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Pour une culture du territoire

BERNARD LASSUS |  le 11/02/2000  |  TransportsCultureAménagementEuropePuy-de-Dôme

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L'exode rural touche à sa fin alors que s'enclenche un mouvement inverse vers les campagnes. Les autoroutes, après avoir rapproché les campagnes des villes, irriguent aujourd'hui le territoire.

Depuis des années, malgré l'évidente et écrasante victoire de la culture urbaine sur la culture rurale, le terme de culture urbaine continue à être utilisé, à propos de tous ou presque tous les aménagements, en des formulations à peine différentes où figure toujours le terme « urbain ». Certains, auxquels je fais remarquer que « cela » ne concerne que - semble-t-il - 10 % de notre territoire, alors que seules les forêts, maintenant mutilées, en recouvrent 27 %, répondent en souriant légèrement que la plupart des gens - ne vaudrait-il pas mieux dire des électeurs ? - vivent en ville et que cette dénomination recouvre une démarche qui vaut, précisément pour... le territoire. D'ailleurs, cette victoire est trop complète, et beaucoup osent maintenant reprocher aux agriculteurs la blancheur de leurs maisons, qui, bien que piquetées dans la campagne seraient un peu trop semblables aux maisons des villes et oublieraient un peu vite le chaume et l'enduit issus de la terre du champ voisin.

Les analyses du dernier recensement nous indiquent que, certes, les populations rurales continuent à affluer en ville. Mais, phénomène qui va en s'amplifiant, un mouvement inverse apporte de nouveaux habitants à la campagne, en particulier dans les vallées. Sans doute s'agit-il de ceux que les nouvelles technologies affranchissent d'une présence constante dans les grandes agglomérations pour leur travail et de ceux qui souhaitent simplement plus de soleil et des ombres d'arbres légères, hors les murs.

Parallèlement, nous constatons que la mise en place du réseau autoroutier n'assure plus seulement un transit rapide, de ville en ville - c'est le TGV, maintenant, qui s'en charge - mais une irrigation du territoire par la diminution des distances entre échangeurs (souvent moins de 15 km). De nombreux maires des communes riveraines, le plus souvent rurales, souhaitent aujourd'hui que les autoroutes « ramènent au pays » et non pas qu'elles amènent « à en partir ». Ils désirent non seulement qu'on soit « d'ici » mais que l'on y soit bien : « Que l'on soit bien là. » D'où le succès rencontré par le mot « paysage » qui ne peut plus recouvrir ce qu'il rassemble d'envies pas vraiment formulées : un lieu - le leur - enfin reconnu grâce à ce qu'il est, à ce qu'ils en font et veulent en faire... un lieu vraiment agréable à vivre. D'où, d'abord, les jeunes ne partiront plus, mais surtout que d'autres, venus d'ailleurs, auront envie de partager pour une vie choisie. Ce qui, peut-être - frémissement d'espoir - amènera aussi quelques-uns de ceux qui vont « employer ».

La politique du 1 % paysage et développement, initiée et poursuivie par la direction des routes (1), après avoir tenté de limiter les atteintes portées aux riverains, permet à ce belvédère qu'est l'autoroute d'être le lieu d'un voir élargi, d'embrasser le pays par nombre de fenêtres panoramiques et de le révéler par des aménagements paysagers spécifiques pour donner envie aux automobilistes de s'y arrêter et de le découvrir. Et même certains élus veulent que ces aménagements, qui constituent les vitrines de leur pays, soient aussi l'expérimentation des politiques paysagères qu'ils pourraient étendre à l'ensemble de leur département.

Les deux derniers ouragans, au prix de ces millions d'arbres mutilés et couchés, viennent brutalement de donner à notre territoire une existence sensible, à son échelle propre, une présence charnelle rendue encore plus prégnante par la pollution de la côte atlantique.

Il suffit de constater combien les médias s'y sont attachés et s'y attachent depuis plusieurs semaines pour ressentir combien l'opinion est touchée profondément.

Il n'est plus temps de perpétuer les vestiges d'un débat mais - et c'est d'autant plus important à ce moment de l'Europe - de prendre la mesure indispensable de cette nouvelle conscience d'un territoire global où tout doit prendre sa juste place, d'élaborer une culture territoriale et d'envisager un territoire-habitat issu de l'ensemble de ses potentialités et de nos choix. Cela permettra, déjà, d'attaquer sous de nouveaux angles, c'est-à-dire autrement, des problèmes difficiles, directement concernés par cette approche, comme celui que l'on appelle délicatement « les entrées de ville ».

Nous entrons, ainsi, progressivement dans les paysages d'une Europe qui ne sera plus abordée par la seule économie politique.

Etant enfant et habitant Clermont-Ferrand, je déplorais vivement que nos seuls volcans soient éteints. Demain, mes petits enfants seront, aussi, fiers de l'Etna (2).

(1) « Autoroutes et paysages », sous la direction de Christian Leyrit et Bernard Lassus. Editions du Demi-Cercle, 1994. (2) « L'Europe des paysages », Bernard Lassus. Revue « Esprit », juillet-août 1989.

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BERNARD LASSUS, architecte-paysagiste, est conseiller en paysage auprès du directeur des routes du ministère de l'Equipement. Depuis 1995, il est également professeur associé à l'université de Pennsylvanie (Etats-Unis). Il a obtenu en 1996 le grand prix du Paysage du ministère de l'Environnement.

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