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Jacques Chanut, nouveau président de la FFB, - © Thomas Gogny / Le Moniteur

"Pour que l'activité reprenne, il faut que la confiance revienne", Jacques Chanut, nouveau président de la FFB

Propos recueillis par Julien Beideler, Laurence Francqueville et Jean-Marc Matalon |  le 12/06/2014  |  InternationalFrance entière

Jacques Chanut, nouvel homme fort de la Fédération française du bâtiment, prend ses fonctions vendredi 13 juin dans une conjoncture difficile. Soucieux des difficultés auxquelles les entreprises font face, il entend néanmoins faire souffler un vent d'optimisme pour aider au redémarrage du moteur de la croissance.

Vous prenez vos fonctions dans une conjoncture dégradée pour le bâtiment. Quel est votre sentiment ?

Jacques Chanut : Un certain nombre de chiffres sont mauvais, à commencer par les mises en chantier de logements. Il en va de même pour les locaux non résidentiels, même si les bureaux et les bâtiments industriels résistent encore. L’amélioration-entretien reste atone. Pour autant, d’autres indicateurs sont mieux orientés comme la consommation de matériaux. Difficile à expliquer mais cela reflète l’incertitude globale quant à l’avenir. J’ai toutefois le sentiment que nous avons atteint un point bas pour l’activité. Au moins en volume… Pour le reste, les indicateurs de gestion des entreprises montrent qu’elles souffrent d’une trop faible rentabilité et de graves problèmes de trésorerie. Au vu de leur fragilité, je suis donc inquiet de ne voir aucun signe de reprise forte pour le bâtiment. Et pour que l’activité reprenne, il faut que la confiance revienne dans le pays.

Dans quelle mesure le bâtiment va-t-il être impacté par la réforme territoriale?

Du fait des annonces sur la réforme de l’organisation territoriale et surtout de la baisse annoncée des dotations aux collectivités, nous devons malheureusement anticiper un trou d’air dans les investissements publics et ceux-ci représentent environ 20% de notre activité. Nous sommes donc inquiets. J’appelle les élus à garder raison et réfléchir à d’autres modes de financements pour leurs investissements, à allonger la durée de certains emprunts, à céder certains actifs patrimoniaux pour continuer de pouvoir investir dans des équipements essentiels à réaliser… Il est normal au sortir d’élections locales qu’il y ait une période d’attente, d’autant que cette fois l’alternance a été forte dans nombre de municipalités. Mais je le répète, "attention mesdames et messieurs les maires : en aucun cas l’investissement ne doit être une variable d’ajustement. Ce serait suicidaire et ça ne correspond en rien aux attentes de nos concitoyens". Nous organisons d’ailleurs un colloque le 3 juillet justement pour échanger et débattre avec les élus  et combattre une sur-réaction négative de leur part à l'annonce des nouvelles baisses des dotations de l'état.

Le besoin de clarification sur les futures compétences des acteurs locaux devient-il un prétexte pour différer les investissements ?

C’est une tentation, quelque fois une excuse. Mais il faut combattre cette idée  et au contraire dire que c'est le moment de lancer des projets tant que les collectivités concernées ont la main. Bien sûr, les entreprises ne peuvent pas être contre la simplification du millefeuille administratif: Tout ce qui peut rationnaliser le fonctionnement va dans le bon sens. En revanche, il est essentiel que les économies dégagées servent l'investissement, l'investissement judicieux et productif., bien dimensionné… Annoncer cette réorganisation territoriale à horizon de trois ans doit justement permettre de se préparer. Les entreprises ne font pas autrement quand la situation est difficile.

Dans ce cadre, quels seront les fondamentaux de votre mandat ?

J’ai fait campagne sur trois thèmes majeurs : relancer le marché de la construction ; combattre les contraintes qui pèsent sur nos entreprises et enfin montrer l’excellence de nos métiers pour aider à la transmission d’entreprise et au recrutement des jeunes... La priorité c’est le marché ! Il faut relancer le marché pour permettent aux entreprises de toutes tailles de travailler sur des segments où il y a de vrais besoins. Bien sûr, il est important de maintenir les moyens des organismes HLM qui jouent un rôle contra-cyclique et soutiennent actuellement la production de logements, mais il faut surtout relancer le logement privé et en particulier la primo-accession qui est complètement bloquée.

