En direct

Rassembler les données pour gérer la ville

Baptiste Cessieux |  le 30/11/2018  |  Collectivités localesIlle-et-VilaineSmart City

La ville intelligente est bien plus qu'un énième objet « smart », mais elle répond aux mêmes règles : récupérer un maximum de données afin d'automatiser les tâches et d'affiner la prise de décision.

«Dans la gestion des données des territoires, on mélange souvent plusieurs types d'informations très différents, note François Gruson conseiller R&D pour Dassault Systèmes sur le projet de “jumeau numérique” de Singapour et de Rennes [le jumeau est la version numérique d'une ville, qui réagit en temps réel, ndlr]. On pose au même niveau les données politiques (le budget, par exemple), les informations à destination des citoyens (les horaires de bus, etc. ), et les données d'aménagement du territoire (les réseaux ou les flux). Ce sont ces dernières qui sont importantes pour piloter la ville intelligente. » Or, elles n'offrent pas toujours la qualité voulue. La gestion de ces données d'aménagement n'est pourtant pas une nouveauté pour les collectivités.

Les systèmes d'informations géographiques existaient avant que les géants du numérique ne s'y intéressent. « La gestion des données fait partie des gènes de la fonction publique, affirme Norbert Friant, responsable du service “aménagement et usages du numérique”, à Rennes métropole. Il n'empêche, les nouveaux usages doivent forcer l'acteur public à se questionner. Que doit-on faire en interne ? Que doit-on acheter sur étagère ? »

Citoyens volontaires

Au sein de la collectivité, l'une des façons, nouvelle par son ampleur, de récupérer les informations du territoire consiste à poser des capteurs. Récemment, la miniaturisation et le déploiement de réseaux d'ondes radio, comme Sigfox ou LoRa, ont permis de multiplier les capteurs connectés et de mesurer de plus en plus de variables. Certains sont fixes, comme les 200 utilisés à Lorient pour suivre la pollution sonore en temps réel ; d'autres sont mobiles et distribués aux volontaires : c'est le cas à Rennes métropole (lire ci-contre), qui charge 35 citoyens de faire des relevés de qualité de l'air. En quelques années, les expérimentations de véhicules communaux connectés, de candélabres servant de station de contrôle ou de numérisation des données des capteurs mécaniques existants se sont démocratisées. Et ce n'est pas fini.

D'autres producteurs apportent, ou apporteront, leur écot. Même si cela ne se fait pas d'un claquement de doigts. « Les agents aussi sont des sources. Ils peuvent faire remonter des données, confirme Norbert Friant. C'est une culture qui est bien présente dans les services de transport, notamment parce qu'il faut faire aussi bien que le prestataire privé, et dans le domaine culturel. Evidemment, l'agent ne peut pas relever toutes les données. Il faudrait que les citoyens le fassent eux aussi. Mais il est difficile de faire travailler les gens bénévolement. »

Informations brutes

Surtout, la collectivité n'est pas la seule à observer les flux qui parcourent son territoire. Les acteurs privés produisent et collectent leurs propres données et, eux, ne s'arrêtent pas aux frontières administratives. D'ailleurs, lorsque l'on trouve « données » et « secteur privé » dans la même phrase, on pense d'abord aux Gafa, les quatre géants américains que sont Google, Apple, Facebook, Amazon - sans oublier Uber, Waze ou Airbnb. D'autres, plus proches, captent aussi les informations d'un territoire : opérateurs téléphoniques, constructeurs automobiles ou fournisseurs d'énergie sont également des mines d'informations et des interlocuteurs plus habituels pour les collectivités. « Les associations, les urbanistes et toutes les structures qui créent des analyses récupèrent également des informations brutes et sont, de fait, des protagonistes intéressants », ajoute François Gruson. L'accès aux données des entreprises ne va pourtant pas de soi. « Il y a conflit entre les intérêts commerciaux, qui imposent le secret, et l'intérêt des collectivités, qui ont besoin de certaines de ces informations », explique Serge Abiteboul, qui vient d'être nommé au collège de l'Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (Arcep).

La notion de « données d'intérêt général », anonymisées par le secteur privé puis ouvertes à tous, est aujourd'hui restreinte aux entreprises concessionnaires de service public.

Dans son « 5e cahier innovation et prospective », publié en septembre 2017, la Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil) explique que les réflexions de la Commission européenne laissent présager une généralisation de l'apport de certaines données d'intérêts, depuis les entreprises vers les collectivités. A charge pour elles de les anonymiser si elles désirent les publier en open data.

C'est également l'une des préconisations du rapport du député Luc Belot, remis en avril 2017, qui propose la définition de « données d'intérêt territorial ».

