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Point-de-vue - Les faux matériaux, un contresens architectural
Benjamin Fleury, architecte urbaniste, Atelier Benjamin Fleury - © © Doc. Benjamin Fleury

Point-de-vue - Les faux matériaux, un contresens architectural

Benjamin Fleury, architecte urbaniste, Atelier Benjamin Fleury |  le 13/04/2015  |  Technique

"Alors que la matière est le principal canal d'émotions et de sens de l'architecture, le faux matériau est en soi un vide émotionnel ", selon Benjamin Fleury, architecte.

Si les inventions technologiques ont de tout temps permis des avancées, voire des révolutions, le développement des faux matériaux engage l’architecture dans une impasse, avec comme écueil la perte du sens et de l’émotion que doivent exprimer nos réalisations.

L’architecture se modifie suivant les évolutions propres à chaque époque, elle doit aujourd’hui se positionner par rapport au virtuel qui envahit et métamorphose chaque jour un peu plus notre quotidien : réalité virtuelle ou augmentée dans le cinéma, la médecine, les réseaux sociaux, les musées et, bien entendu, les jeux vidéo… Nous sommes ainsi reliés à des écrans où trop souvent la sublimation du réel est visée. Cette sublimation agit autant comme un refuge que comme une source d’insatisfaction lors du retour au réel.

Face à cela, la légitimité de l’architecture peut être renforcée, si elle propose un lien assuré avec le réel. Elle peut - et doit - agir sur notre quotidien de manière simple, sensible et sincère. Si elle peut nous aider à mieux vivre, qu’elle le fasse dans une réalité palpable et tangible, à travers l’émotion et le sens qu’elle nous procure. Rendue concrète par sa matérialité, elle doit être plus juste que jamais.

Pourtant, cette tentation de sublimation du réel gagne jusqu’à nos matériauthèques. Il suffit de taper le mot imitation dans le moteur de recherche de Batiproduits pour obtenir une liste déconcertante de 132 produits factices : clôture en béton imitation bois, carrelage imitation parquet, sol stratifié imitation carrelage, panneau de toiture en acier imitation tuile, papier peint imitation béton, etc. Des matières et matériaux se travestissant les uns les autres à des fins économiques, d’optimisation de temps de pose, ou encore de soi-disant durabilité. La boîte de Pandore s’est ouverte après-guerre avec le formica, stratifié décoratif reproduisant, pour certains, des motifs de bois. Et aujourd’hui les panneaux de bois sans bois, à la beauté intemporelle, constituent la falsification la plus en vue dans les espaces publics - car sollicités par les collectivités territoriales. Arrivent également en force les pavés en résine à coller, à la résistance exceptionnelle.

Ces matériaux pervertissent le rôle de l’architecture, qui est avant tout un langage, porteur de sens, et doit exprimer son époque, culturellement, politiquement et économiquement. Ce langage s’exprime par la lumière, la forme et la matière.

Alors que cette dernière est le principal canal d’émotions et de sens de l’architecture, le faux matériau est en soi un vide émotionnel : il n’a pas l’odeur de son apparence, il ne produit ni ne reflète de lumière correcte, ne renferme ni ne transfère de chaleur sincère, n’émet ni ne réverbère de sonorité juste. Bref, lissé et aseptisé, le faux matériau est au mieux muet ; au pire, vecteur d’une émotion négative, celle que nous renvoie sa duperie.

La matière est également patrimoniale, le matériau existe au sein de notre mémoire collective. Chaque territoire possède sa propre géologie, d’où est extraite sa matière, d’où l’on façonne ses matériaux, et qui en vertu de son climat, génère ses propres formes pour créer un patrimoine. Forme et matière sont donc intrinsèquement liées et lisibles dans chaque strate patrimoniale, alors que le faux matériau n’est qu’un élément sans racine ni histoire.
L’architecture est un reflet de notre société. Témoignage d’une époque, il sera en partie transmis aux futures générations et constituera le socle de leur culture. C’est en cela que le trinôme maître d’ouvrage-maître d’œuvre-entreprise porte la responsabilité de ne pas léguer des architectures construites sur le fictif, le mensonge ou le factice. « Le beau est la splendeur du vrai », énonçait Platon en son temps.

Pas faux.

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