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"Rassemblons-nous pour l’architecture!", par Dominique Tessier

DEGIOANNI Jacques-Franck |  le 16/01/2008  |  France entière

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Le Président de l’Ordre des architectes d’Ile-de-France, Dominique Tessier, a prononcé le 15 janvier un discours à l'adresse des architectes rassemblés pour sa traditionnelle présentation des voeux. Celui-ci est reproduit in extenso ci-après.

"L’architecture est un des maillons essentiels du lien social. Cette discipline est liée étroitement à la société, aux enjeux politiques qui concernent le devenir de la planète, de l’aménagement du territoire, l’histoire des villes. L’architecture est directement impliquée dans l’organisation de la vie quotidienne de nos concitoyens pour répondre à leurs attentes en termes d’habitat, de lieu de travail et de mobilité mais aussi d’imaginaire, de symbolique et de beauté. Chacun d’entre-nous le ressent bien et nous espérons encore cette année, une France où l'architecture serait reconnue et désirée.

Il reste que les questions posées sur la production de l’espace, qu’il s’agisse de l’étalement urbain ou du renouvellement des grands ensembles, de l’extension de la métropole capitale, de l’intercommunalité, du développement durable… restent, aujourd’hui encore, sans réponses appropriées.

La question du jour est donc : « Que voulons nous faire » ?

Se replier sur nous-même et invoquer le « tout obligatoire », en revenir aux barèmes d’honoraires, organiser une sélection élitiste aux sorties des écoles ? Il n’en est pas question et je le dis au nom des 24 élus de l’Île-de-France qui militent avec moi depuis des décennies pour que change notre profession.

Depuis trop longtemps une posture d’assiégés par des forces hostiles à la libre expression de l’architecte nous a conduits à un isolement renforcé… par un fossé quotidiennement entretenu entre les architectes et leur environnement culturel et professionnel.

Comme Bernard Stiegler, pour ce qui concerne l’ensemble des professions des champs de la culture, je dis de manière un peu brutale et schématique- que la sanctuarisation conduit à la réserve d’indiens.

Les citoyens n’ont que faire d’une profession repliée sur des certitudes. J’ai accepté d’être le président des architectes qui se battent et qui sont solidaires. Nous avons placé ce mandat de trois ans sous le mot d’ordre « Rassemblons-nous » parce que c’est l’unique voie pour que l’architecture occupe sa place dans la société.

L’Ordre National nous a rejoint en 2007 dans cette perspective d’ouverture, il faut continuer et aller de l’avant…et comme le dit Lionel Dunet, son président, « Notre conviction est faite : nous serons toujours plus intelligents et performants à plusieurs qu’individuellement ».

2008 est la première année à partir de laquelle l’obtention du diplôme d’architecte et le port du titre vont totalement coïncider. Malheureusement, un nouvel obstacle a été dressé au rassemblement des architectes et à la collégialité de notre institution en réservant le port du titre au titulaire de la maîtrise d’œuvre en son nom propre.

Nous souhaitons que cette disposition soit révisée. L’Ordre des architectes a toujours eu un caractère collégial, il doit rassembler toutes les femmes et tous hommes partageant la même culture. Chaque architecte, qu’il travaille en tant que libéral, en tant qu’associé, en tant que salarié, qu’il travaille dans la maîtrise d’œuvre, qu’il travaille dans la maîtrise d’ouvrage ou dans la fonction publique, du moment qu’il est diplômé, il doit principalement et quelle que soit sa fonction, porter et défendre le titre. Et puis faisons également reconnaître un statut d’architecte territorial.

Nous défendons de manière absolument radicale la loi de 1977 sur l’architecture, mais nous devons bien constater que si cette loi permet de réserver une part de marché significative aux architectes, elle n’est pas un instrument suffisant pour développer l’intérêt de la société envers l’architecture et à sa généralisation dans l’acte de bâtir. Les périphéries des villes, les zones d’activités, les zones commerciales et de nombreux quartiers de logements n’attestent pas de la reconnaissance de l’intérêt public de l’architecture.

