturalisé son grand-père, fondateur de l’entreprise.

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