Libertés individuelles

En dehors de ce cadre futur et hypothétique, les collectivités tâtonnent dans la façon de gérer les données du territoire avec le secteur privé. Ainsi avec le programme « Connected Citizen » de Waze (appli de trafic et de navigation communautaire mise au point par la filiale d'Alphabet, holding de Google), qui ouvre certaines de ses données aux territoires.

L'intérêt pour la collectivité est flagrant : en moyenne, un incident est repéré et confirmé sur Waze plus de quatre minutes avant que les services publics ne soient mis au courant. En échange, l'entreprise récupère des flux d'informations des collectivités, qu'il s'agisse du suivi en temps réel des bus ou des travaux. Révolutionnaire ? Pas tant que ça : depuis près de trente ans, la ville de Lyon fait la même chose, dans le sens inverse, avec son centre des données urbaines. « Des acteurs privés, comme l'aéroport par exemple, avaient besoin de données urbaines. Nous leur avons proposé de les échanger contre les leurs », indique Hervé Groléas, directeur « innovation numérique et systèmes d'information » du Grand Lyon.


Les collectivités tâtonnent dans la façon de gérer les données du territoire avec le secteur privé.

Les idiots utiles des Gafa

Mais pour Serge Abiteboul, « une ville est assez mal placée pour négocier avec les grands groupes ». Un avis que partage Laurence Comparat, présidente d'Opendata France : « Nous avons vraiment intérêt à présenter un front uni pour partager les enjeux. On voit bien que ces grands acteurs numériques contactent les collectivités en ordre dispersé et s'appuient sur le fait que telle ville a accepté soit un contrat particulier, soit une licence, pour s'en prévaloir auprès des autres, et ainsi augmenter la pression. » Autre stratégie adoptée pour rééquilibrer les forces en présence : insister sur la défense des libertés individuelles. Parmi ces nombreuses initiatives, une se distingue d'ailleurs par un point de vue radical. La plateforme « mesinfos. fing. org » entend rassembler l'ensemble des données personnelles d'un citoyen au sein d'une seule et même entité dont l'individu serait hébergeur et responsable. Cela s'appelle le « self data » et l'expérimentation a commencé pour les données de 2 250 Lyonnais, en septembre 2017.

Ce principe pourrait résoudre un problème essentiel de la gouvernance des données : le tiers de confiance. « Le numérique n'est pas binaire entre public et privé, insiste Norbert Friant. Surtout maintenant que la collectivité est productrice de données et donc, en quelque sorte, potentiellement “prestataire de services” pour le privé. Notre plus-value c'est que nous pouvons valider, certifier et distribuer des données respectueuses du citoyen. Mais il faut faire attention à ne pas devenir les idiots utiles des Gafa et leur donner la chaîne de valeur de nos territoires. A l'inverse, acheter des briques logicielles ou déléguer certaines de ces compétences n'est pas non plus un aveu d'impuissance. Le débat est ouvert, mais il faut garder en tête qu'il ne se joue pas uniquement en France. Il ne faut surtout pas recréer un Minitel. »

PHOTO - 15957_958803_k6_k1_2228551.jpg
- © ADOBE STOCK

Rennes cherche l'équilibre du partage entre public et privé

Le service public métropolitain de la donnée (SPMD) de Rennes métropole est l'un des onze lauréats retenus dans le cadre de l'appel à projets de l'Etat « développement de l'open data au sein des territoires », en août 2017. Le programme de la métropole rennaise, qui mobilise 500 000 euros, vise à déterminer les conditions de partage entre producteurs potentiels - les constructeurs automobiles ou les opérateurs de réseaux par exemple -, et utilisateurs. Quatre secteurs sont étudiés : l'eau, l'énergie, la mobilité et les données sociodémographiques. « Selon nous, la donnée n'a de la valeur que lorsqu'elle circule et qu'elle est utilisée, explique Bernadette Kessler. Beaucoup de données publiques de la métropole sont déjà ouvertes et nous voulons maintenant agir avec l'ensemble des acteurs de notre territoire sur toutes les données, publiques ou pas. Il nous faut donc définir, avec nos partenaires, les conditions juridiques, économiques et techniques de la diffusion et du partage des données, afin de faciliter leur usage dans le respect des droits de chacun. » L'Etat espère que ces retours d'expérience seront réplicables fin 2019.

PHOTO - 15957_958803_k3_k2_2228548.jpg
- © J. MIGNOT / ANDIA.FR
API.

Ces trois lettres (Application Programming Interface ou interface de programmation applicative) désignent l'ouverture d'un programme vers un autre. C'est une interface qui offre une bibliothèque de logiciels, de données ou de flux de données à un autre acteur. On parle aussi de « robinet de données » car l'API donne accès à un flux qui s'ouvre ou se ferme au bon vouloir de celui qui le contrôle. Les API sont incontournables pour que les données dialoguent.

