Ingénierie

« Pour innover, l’ingénierie doit s’engager davantage », Dominique Sutra del Galy (Cinov)

A l’occasion du congrès annuel de la fédération Cinov (fédération des syndicats des métiers de la prestation intellectuelle du conseil, de l’ingénierie et du numérique) qui se tiendra du 5 au 7 juin à Perpignan, Dominique Sutra del Galy, son président, réaffirme que l’ingénierie privée et indépendante est indispensable pour relever les nouveaux défis de performances, de délais et de coûts.

 

Vous organisez le congrès annuel de la fédération Cinov à Perpignan, du 5 au 7 juin prochain, sur le thème « Mieux vivre la ville ». Quels messages ferez-vous passer à vos adhérents ?


Dominique Sutra del Galy : Ce thème de la ville est fédérateur. Il mobilise les 14 syndicats patronaux et 17 régions que fédère Cinov dans les domaines de l’ingénierie (qui représente 60 % de nos adhérents), du conseil et du numérique. Nous aborderons les aspects techniques, mais aussi sociologiques, urbanistiques et les questions d’usages. Nous montrerons qu’aujourd’hui les professionnels ne peuvent plus faire l’impasse sur la complexité qui résulte de la prise en compte de ces disciplines dans l’exercice de leurs métiers. De nos travaux, nous tirerons les idées fortes qui nous serviront à discuter avec les pouvoirs publics.

 

Vous avez participé aux groupes de travail « Objectifs 500 000 » initiés par la ministre du Logement. Quelles sont vos propositions ?


Nous avons poussé l’idée que pour construire mieux, plus vite et moins cher, il faut investir dans la prestation intellectuelle d’une ingénierie privée et indépendante. Elle est la mieux placée pour innover en conception et en construction. Ainsi, améliorer l’efficacité d’un logement peut parfois passer par l’optimisation de sa surface, mais suppose aussi de réfléchir sur la façon dont on y vit, notamment lorsqu’on est une personne à mobilité réduite ou vieillissante. Construire mieux et moins cher peut nécessiter de recourir à des modules tridimensionnels entièrement préfabriqués et équipés, mais exige aussi d’engager un nouveau dialogue avec les industriels et les maîtres d’ouvrage.

 

Comment innover avec succès ?


Pour innover, l’ingénierie doit s’engager davantage. Ainsi, une ingénierie qualifiée doit dresser les plans d’exécution des bâtiments. Elle doit également réaliser l’économie des ouvrages qu’elle conçoit. C’est le cas avec les fluides dont les coûts sont déjà estimés par les bureaux d’études. Il faut étendre cela notamment à l’ingénierie de structure. Mais je vais plus loin : l’ingénierie doit s’emparer du coût global qui associe les coûts d’investissement à ceux de l’exploitation d’un ouvrage, voire à celui de son recyclage. L’avenir est dans la meilleure prise en compte de l’usage des bâtiments.

 

Ce concept de coût global a été lancé il y a une trentaine d’années, mais n’a jamais décollé. Est-il encore d’actualité ?

Oui, plus que jamais ! L’approche de nos clients a évolué ces dernières années. C’est le cas des bailleurs sociaux en particulier. La hausse du coût de l’énergie et les nouvelles attentes du client final font que cette démarche est incontournable pour gérer un patrimoine. Le maintien des performances d’un bâtiment dans la durée s’impose désormais aux constructeurs. On ne comprendrait plus aujourd’hui qu’un avion s’écrase toutes les cinq minutes dans le monde, ni qu’une voiture tombe tout le temps en panne. Les acteurs de la construction doivent atteindre les mêmes exigences. Cela passe par une ingénierie forte et collaborative.

 

Le Bâtiment et informations modélisés (BIM/maquette numérique) peut-il vous y aider ?


Les nouvelles exigences de délai, de performance et de coût, couplées à la nécessité de concevoir des projets évolutifs font que le besoin de travailler en mode collaboratif n’a jamais été aussi criant qu’aujourd’hui. Pour cela, le BIM est un formidable outil. Il facilite le travail collaboratif et la synthèse du projet, depuis la phase de programmation jusqu’à la phase d’exploitation, en passant notamment par le commissionnement (mise en service d’un bâtiment après sa réception).