La primo-accession est au cœur du problème…

Bien-sûr ! Les Français ont envie d’acheter mais ils ne le peuvent pas. Ce n’est pas une question de taux d'emprunt, ils n’ont jamais été aussi bas. Ce n’est pas une question de durée de remboursement non plus: C’est surtout une question d’apport personnel...et de confiance dans l’avenir. Comment voulez-vous que des jeunes investissent dans ce climat de défiance ambiant? Charge à nous de faire des propositions et d’en débattre avec le gouvernement pour trouver une solution, acceptable sur le plan budgétaire, pour soutenir à nouveau ce segment. Le PTZ+ vient à échéance à la fin de l’année. Le projet de loi de finances 2015 est donc le moment opportun pour faire adopter des mesures efficaces.

Que faut-il faire concrètement pour relancer la construction de logements ?

Il est indispensable d'aider à solvabiliser ces catégories de Français désireux de concrétiser un acte d'achats . Il nous faut aussi combattre l’attentisme sur l'acte d'achat car, contrairement à ce que certains prétendent, les prix ne baisseront pas durablement tant qu’il y a aura pénurie de logements en France. Il faut également cesser de pénaliser fiscalement l’investissement Pierre car c’est un placement sûr, fiable et utile socialement. Il faut enfin tenir un discours plus optimiste sur l'avenir. Cette crise économique aura bien une fin comme les autres.

Ségolène Royal à l’Ecologie et Sylvia Pinel au Logement ont dit à plusieurs reprises vouloir aller vite. C’est bon signe ?...

C’est bien de vouloir aller vite mais il faut savoir où aller. Nous attendons très vite les règles du jeu sur le neuf, on l’a dit, mais aussi sur la rénovation énergétique. Il faut maintenant que les arbitrages soient faits sur l’éco-PTZ, sur le CIDD, sur les CEE… nous avons besoin de précisions sur les modalités pratiques de l’éco-conditionnalité qui devrait entrer en vigueur le 1er juillet. Au-delà des discours, nous attendons les faits !

Justement, les professionnels sont-ils prêts pour l’éco-conditionnalité…

Nous n'avons jamais cessé d’encourager nos adhérents à se former. La signature de FEEBat a été un bon signal mais il manque encore des pièces au puzzle. On promet depuis des années aux professionnels le décollage de ce marché avec des incitations financières mais, pour l'instant, rien ne se passe, on en reste à l’effet d’annonce. Pour appliquer une loi, il faut sortir des décrets et ce n'est pas encore le cas. La désillusion est proche pour ne pas dire le mécontentement face à cette lenteur. Le juge de paix pour réussir ce pari de la rénovation énergétique, c’est la crédibilité technique et économique de ce marché . Les entrepreneurs restent un peu dubitatifs face à sa complexité et sa lenteur à démarrer.


Que pensez-vous du chantier de la simplification ?

Nous nous félicitons de voir que Sylvia Pinel s’inscrit dans la continuité sur ce chantier en lançant notamment le comité de suivi de la démarche « objectifs 500 000 » et la création d’un conseil supérieur de la construction. Charge à nous de participer à cet effort de simplification en balayant aussi devant notre porte dans un état d’esprit pragmatique. Toute notre maison se met en ordre de marche pour être force de proposition pour simplifier tout ce qui peut l’être.

Vous demandez un moratoire sur la mise en place du compte pénibilité. Pourquoi ?

D’abord je tiens à saluer la très forte implication de mon prédécesseur, Didier Ridoret, sur ce dossier. La fédération reste déterminée à combattre ce dispositif aussi inapplicable que coûteux. J’appelle donc à la raison, à se donner le temps de la réflexion. Dans le bâtiment, nous ne sommes pas dans une industrie «postée», avec des tâches répétitives . Comment relever tous les jours ce que le compagnon va faire sur un chantier ? Comment a-t-on pu imaginer en quelques semaines un système aussi lourd à gérer au quotidien et ce sans études d’impacts ? C'est irresponsable! Là aussi, j’attends beaucoup du mouvement de simplification. Nous continuons et continuerons inlassablement à relayer notre message de vérité auprès de tous les décideurs politiques .  Arrêtons les postures dogmatiques et revenons au bon sens!

Avez-vous évalué le coût du compte pénibilité pour vos entreprises ?

