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"Quelle Europe voulons-nous ?" par Olivier Dambricourt et Pierre Cuny

Defawe Philippe |  le 05/11/2008  |  ConjonctureInternationalEuropeDirective européenne

Où donc est passée l’Europe ? Alors que nos systèmes financiers vacillent, son silence est assourdissant. Alors qu’il nous faudrait faire front commun, se coordonner, le seul "G4" a la plus grande peine à accoucher d’un simple communiqué laconique, battu en brèche dès le lendemain dans une course au chacun pour soi...

Une nouvelle fois, l’Europe n’est pas là où les citoyens l’attendent.
Déjà fin 2004, l’Europe du 21ème siècle était entrée brusquement dans le jeu de l’enchère sociale inversée sans que cela ne soulève beaucoup de commentaires. Pourtant, cet événement était dramatique pour l’idée même d’Europe.
Le président de General Motors venait d’annoncer sa volonté de fermer à court terme un de ses deux principaux sites industriels européens, sur la base d’un critère unique, simple et transparent, celui du coût social le plus bas ! A la clé, la suppression de 12000 emplois directs. Loin de se rebeller, et cinq jours à peine après l’annonce, le site suédois communiquait, en accord avec les pouvoirs publics locaux, un ensemble de mesures d’aides financières, de baisse du coût social et d’augmentation de la flexibilité du travail. Le lendemain, le site allemand sollicitait un délai de trois jours pour surenchérir en promettant une proposition encore plus favorable.

Comment admettre que deux partenaires européens - de développement équivalent, considérés comme le "modèle social européen" pour la Suède et comme le "modèle du consensus social" pour l’Allemagne, puissent ainsi user de l’arme du dumping social ou fiscal l’un contre l’autre, et entrer dans une logique de guerre économique ?

Est-ce là l’Europe que nous voulons ? Est-ce là la forme de solidarité sur laquelle nous voulons bâtir un avenir commun ? En Europe, aucune voix, ni celle de la Commission, ni celle d’aucun autre Etat membre, ne s’est vraiment élevée pour appeler à la raison. Simplement à la raison. Et à l’action.

Face à la crise financière, nous rejouons aujourd’hui la même partition.
La voie ouverte par GM en Europe n’était qu’une accélération du jeu de la mondialisation. Elle concernera demain les services, qui se délocaliseront eux aussi vers les pays à bas coûts sociaux, pour gagner en rentabilité ou simplement se rapprocher de leurs clients. Avec la globalisation des marchés, en particulier financiers, émerge un danger potentiellement létal : l’énorme puissance économique de groupes multinationaux aux intérêts apatrides. La crise est là pour nous le confirmer.
Car l’employé suédois ou allemand, et bientôt français, belge ou hollandais, que va-t-il devenir ? Cyniquement, les théoriciens affirment que son avenir réside dans un travail "à plus forte valeur ajoutée". Le problème est que les premiers touchés sont souvent les plus faibles et les moins aptes à pouvoir ainsi se repositionner. De plus, considérer que "la valeur ajoutée" est une potion magique réservée aux seuls pays développés serait une bien funeste illusion : les progrès rapides constatés dans les niveaux d’éducation et de qualification en Russie, en Chine ou encore en Inde, ne laissent guère de doutes sur leur capacité à bâtir à très brève échéance un puissant outil de R&D. D’autant plus que l’existence d’un dialogue permanent entre la recherche, la production et le marché est le seul gage d’un processus d’innovation dynamique, qui anticipe et comble les nouveaux besoins.
Et pourtant, ces millions de vrais gens qui ne sont pas diplômés BAC+6, mais qui ne sont pas moins respectables et estimables, doivent pouvoir continuer à vivre dignement de leur travail dans nos sociétés développées. Eux qui constituent "les classes moyennes", qui sont le moteur du développement et de la stabilité de nos économies, seraient-ils condamnés à voir le nombre des emplois disponibles se restreindre et, en conséquence, leur rémunération stagner au mieux.

La destruction de millions d’emplois industriels et tertiaires européens considérés comme trop chers à l’aune des prix mondiaux comparables, porte en germe la déstabilisation systémique de nos sociétés. On risque ainsi de voir apparaître des entreprises en bonne santé financière et boursière, mais évoluant dans des pays ravagés par les effets de leurs stratégies, où une fraction riche toujours plus restreinte évoluera au milieu d’un corps social appauvri.

L’alourdissement des politiques d’accompagnement ne fera qu’accroître les déséquilibres de nos finances publiques, nous entraînant dans une spirale descendante avec sa cohorte de conséquences sociales, de problèmes politiques, puis sociétaux, ingérables par aucun de nos gouvernements démocratiques seuls.
Face à ses enjeux, certains sont tentés par le repli sur soi, sur nos avantages acquis, encouragés par des discours partisans ou doctrinaires, eux-mêmes relayés par des medias de masse lénifiants. Il est politiquement irresponsable de laisser croire que cela puisse freiner le processus irréversible de la mondialisation. Au contraire, la vraie réponse consiste en l’émergence de véritables contre-pouvoirs plurinationaux, régionaux ou multilatéraux.
L’Europe politique en est un.
Le projet d’Europe est né de la volonté de quelques uns de mettre fins aux tueries qui ont haché nos peuples. Son ambition d’interpénétrer de manière toujours plus profonde nos économies et nos industries est inséparable du projet politique. Il s’agit de construire une zone de paix durable, garantissant sur la durée, la liberté, l’élévation du niveau de vie, l’emploi, l’équité et la cohésion sociales, valeurs au cœur des modèles démocratiques européens.

Cette Europe n’est pas seulement un destin commun des peuples qui la composent, inscrit dans la géographie ; cette Europe est un dessein, inscrit dans cette volonté de paix et de prospérité, riche de nos diversités et de notre histoire tourmentée, tourné vers l’homme.
Cette Europe n’est pas et ne doit pas être seulement un marché : ce doit être un continent doté d’industries, de centres de recherche, d’entreprises de services, et pas seulement un grand magasin d’importations. Dans un monde globalisé, l’Europe, son modèle de capitalisme social et sa diversité culturelle, ne perdurera que pour autant qu’elle conserve une économie puissante, robuste, créative et dynamique, seule à même de lui garantir le libre choix de son destin.
Pour rependre l’analyse de Marc Léonard (1), l’Union Européenne est "un laboratoire pour réinventer la démocratie", dont la puissance consiste en son pouvoir de transformation (transformative power) et d’attraction. Les Etats-Unis se sont trompés de siècle en faisant reposer leur leadership sur des moyens de guerre destinés à imposer le respect. L’Europe moderne, par ses modes de fonctionnement décentralisés, ses valeurs, son acquis communautaire, ses conditions d’adhésion, ses mécanismes de régulation, est au contraire au service de la Paix, invention moderne.
Le mini-traité, tout comme la Constitution européenne hier, ne résout certes pas tous les problèmes, il n’est pas une réponse définitive à toutes les questions. Mais il constitue un pas de plus vers l’avènement d’une identité politique européenne réelle et forte, et la construction d’une société à l'échelle des peuples et des civilisations, ouverte, tolérante et généreuse.
A un moment qui pourrait bien marquer le crépuscule de la toute puissance économique américaine, la question est de savoir si l’Europe saura remplir le vide ainsi créé.

Les auteurs
Olivier DAMBRICOURT a été conseiller technique de Francis MER, Nicole FONTAINE et François LOOS
Pierre CUNY, Président Directeur Général et fondateur de SCRIPTO

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(1) Why Europe will run the 21st century, www.markleonard.net

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