 

Quelles sont les voies d’avenir pour l’ingénierie ?


De nouveaux métiers s’offrent à nous. Prenons l’exemple des garanties de résultats sur la performance énergétique. Aujourd’hui, seules les entreprises générales semblent capables de piloter l’ensemble du processus (coordination des entreprises, contrôle et suivi des prestations des sous-traitants) permettant de garantir les performances. Mais les entreprises en corps d’état séparés veulent aussi se positionner sur ces projets. L’ingénierie peut les y aider en intégrant les missions de gestion des interfaces.

 

Les missions de gestion peuvent-elles s’étendre à d’autres domaines ?


Nous pouvons aussi explorer les pistes de l’exploitation. Actuellement, l’ingénierie d’exploitation concerne en majorité le chauffage. Nous pourrions l’étendre à d’autres services à l’aval, car le maintien des performances d’un ouvrage dans le temps passe par un entretien régulier de celui-ci.

Outre le commissionnement, la phase d’entretien se poursuit tout au long de la vie de l’ouvrage, avec l’établissement des dossiers d’interventions ultérieures de maintenance (DIUM) qui constituent de véritables carnets de maintenance des ouvrages.

 

Vous critiquez la maîtrise d’œuvre publique qui a pris de nouvelles formes depuis le retrait de l’Etat en ce domaine. S’agit-il d’une concurrence déloyale ?

 

Nous sommes confrontés sur certaines consultations à la concurrence des agences départementales d’ingénierie (une soixantaine a déjà été créée). Cette maîtrise d’œuvre publique ne se place pas dans la même logique concurrentielle que la nôtre. Elle est subventionnée par les communes adhérentes et souvent aussi par les conseils généraux. Il y a une évidente distorsion de concurrence. La nature ayant horreur du vide, l’ingénierie départementale se met à faire de la maîtrise d’œuvre là où elle n’était censée faire que de l’assistance auprès des plus petites communes.

 

L’ingénierie privée n’a-t-elle pas manqué, il y a quelques années, l’opportunité que lui offrait le retrait de l’ingénierie publique ?


Il est probable que nous ayons raté le virage de l’assistance technique auprès des petites communes (l’Atesat) : nous nous sommes concentrés sur les gros projets et avons délaissé les petits. Des ajustements sont nécessaires. C’est à nous de promouvoir la qualité de nos services et surtout d’évoluer. Enfin, en ces temps de vaches maigres budgétaires pour les collectivités – et alors que les baisses de dotation de l’Etat vont encore s’accentuer – il me semble que l’intérêt de celles-ci n’est pas d’embaucher des personnes qu’il va falloir former et qui vont augmenter leurs dépenses de fonctionnement. Mieux vaut redéfinir clairement le périmètre de l’ingénierie publique, afin qu’elle accompagne les maîtres d’ouvrage dans la définition de leur projet et qu’elle puisse s’appuyer sur une maîtrise d’œuvre privée indépendante et compétente.

 

Certains considèrent que pour réduire le délai des projets il faut réduire le nombre d’acteurs, et estiment pouvoir se passer de la maîtrise d’œuvre. Que leur dites-vous ?


Que cette logique n’est pas la bonne ! Par analogie avec l’industrie automobile, ce n’est pas le nombre d’intervenants à l’acte de construire qu’il faut réduire, mais les chaînes de décision. Il faut en réalité optimiser les interfaces de travail. Les projets de logement impliquent une chaîne de compétence embarquée énorme, et qui n’a jamais été aussi complexe. Je ne crois pas qu’on puisse répondre aux enjeux de performance, de délais et de coûts en rassemblant ces compétences en une seule entité. L’optimisation, pour le maître d’ouvrage, passe par une maîtrise d’œuvre indépendante capable de gérer ces interfaces, de décrire les projets, de mener des consultations de qualité et de porter l’innovation.

CINOV en chiffres

14 syndicats de métiers dans les domaines de l’ingénierie (60 % des adhérents), du conseil et du numérique, répartis dans 17 régions

1 700 sociétés d’ingénierie

7,7 salariés en moyenne par société d’ingénierie

1,31 milliard d’euros de chiffre d’affaires estimé sur l’activité ingénierie

(Source : Cinov)

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