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Qatar 2022 : quel sort pour les ouvriers ?
Un ouvrier sur un chantier au Qatar, où les températures peuvent atteindre jusqu’à 50°C. - © © Olivier Baumann

Qatar 2022 : quel sort pour les ouvriers ?

Julie Guérineau |  le 07/02/2014  |  BâtimentNormesSportInternationalImmobilier

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Alors que la pression internationale s’intensifie sur le petit émirat pour mettre fin aux conditions de travail indignes sur ses chantiers, le comité organisateur du mondial de football va présenter une charte de protection qui s’appliquera à tous les projets liés à compétition. Les ONG internationales, qui craignent l’inefficacité de ces normes, appellent les constructeurs étrangers présents sur place à agir.

« Si rien ne change, plus de 4 000 ouvriers vont mourir sur les chantiers du Mondial au cours des sept prochaines années », annonce d’emblée Tim Noonan, directeur de la communication d’ITUC- CSI, la confédération internationale de syndicats de travailleurs, qui représente plus de 150 pays dans le monde. Pour avancer une telle hécatombe, l’organisation se base sur les chiffres officiels des ambassades du Népal et de l’Inde, plus gros pourvoyeurs de travailleurs au Qatar. D’aucuns estiment que 400 ouvriers ont déjà trouvé la mort sur les chantiers de l’émirat au cours des trois dernières années et près de 500 000 nouveaux immigrés devraient affluer à très court terme dans le pays pour réaliser les projets de stades nécessaires à la tenue de la Coupe du monde de football en 2022.

Depuis l’attribution de l’organisation de la compétition au Qatar, la communauté internationale a les yeux rivés sur le petit, mais puissant émirat.  Avant même le commencement des chantiers de construction des stades, des organisations internationales telles que l’ONU ou le Parlement européen, des ONG et des syndicats ont fait part de leur inquiétude au sujet des conditions de travail des ouvriers dans le pays. Outre les chaleurs étouffantes qu’ils doivent affronter et qui peuvent atteindre les 50°C, de nombreux travailleurs sont confrontés à des violations de leurs droits, à des conditions de recrutement, de travail et de vie indécentes. Ils sont surtout entièrement dépendants de leurs employeurs, conformément à la loi de parrainage, dite "kafala", qui les oblige à demander l’accord de leur "parrain" – l’employeur – pour quitter le pays, changer d’emploi ou encore renouveler leur permis de séjour.

La réputation du Qatar en danger ?

L’ONG Amnesty International est l’une des plus en pointe sur le dossier. À l’issue de plus d’une année d’enquête sur le terrain, elle a publié en novembre "Le côté sombre de l’émigration :  pleins feux sur le secteur de la construction au Qatar avant la Coupe du monde". Si le constat dressé dans ce rapport est accablant pour le gouvernement et certaines entreprises, Natalys Martin, juriste à Amnesty International France,  se félicite que l’État qatari ne soit pas dans le déni. L’enjeu est de taille, en effet, pour l’émirat.

Selon l’hebdo "Middle East Economic Digest",  le secteur du BTP devrait représenter plus de  160 milliards d’euros d’activité dans le pays au cours des dix prochaines années, et le Qatar aurait prévu d’investir près de 85 milliards d’euros dans des projets de construction entre 2012 et 2020. De surcroit, l’Émirat doit préserver sa réputation auprès des pays étrangers dans lesquels il investit des sommes colossales et acquiert une influence grandissante. Pour répondre à cette pression internationale, Doha a annoncé en 2013 la mise en place d’une commission chargée de réfléchir à une réforme du système de "parrainage", et l’affectation de nouveaux inspecteurs du travail.

Un cabinet d’avocats international a également été mandaté par le gouvernement pour mener une enquête sur « les allégations d’abus » sur les chantiers en cours. Mieux, le comité organisateur du mondial, "Qatar 2022 Supreme Committee" (dit Q22) devrait dévoiler au cours des prochaines semaines une charte incluant des "Normes de protection des travailleurs". Elle devra être signée par tous les entrepreneurs intervenant sur les chantiers liés à la Coupe du monde.

Une charte inefficace ?