Au moment où le gouvernement proclame vouloir accélérer la recherche de baisses de charges, l’application dans nos entreprises de deux ou trois critères de pénibilité équivaudra à 1,8% d’augmentation de la masse salariale pour 85% de nos emplois ! Ce compte pénibilité ne pénalise que les industries de main d’œuvre, ça ne va pas dans le sens de la compétitivité ! En plus, cela renforce la tentation du recours au travail détaché et est donc destructeur d’emplois locaux. C’est vraiment un non sens et la double peine pour notre Profession.

Justement, la France et l’Europe renforcent la réglementation sur le détachement de main d’œuvre. Qu’en pensez-vous ?

Je salue toutes les initiatives destinées à lutter contre ce fléau qui remet gravement en cause le modèle économique et social de nos entreprises. Voulons-nous vraiment que les entreprises de bâtiment ne deviennent que des contractants généraux, sans compagnons directs en recourant à une main d’œuvre de production entièrement détachée ??  Ce n'est pas ma conception. La responsabilisation du maître d’ouvrage professionnel réduira l’hypocrisie du système. Encore faudra-t-il mettre les moyens suffisants pour faire respecter la loi ! Par ailleurs, notamment pour nos artisans, il faut aller plus loin et responsabiliser également la clientèle particulière: Aujourd’hui, un particulier ne peut pas être inquiété lorsqu'il bénéficie de prix anormalement bas liés à la fraude au détachement.. Demain, il devrait pouvoir être inquiété pour recel de travail illégal. Cela nous paraîtrait plus juste.

Comment évoluent les délais de paiement en marchés publics ?

Globalement, la situation s’améliore sur les situations intermédiaires de travaux. En revanche, du côté du décompte général définitif (DGD), force est de constater que les choses ne progressent pas. Les maîtres d’ouvrage ne sont pas les seuls en cause, les maîtres d’œuvre ont également leur part de responsabilité. Une entreprise n’a pas vocation à devenir la banque du maître d’ouvrage public ! Nous attendons donc la montée en puissance du DGD tacite qui, malgré les critiques négatives qu’il essuie, participe d’une prise de conscience des acheteurs publics.

Qu’en est-il du côté des marchés privés ?

En marchés privés, nous devons faire face à l’entrée en vigueur de la facture récapitulative payable à 45 jours. Les fournisseurs n’ont pas tardé à appliquer ces nouveaux délais tandis que, dans le même temps, nos clients n’ont pas changé leurs habitudes, à commencer là encore par la clientèle particulière. Ce sont donc encore nos trésoreries qui pâtissent de la situation !

Saluons tout de même l’avancée qui consiste à inclure la vérification du maître d’œuvre dans les délais de paiement pour les marchés entre professionnels. Ce fut un long combat mais nous y sommes parvenus.

Où en sont vos relations avec les banquiers et assureurs-crédit ?

D’une manière générale, j’ai du mal à croire que banquiers et assureurs-crédits aient appliqué une décote générale au secteur du bâtiment comme nous avons pu l’entendre. Cela serait contreproductif aussi pour eux. Je ne peux qu’encourager les chefs d’entreprise et les artisans à dialoguer régulièrement avec leur banquier et leur assureur-crédit. Je sais qu’au quotidien ce n’est pas leur préoccupation première mais il faut savoir faire preuve de pédagogie avec ces partenaires incontournables. Nous avons besoin de leur concours, ne serait-ce que par le nombre de lignes de caution devenues indispensables à notre activité: retenue de garantie, paiements, avances, sous-traitance…

En revanche, le financement de l’exploitation des entreprises semble difficile…

Le financement de l’exploitation est le gros point de blocage que nous connaissons aujourd’hui. Au vu de la conjoncture, les banques sont devenues frileuses et ont durci leurs conditions. C’est une réalité, qui n’est d’ailleurs pas propre au secteur du bâtiment. Les chefs d’entreprise doivent pouvoir et savoir défendre leur dossier. Et ce n’est pas facile, c’est d’ailleurs pourquoi nous mobilisons notre réseau local pour les épauler.

On parle de «burn out» des chefs d’entreprise qui aboutit parfois à des drames. Confirmez-vous ce phénomène ?