Force est de constater que l’architecture est absente de ces territoires, il est urgent d’y réintroduire les architectes.

Il faut rendre l’architecture nécessaire c’est-à-dire parvenir à ce que la société éprouve le besoin de donner du sens à des espaces pensés, réfléchis, structurés.
Il y a « Architecture » quand le projet est fondé sur un rapport au lieu et sur une interrogation du programme, et que le tout exprime dans la forme une métaphore singulière. L’architecture est, avant toutes choses, une discipline d’anticipation, sachons nous servir de cette faculté, voyons plus loin, plus grand, plus fort, portons nos ambitions et rassemblons-nous pour les faire valoir.
L’architecture est une pratique savante exercée par des hommes et des femmes formés par un enseignement supérieur de qualité, l’architecte se prononce sur la mise en forme de l’espace de la vie.

Or, aujourd’hui à observer nos paysages, on peut se demander si le seuil du recours obligatoire à l’architecte ne définit pas finalement une frontière entre les riches et les pauvres, ceux qui peuvent s’offrir l’architecture et ceux qui sont livrés à la consommation du plan type ?

Les élus des collectivités et de la nation sont en charge de l’espace public et donc de tout ce qui le constitue, mais reconnaissons le, combien de citoyens se posent la question : « Comment ont-ils pu laisser faire ça ? ».

Combien de territoires relégués ? Combien de territoires délaissés ? Qui a laissé faire la voie rapide sous les fenêtres de la résidence de personnes âgées, qui a signé le permis de construire pour le foyer de travailleur le long de la voie ferrée ? Quel conseil municipal a donné le terrain pour des logements de travailleurs saisonniers, mitoyens à l’usine d’incinération ?
Il n’ y a pas que les collectivités riches qui ont besoin d’urbanisme et d’architecture, toutes doivent pouvoir offrir des rues bien dessinées, arborées, éclairées, équipées… toutes doivent pouvoir être reliées par des réseaux de transport en commun, toutes doivent pouvoir mettre à disposition des centres de santé, des écoles, des lycées, des collèges, des crèches, des piscines, des stades…
Préservons ensemble l’intérêt général, n’abandonnons pas l’urbanisme aux lois du libre marché ; il existe encore des possibilités de généraliser l’architecture sur notre territoire… parce que choisir l’architecture ce n’est pas payer plus cher pour faire la même chose, c’est investir pour faire autre chose…

La loi de 1977 indique « Les autorités habilitées à délivrer le permis de construire ainsi que les autorisations de lotir s'assurent, au cours de l'instruction des demandes, du respect de l’intérêt public».

Si on veut que les instructions soient plus rapides mais restent respectueuses de la loi, il faut des instructeurs nombreux et bien formés disposant de connaissance de l’architecture, je vous le demande combien d’instructeurs ont une formation architecturale ? Combien de formateurs d’instructeurs ont une formation d’architecte ?

Il est vrai que faire la part de ce qui est juste et de ce qui est ingrat est difficile, alors nous disons à tous, l’architecte est un expert indépendant, il doit le rester et être missionné dans cette dimension ; il sait analyser le paysage urbain comme le paysage rural, affranchi des frontières administratives, il dispose de la faculté de proposer des projets détachés des intérêts partisans. Le recours à l’architecte, est une plus value incontestable, assurée sur la qualité, la personnalisation du projet, l’insertion.