Azfar Khan, spécialiste de l’émigration au sein de l’Organisation internationale du travail (OIT), une agence de l’ONU, a pu consulter ce document : « La chartre contiendra des recommandations sur le recrutement des travailleurs, l’élaboration des contrats, les logements des travailleurs, ou encore la prise en compte de leurs doléances ».  La responsabilité des groupes de BTP mandataires vis-à-vis de leurs sous-traitants devrait également être renforcée. Les grands constructeurs seraient désormais responsables de tous les employés qui travaillent sur leurs chantiers,  y compris ceux de leurs sous-traitants et fournisseurs. Cette charte, complémentaire au code du travail qatari, sera très similaire à celle de la Qatar Foundation, l’organisme privé pour le développement de la science et de l’éducation. Ce texte est intégré depuis avril dernier à tous les contrats de travaux dont la maîtrise d’ouvrage est assurée par la fondation. Ces normes interdisent notamment la confiscation des passeports par l’employeur, une pratique toujours appliquée, bien qu’illégale. Elles statuent aussi sur le nombre d’heures travaillées par semaine, les heures supplémentaires, la couverture maladie, l’organisation des bases-vie et des chantiers. Elles garantissent également aux travailleurs le droit de démissionner sans préavis si l’employeur est en tort.

Si, sur le principe, l’initiative du Q22 est saluée par l’OIT et Amnesty International, ces organisations émettent de sérieuses réserves quant à l’application et l’efficacité de ces normes dans les faits. Elles sont notamment critiques sur le périmètre restreint d’application de ce texte. Selon James Lynch, chercheur sur les travailleurs migrants dans le Golfe à Amnesty, les chantiers liés aux infrastructures de transport ne seront pas concernés par ces normes, qui ne devraient s’appliquer qu’aux stades et aux terrains d’entraînement. « Nous demandons la protection des travailleurs au Qatar quel que soit le type de chantier, sans limites de durée, ce qui ne pourra être rendu possible que par l’application du Code du travail », assure Azfar Khan. Pour le spécialiste de l’émigration à l’OIT, ce Code « devrait être le document de référence. C’est un bon texte,  même s’il peut être amélioré. Mais on semble donner plus d’importance aux traditions qu’au respect de la loi ». Un point de vue partagé par Tim Noonan (ITUC-CSI) pour qui l’application de la Charte sera, de toute manière, rendue quasiment impossible par le principe de "parrainage". « Une charte nouvelle sur un système d’esclavage moderne n’aura aucun effet »,  regrette-t-il. Ce document paraît d’autant plus inefficace qu’aucune sanction ne serait prévue en cas d’infraction.

Quel rôle pour les groupes étrangers ?

Si les ONG et les organisations internationales estiment que c’est au gouvernement de faire évoluer la situation, elles insistent également sur le rôle très important que peuvent jouer les entreprises de BTP dans ce domaine. « Les grands groupes traitent bien leurs salariés. C’est au niveau des sous-traitants que se posent les problèmes », rappelle James Lynch.

Dans son rapport publié en novembre, Amnesty souligne que « la majorité, mais pas la totalité des abus constatés, concernait des employés de petits sous-traitants qui employaient de 50 à 200 travail- leurs ». Un des seuls constructeurs à avoir été pour l’instant directement mis en cause par l’ONG est le qatari Lee Trading & Contracting (LTC).

Pour le chercheur d’Amnesty, les grands groupes doivent soutenir les ouvriers de la chaîne de sous-traitance : « Ils peuvent agir en prenant des mesures très simples ». Les entreprises mandataires « doivent mettre en place des lignes téléphoniques d’urgence pour que les employés de leurs sous-traitants puissent se plaindre directement auprès d’eux. Ils peuvent aussi distribuer des denrées alimentaires à ces ouvriers qui ne sont pas payés et n’ont pas de quoi se nourrir ».

Dans un rapport rendu public le 15 janvier, l’ONG "Les ingénieurs contre la pauvreté" va plus loin et demande à ces entreprises mandataires de prendre le relais de leurs sous-traitants quand ces derniers ne versent pas de salaires à leurs ouvriers. Elle demande également la mise en place d’un système de paiement électronique qui permettrait d’avoir une preuve du non-versement du salaire pour faire valoir ses droits auprès de la Justice. Sabine Gagnier, coordinatrice "acteurs économiques et droits humains" à Amnesty France rappelle aux grands groupes qu’ils se doivent de respecter les principes de l’OIT, et les engage à se conformer aux principes directeurs de l’OCDE et des Nations Unies sur les entre- prises et les Droits de l’Homme. Mais pour Tim Noonan (ITUC-CSI), « même la meilleure volonté de l’entreprise est limitée par le cadre légal qatari ». La balle est donc dans le camp de l’émirat, qui pourrait bien passer à la vitesse supérieure à l’approche de son examen périodique universel devant le Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies, au printemps prochain.

Plus d'informations avec le BEM, la lettre de la construction à l'international

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