Paysage

Point de vue – Paysages de l’éolien : pour une Renaissance paysagère historique et territoriale

Mots clés : Aménagement paysager - Energie renouvelable - Etat et collectivités locales

Pour le paysagiste Jean-Jacques Verdier, administrateur du Pays Bourgogne Nivernaise qui a notamment contribué aux Etats généraux du paysage avec la Fédération Française du Paysage, une implantation harmonieuse, acceptable et acceptée des éoliennes en France ne pourra se faire qu’à travers des projets de territoires décidés par les collectivités elles-mêmes.

L’enjeu paysager du développement de l’énergie éolienne est tel qu’il interroge la crédibilité de la double politique de l’Etat, des Sites et des Paysages. Son impact est sans doute le défi majeur pour le groupe de travail que le gouvernement a mis en place sous le pilotage du Secrétariat d’Etat en charge de la transition écologique.

En effet, qu’est-ce que la ruralité, qu’est-ce que l’urbanité si ce n’est tout d’abord des paysages ? Mais faute d’une culture paysagère territoriale, l’impact de l’éolien agit comme un révélateur de la difficulté institutionnelle à prendre la mesure des « implications », selon la définition de la novatrice Convention européenne du paysage, ratifiée par la France et pourtant aujourd’hui encore largement ignorée par ses destinataires (personnel politique, administration de l’Etat, élus, collectivités territoriales).

La riche diversité paysagère du pays illustrant le bien commun perçu et partagé par tout un chacun et par le plus grand nombre, habitants, acteurs et visiteurs des territoires, comment dès lors s’étonner de la situation conflictuelle induite par les conditions de développement de l’énergie éolienne au sein des territoires ruraux ?

 

De  nouveaux paysages

 

Par leur hauteur et leur impact, les parcs éoliens ne peuvent être intégrés aux paysages existants. Ils les modifient et créent de nouveaux paysages. L’étude paysagère doit donc intervenir dès l’origine du diagnostic du territoire pour les promoteurs et elle est de deux natures distinctes : étude de compatibilité du site avec l’implantation d’éoliennes et étude d’aménagement une fois le site retenu. En conséquence, l’acceptabilité de ces parcs par la population nécessite de l’inscrire (ou non) dans les enjeux du projet de territoire – choisi et non subi – de la collectivité en termes d’identité et d’attractivité et leur insertion de s’appuyer sur l’organisation spatiale et les structures paysagères de chaque territoire. En ce sens, l’Etat, conscient des insuffisances de certains dossiers présentés par les exploitants et pour respecter l’objectivité des diagnostics, a missionné en amont des bureaux d’études indépendants afin de déterminer les compatibilités patrimoniales et paysagères.

Car si la nécessité du développement des différents types d’énergies renouvelables (eau, vent, solaire, biomasse, géothermie…) apparaît incontournable et n’est plus guère contestée, en revanche les conditions de sa mise en œuvre posent la question d’une stratégie globale et d’une planification spatiale adaptée aux singularités de chaque territoire. Les objectifs en sont qualitatifs et non pas seulement quantitatifs. Afin de ne pas apparaître comme une décision techno-administrative prise ailleurs, éloignée du local et clivante entre rural et urbain, le recours à une démarche paysagère est nécessaire pour passer du besoin au projet en termes de gestion de l’espace et d’acceptabilité par la population.    

Cette démarche paysagère, novatrice et en devenir, relève d’une vue d’ensemble et de la cohésion des territoires. On se référera ici à Edgar Morin à l’encontre du cloisonnement des pensées et des actions dans le cadre d’une économie sociale et solidaire : « La pensée dominante est fondée sur la réduction du complexe au simple et sur la disjonction, c’est à dire la séparation… Mais la spécialisation close donne le primat à une pensée qui isole les objets hors de leurs contextes et devient myope, qui est aveugle à ce qui est global, parce que les connaissances séparées ne permettent pas de saisir la complexité des phénomènes globaux… » 

 

Un regard collectif et partagé


En rappel, le paysage, c’est à la fois le milieu physique incluant l’usage du sol généré par l’activité humaine et le regard culturel que l’on porte sur ce milieu. On sait aujourd’hui que le paysage est un projet et en particulier un projet politique. La politique protectionniste des Sites historiquement portée par l’Etat et que d’autres pays nous envient est à priori garante d’un patrimoine remarquable mais a généré une dichotomie dans le traitement de l’espace. Et au delà du périmètre, la protection n’est plus valable (étalement urbain, mitage, banalisation et simplification des paysages). Si elle ne recouvre pas l’ensemble des paysages remarquables du territoire national, elle est à présent complétée par la Politique des Paysages qui requiert attention et intention pour tous les paysages de la part des Services de l’Etat et des Collectivités locales (Atlas et Plans de paysage, objectifs de qualité paysagère, Plans locaux d’urbanisme intercommunaux). Au regard de ces enjeux d’intérêt général, on est donc en droit de s’interroger sur un désengagement de l’Etat qui a délégué aux exploitants éoliens de façon hasardeuse le déploiement d’une seule énergie, fut elle renouvelable, sur l’ensemble du territoire national.

 

« Si ces dispositions visent à garantir la qualité et la diversité des paysages, sur l’ensemble du territoire, elles doivent permettre in fine de prévenir les crispations et les contentieux… » Loi pour la reconquête de la biodiversité et des paysages – Titre VI Paysage.

 

Si l’on veut donner du sens, ici à l’aménagement du territoire et aux évolutions spatiales à l’encontre d’un certain laisser faire généré par l’imprévoyance du seul développement économique, la démarche paysagère exprime la médiation entre les différents usages du sol. C’est un regard collectif et partagé (participatif-citoyen, interdisciplinaire et interministériel), une sensibilité relationnelle avec la proximité du monde alentour et non une subjectivité précédemment cataloguée comme disqualifiante (autant de regards, autant de paysages !…) pour notre société de spécialistes s’ignorant trop souvent les uns les autres. Cette considération illustrait un certain dysfonctionnement institutionnel qui faisait auparavant barrage à la prise en compte du paysage et donc à la vue d’ensemble pour la cohérence du projet et la gestion de l’espace. Elle est réductrice et obsolète.

La Renaissance a instauré la notion et le mot « paysage » en privilégiant une considération picturale. Aujourd’hui, avec l’arrivée des éoliennes sur le devant de la scène « l’homme mesure de toute chose » est toujours d’actualité et nécessite par exemple de mettre en situation le développement humain et la transition écologique en leur procurant un cadre de vie. Soit un paysage vécu et en action afin d’apporter des réponses contemporaines de préservation, d’aménagement et de valorisation adaptées à chaque territoire à l’encontre de la banalisation et des modèles en copier-coller. Cependant, faute d’être reconnue comme une compétence obligatoire des collectivités territoriales, l’existence même d’une politique des paysages est trop souvent ignorée, en particulier par des élus ruraux fragilisés, en manque d’une ingénierie appropriée pour les assister et que la puissance publique considère comme non responsables. Cette situation perdurera tant qu’il ne sera pas fait usage du paysage selon sa signification et au moyen d’une démarche paysagère territoriale comme déclinaison de la politique de l’Etat, comme une médiation entre les différentes interventions humaines qui façonnent les paysages sur l’histoire et la géographie.

 

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