Et pourquoi pas une taxe d'utilisation ?

Selon le chercheur et écrivain américain Evgeny Morozov, le contrôle des données est le nerf de la guerre économique. Il en veut pour preuve l'accaparement des données par les géants de l'économie numérique.

Contrairement à la réponse apportée par l'Europe, une réglementation des données en tant que biens privés dont l'accord d'utilisation dépend de l'émetteur de ces données (le règlement général sur la protection des données, RGPD, qui entrera en vigueur le 25 mai), l'Américain défend une approche qui attribue aux données le statut de bien essentiel, propriété de tous.

Une sorte de domanialité publique, à la manière de la gestion des routes. Ainsi, citoyens et institutions s'assureraient que les compagnies arrêtent d'imposer des droits d'accès à des services que le citoyen a contribué à produire. Au lieu de payer Amazon pour utiliser ses capacités en intelligence artificielle, la collectivité réclamerait une taxe d'utilisation sur ses données, tout comme elle délivre des autorisations d'occupation temporaire pour les terrasses des cafés.

Dijon prend la commande à partir d'une salle de contrôle unique

« Notre projet est assez unique car nous allons véritablement rentrer dans le dur de la smart city. L'éclairage public, l'énergie, la voirie et la vidéosurveillance seront pilotés sur un seul réseau avec un poste de commandement unique », explique Denis Hameau. Ce contrat de douze ans (105 millions d'euros, dont 53 millions d'investissement), implique la mise en place de capteurs de données environnementales et des clauses de performance pour le conglomérat (Bouygues, Capgemini, Citelum et Suez). La collectivité maîtrise l'usage des données et le stockage sur ses propres datacenters.

« Ces informations seront utilisées par les prestataires pour améliorer leurs outils, mais ils n'en sont pas propriétaires. Nous allons connecter des grands secteurs afin de réfléchir à la gouvernance des données dans la ville intelligente. » Pour ce faire, une organisation tripartite - conglomérat, associations, et collectivité - est mise en place. La métropole a recruté un “chief digital officer” pour décortiquer les algorithmes des prestataires. « Nous voulons avancer en partenaire avec les citoyens et le conglomérat, faire de l'open innovation. »

« De nouvelles technologies plus légères et plus gouvernables »

Qu'est-ce que la « blockchain » ?

Pour le grand public, c'est avant tout une monnaie virtuelle, le bitcoin. En réalité, c'est une technologie de réseau décentralisé et autonome capable de vérifier des interactions. Par exemple, on peut s'en servir pour faire des systèmes de votes sans administration centrale. Ce qui éviterait les risques de « bourrage d'urne ».

En quoi la blockchain peut-elle intéresser les collectivités dans la gestion de leurs données internes et externes ?

L'un de ses avantages est le suivi. Avec la block-chain, on crée un glossaire, similaire à ceux que l'on trouve dans une bibliothèque publique. Il n'autorise pas la consultation du livre lui-même, mais ses interactions avec des tiers. Il permet aussi d'imposer les conditions d'accès à une information, d'ouvrir une base tout en restreignant la lecture ou la modification à certains acteurs de confiance.

Pourquoi ces technologies ne sont-elles pas déjà utilisées ?

Les premières blockchain sont sûres parce que les informations qui y sont inscrites ne peuvent pas être effacées. Leur permanence dans le temps devient la preuve que la blockchain n'a pas été modifiée. Ce point pose problème aux collectivités qui doivent pouvoir supprimer une donnée personnelle si quelqu'un le demande, par exemple.

Mais de nouvelles technologies arrivent, comme Tangle, qui travaille en réseau de neurones et peut fonctionner même si l'on enlève une information de la chaîne. Cette technologie est plus légère et plus gouvernable.

On peut la centraliser, faire du chiffrement des objets connectés, et définir des règles. Je pense qu'à partir de 1 000 personnes connectées, on garde le principe de décentralisation de la vérification tout en arrivant à un système stable.

PHOTO - 15957_958803_k12_k11_2228555.jpg
- © P P

Éditions du Moniteur Le Moniteur boutique

Code des juridictions financières

Code des juridictions financières

Date de parution : 12/2018

Voir

De l'immeuble de bureau aux lieux du travail

De l'immeuble de bureau aux lieux du travail

Date de parution : 12/2018

Voir

Le ravalement

Le ravalement

Date de parution : 12/2018

Voir

Accéder à la Boutique

Les bonnes raisons de s’abonnerAu Moniteur

  • La veille 24h/24 sur les marchés publics et privés
  • L’actualité nationale et régionale du secteur du BTP
  • La boite à outils réglementaire : marchés, urbanismes, environnement
  • Les services indices-index
Je m’abonne
Supports Moniteur