Et puisque toutes ces dispositions, qui toutes existent, n’ont pas suffit, nous travaillerons
à une seconde phase de la réforme du permis de construire qui oblige le pétitionnaire à attester qu’il dispose bien d’un contrat passé avec un architecte
à l’extension de la mission complète pour la commande privée et publique
à la remise en cause des seuils limitant l’intervention des architectes. Ces seuils ne servent pas l’intérêt public.
Mais tout ça coûte très cher me dira-t-on ; alors je conteste !
Je dis, nous sommes un pays riche, un des plus riches du monde, industrialisé, équipé, aménagé. On n’a jamais produit autant de richesse en France… l'indice boursier valait 1000 points en 1987, il vaut 5700 points en 2007, soit une augmentation en vingt ans de 570% ; une moyenne de 28,5% par an.
Alors alléger les dépenses publiques, pourquoi pas mais au bénéfice de qui et au sacrifice de quoi ? De l’urbanisme, de l’environnement ? Avec tous les architectes et tous les concitoyens, je dis non car l’architecte crée de la valeur !
La profession d’architecte est intimement liée à la pratique du projet, c’est un lieu d’anticipation, un lieu de conception du futur, alors disons le franchement, l’avenir du territoire d’île de France nous concerne au plus haut point.
Le territoire d’Île-de-France n’est pas une région comme les autres, compte tenu de sa nature ; 8 départements, 11 491 000 d’habitants,
12 011 km2, 25 arrondissements, 317 cantons, 1281 communes, elle est une véritable représentation de la diversité et de la démocratie Française, et c’est aussi une métropole en compétition avec les autres grandes villes de l’Europe et du Monde. L’Île-de-France fait partie des 36 mégalopoles de plus de dix millions d’habitants.

Pour autant ce vaste territoire est-il « organisable » ? Souvenons-nous du célèbre mot attribué au général De Gaulle survolant la banlieue parisienne avec Paul Delouvrier : « Mettez-moi de l’ordre dans ce bordel » ! Force est de constater à ce jour que la question reste posée.

C’est pour cette même raison, pour éclairer l’ensemble des élus de la région Île-de-France et dans le cadre de la révision du SDRIF, nous avons avec l’aide de nombreux confrères, architectes et urbanistes émis à l’attention de la Région des recommandations regroupées sous le titre de «UN TERRITOIRE POUR TOUS». La plus importante d’entre elles étant celle de la densification des centres.

Les questions du territoire, de l’architecture et de l’urbanisme en Ile-de-France alimentent actuellement d’autres débats tels que la construction des tours et le Grand Paris.

Ces débats sont réputés être dans de bonnes mains !
Pour autant, le Conseil Régional de l’Ordre des architectes d’Île-de-France entend y participer pour apporter sa contribution à la définition de ce que doit être un Grand Paris, métropole à l’échelle européenne et mondiale.

En toute indépendance, nous sommes attachés à l’avenir de nos concitoyens et au rayonnement de notre région dans le monde : l’Île-de-France a besoin de cohérence.

Pourquoi ne pas être exemplaire et adosser sur l’intérêt général un grand volontarisme d’aménagement, c’est ce que nous appelons de nos vœux :

Nous souhaitons que soit confortée la ville dense au nom de l’intérêt de la planète et de nos enfants.
Nous souhaitons que soient confortés les pôles de la grande couronne et les grands ensembles pour loger les plus humbles.
Nous souhaitons que soient développés des réseaux de transport collectifs parce qu’ils sont les seuls garants d’une diminution du trafic automobile et de l’accès de tous à toutes aux fonctions de la ville.
Nous souhaitons que soit réformée la loi Royer, dont chacun peut constater les effets à l’entrée de nos villes et dans la périphérie de Paris.
Nous souhaitons que soit réexaminée la fiscalité attachée au territoire

Pour atteindre à l’excellence des territoires comme à celle de nos professions, nous formulons des vœux envers notre tutelle afin qu’elle nous rejoigne dans notre objectif de rassemblement des professionnels de l’architecture.

L’architecture appartient au domaine de la culture et ne pourrait s’en éloigner sans y perdre son âme, même si les questions du moment concernant notamment le développement durable nous rapprochent des ingénieurs, des économistes et globalement de toutes les préoccupations qui concernent les effets de la construction sur l’environnement.