Malheureusement, c’est effectivement un phénomène que nous constatons. Il est vrai qu'il est bien moins médiatisé que d’autres drames humains chez des salariés de grosses entreprises, mais il est pourtant bien réel. Il faut se rappeler que nos entrepreneurs et nos artisans sont souvent responsables sur leurs biens personnels et qu’au-delà de leurs entreprises, c’est toute leur famille qu’ils engagent avec eux. En temps de crise, la pression sur leurs épaules est encore plus forte. C’est pourquoi, avec l’aide d’une structure spécialisée, nous avons mis en place un suivi de l’état de santé des chefs d’entreprise avec des dispositifs de détection des personnes en situation de détresse pour pouvoir leur venir en aide. Cette question ne doit plus  être un tabou !

Pour assurer sa pérennité, le bâtiment doit relever un autre défi, celui de la transmission des entreprises…

La pyramide des âges des dirigeants des entreprises est telle que près de 30.000 entreprises seront à transmettre dans les trois prochaines années. C’est la raison pour laquelle nous avons remobilisé notre plateforme «Transmibat» qui accompagne les cédants et les repreneurs. C’est aussi pourquoi nous devons travailler l’image de nos métiers ! Nous devons garder foi en l’avenir et ainsi envoyer un message d’optimisme. Nous soufflons cette année les 20 bougies de l’ESJDB (École Supérieure des Jeunes Dirigeants du Bâtiment) et je peux vous assurer que la relève est là !

La loi Economie Sociale et Solidaire prévoit une information préalable des salariés avant-vente. Qu’en pensez-vous ?

Sur le principe, cela peut paraître séduisant à certains. Mais la réalité est toute autre. Transmettre une entreprise requiert une discrétion absolue. Il faut peu de choses pour affoler les fournisseurs, les clients, les banquiers… Avec l’information préalable et préférentielle des salariés, impossible de garantir cette confidentialité nécessaire. J’ai bien peur que cette mesure ne devienne un obstacle à des transmissions sereines.

L’apprentissage vit des heures difficiles. Comment mobiliser les entreprises ?

L’apprentissage dans le BTP pâtit d’abord d’une réforme de la formation que nous n’avons pas voulue, que nous subissons. Le réseau CCCA-BTP va probablement devoir être retouché et s’adapter à la nouvelle donne financière. S’agissant de la difficulté des apprentis à trouver des entreprises d’accueil, elle est évidemment liée à la conjoncture. Là encore, pour assurer les objectifs de formation et d'insertion, il faut relancer le volume d’activité et redonner de la visibilité aux entrepreneurs. Tout le monde serait gagnant !

Jacques Chanut, 49 ans

Jacques Chanut, 49 ans, vient d’être élu président, pour trois ans, de la Fédération française du bâtiment, par son Conseil d’administration. Seul candidat en lice, « candidat de l’unité dans cette période difficile » selon ses propres mots, sa prise de fonction a  lieu le 13 juin 2014. Date à laquelle il succèdera à Didier Ridoret, président de la FFB depuis 2008.

Côté syndical, Jacques Chanut a d’abord présidé la FFB d’Isère de 2003 à 2009 puis la FFB Rhône-Alpes. Au plan national, il a été successivement président de la commission économie, président du conseil des régions puis vice-président depuis mars 2011.

Parmi les dossiers récents dont il a eu la charge, celui de l’obligation de travaux dans le résidentiel. En effet, avec Raphaël Claustre, directeur du Cler, il a co-piloté les travaux d’exploration du sujet à la demande du Plan bâtiment durable. Un exercice difficile – le sujet est très clivant – qui aura donné l’occasion à ce fin négociateur de faire usage de son art de la synthèse et de la sémantique.

Côté entrepreneur, s’il hésite au sortir de ses études à reprendre l’entreprise familiale éponyme, Jacques Chanut sautera finalement dans le grand bain. Président de Chanut Entreprise depuis 1996, il représente la quatrième génération aux commandes. Deux implantations en Isère : l’une, historique, à Bourgoin-Jallieu emploie 90 salariés. L’autre, la société Rainero rachetée en mars 2012, emploie 30 salariés à Voiron. Toutes deux interviennent en maçonnerie, gros œuvre, menuiseries et aménagements intérieurs, en neuf comme en rénovation.

Marié et père de deux enfants, Jacques Chanut est grand amateur de rugby. Rendez-vous sur son compte twitter pour le constater. D’ailleurs, il s’est largement investi dans le club de Bourgoin avant de monter en puissance dans les instances de la FFB. « Au rugby comme dans le bâtiment, l’état d’esprit est assez proche : souvent rugueux, jamais fourbe. Et j’aime ça ».

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