Il n’y a pas d’architecture, sans architecte à la fois nombreux et bien formés. Nous, Conseil Régional des architectes d’Île-de-France, au travers de la mise en place de la réforme du l’enseignement, avons resserré les liens avec les 7 écoles d’architecture d’Île-de-France.
Nous voulons leur prêter toute notre aide afin que soit mise en place une formation d’excellence qui permette aux nouvelles générations de jeunes, à nos enfants, d’entrer dans le métier avec des connaissances, un savoir-faire, un esprit de responsabilité et un esprit critique à l’instar des meilleurs formations qui sont dispensées dans d’autres disciplines de notre pays.

Mais comment y croire alors que les bilans chiffrés des écoles d’architecture démontrent qu’elles ne disposent encore que d’une surface inférieure à 10 m2 par étudiant et que le budget par étudiant (7600 €) est plus faible que celui de n’importe qu’elle université et de n’importe qu’elle école d’ingénieur ?

On ne peut pas à la fois reconnaître que l’architecture est un métier savant, complexe, nécessitant une mise à jour régulière des connaissances et faire patienter les écoles pendant des décennies pour obtenir des locaux décents. Nous demandons à notre tutelle de doter toutes les écoles de moyens en accord avec les vœux exprimés par le président de la république sur ce sujet.

Autre sujet sur lequel nous avons besoin du soutien de notre tutelle, la formation continue. Comme en témoigne une récente enquête du Conseil national, la formation continue ne correspond pas aux besoins des architectes ni à leurs pratiques, ils jugent son financement et son mode de remboursement opaques.
La réponse à ce constat doit nous inciter à ouvrir ce dossier complexe avec un œil neuf et prospectif. Les positions de notre conseil régional en la matière sont connues, elles se résument en trois objectifs :
à court terme, créer et animer un pôle de compétences, développer une offre de formation continue à la Maison de l’architecture.
à moyen terme, sensibiliser les architectes à la formation et travailler à la promotion de nouvelles modalités de formation.
à long terme, militer pour une réforme structurelle du système de financement.
Ces objectifs d’abord centrés sur les exercices de la maîtrise d’œuvre urbaine et architecturale doivent être élargis aux enjeux associés à la diversité des modes d’exercice de la profession.

Enfin, pour que l’architecture soit un partage avec l’ensemble des franciliens, je dis encore une fois, avec Bernard Stiegler , que l’élévation de la production culturelle, suppose le réarmement du spectateur.

«Accéder au sensible, c’est accéder aux instruments du sensible, cela se construit, comme l’attention, et suppose une politique de formation du public : être formé à être attentif à l’architecture. Ce qui fait la différence entre l’architecture et la construction, c’est son irreproductibilité, issue de la démarche spécifique de projet. Une démarche au travers de laquelle, à chaque fois, en chaque lieu, se rencontrent les sciences et les techniques et qui se matérialise dans une forme qui est une synthèse entre le lieu géographique ou urbain, le programme comme anticipation de l’usage et l’époque avec son histoire de la pensée.
Enfin, il est indispensable de se rapprocher du monde scientifique, du monde technologique et du monde industriel.
N’ayons pas peur de ça ! Ce compromis historique consiste à être capable de composer intelligemment, faire valoir notre point de vue, ne rien céder sur ce qui fonde notre discipline, nos métiers, en un mot notre spécificité.

Au nom du Conseil de l’Ordre des architectes d’Île-de-France, je vous souhaite à tous mes vœux de bonheur et de santé pour l’année 2008 ; je remercie tous nos partenaires, le Conseil National, la DAPA, pour leur écoute, la Cité Européenne des Récollets pour sa collaboration et les services du Conseil Régional pour la qualité de leur travail et je redis une dernière fois ce soir, pour susciter son désir et parce que l’architecture est de l’ordre du rationnel comme du sensible...

Rassemblons-nous pour l’architecture!"

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