Paysage

Point de vue – Le paysage facilite la gestion de l’incertitude

Mots clés : Démarche environnementale - Manifestations culturelles - Métier de la construction - Musées - galerie

Nouveau président du conseil scientifique de l’association Plante & Cité et professeur d’écologie au Museum national d’histoire naturelle, Philippe Clergeau estime que l’urbaniste gagnerait à s’impliquer dans le devenir de sa production en proposant des plans de gestion adaptative, pour développer un urbanisme durable et conscient des incertitudes environnementales et sociales à venir. Il place la gestion du paysage au cœur du projet.

Derrière le concept de ville durable, il y a une notion de gestion efficace et vertueuse impliquant de nombreux types d’acteurs, des technicités spécifiques et des gouvernances revisitées… En urbanisme, un des succès de la durabilité est de toute évidence la capacité à répondre à des contraintes et à des risques généralement objectivés comme les inondations. On parle alors d’adaptation, voire de résilience.

 

Risques multiples

 

Mais d’une manière générale, cette démarche dans la conception n’intéresse qu’un seul type de risque et on ne prend pas en compte une incertitude plus générale, face à de possibles accidents climatiques par exemple ou même des évolutions des pratiques de l’espace. Un des écueils à un urbanisme durable pourrait être cette absence de reconnaissance des multiples sources d’incertitudes qui impacteront à plus ou moins long terme un système complexe et dynamique comme le sont les systèmes naturels ou les systèmes urbains. Aujourd’hui les projets urbains les plus audacieux visent une adaptation ciblée alors qu’il serait indispensable de fournir plutôt une capacité de réaction à des incertitudes.

 

Temporalité après livraison

 

On pense l’approcher à travers les multiples rencontres d’acteurs et de spécialistes experts mais le projet est livré sans possibilité de réactivités ultérieures. Il faudrait par exemple dépasser les propositions d’Ateliers pluri-acteurs de conception aux différentes échelles spatiales (ville, bâtiment, logement) ou les prévisions complexes de détermination des incertitudes par les acteurs en les projetant aussi dans une temporalité après livraison. C’est-à-dire qu’il faudrait intégrer complètement une capacité de réaction aux incertitudes dans la conception du projet (réflexion sur l’organisation du bâti, rôle majeur des espaces non-bâtis…) mais aussi proposer simultanément un plan de gestion au cours du temps.

L’idée se rapprocherait alors de ce qui peut être attendu d’un paysagiste qui livre un jardin mais doit en toute logique intégrer un plan de gestion car un jardin n’est pas livré fini, c’est un espace en devenir. Pourrait-il en être de même pour une situation urbaine complexe ? On imagine que bien peu de bâtiments permettent une adaptation facile dans le temps. Un aménagement urbain peut-il être réactif à travers ses espaces verts et ses milieux naturels ?

 

Planification évolutive

 

Ces questions reposent l’objectif d’une planification non plus statique, mais capable d’évoluer au rythme de la nature et des sociétés. Dans ce sens, le concept de gestion adaptative est un processus d’amélioration des politiques et des pratiques de gestion qui se fonde sur une analyse multicritère et régulière des résultats antérieurs. C’est un apprentissage fondé généralement sur des expérimentations et/ou sur des retours d’expérience qui permettent ou non une remise en question de choix antérieurs.

Cette stratégie est intéressante en ce qu’elle intègre pleinement les notions de complexité des facteurs, d’incertitude de l’action et d’apparition de perturbations dans un programme établi. Cette forme d’apprentissage impose à la fois un suivi fondé sur l’étude de quelques indicateurs et une co-construction des réflexions et des décisions (avec très souvent des démarches participatives et des implications de chercheurs).

 

Tester des hypothèses

 

Les acteurs locaux participent alors à l’élaboration des questions et des actions de gestion qui peuvent être considérées comme des hypothèses à tester. Le fait d’analyser périodiquement les résultats et les points forts et faibles du système permet non seulement de redresser, si besoin, les pratiques mises en œuvre mais aussi de les ajuster à une possible évolution temporelle des contraintes.

Cette stratégie a été formalisée d’abord en gestion d’écosystèmes au Canada et en gestion de faune problématique en Australie, aux Etats-Unis, et en France. Elle est utilisée aujourd’hui en gestion des ouvrages hydrauliques de la Sèvre Nantaise. Elle pourrait s’appliquer en urbanisation en ciblant les espaces non-bâtis, qu’ils soient publics ou privés.

Par rapport à un projet qui est actuellement livré fini, l’idée d’un réexamen régulier notamment des pratiques et de l’état des différents espaces permettraient au paysagiste et à l’urbaniste de redresser le tir, par exemple en modifiant des plans de plantation ou des trajectoires de mobilité douce, voire en questionnant l’intérêt de certains bâtiments, etc. Une nouvelle contrainte, par exemple l’émergence d’un problème d’inondation, redirigerait les diagnostics puis les actions à mener sur les espaces considérés, bâtis ou non.

 

Apprentissage interactif

 

Ces idées rejoignent la proposition d’une liaison entre urbanisme de programmation et vécu des habitants à travers un processus collectif d’apprentissage continu basé sur l’interaction. Cette démarche supplémentaire, actée dès le début de la conception, peut être conduite par la maitrise d’ouvrage mais l’urbaniste gagnerait à y participer, voire à l’organiser, en proposant lui-même comme une composante du projet, un plan de gestion adaptative et les acteurs internes et externes (experts…) capables de contribuer efficacement à cette gestion itérative (analyse tous les 5 ans par ex.). Le fait de projeter formellement le concepteur dans l’après pourrait être porteur d’une prise en compte renforcée pour un développement durable et une transition environnementale opérationnelle.

La conception du paysage serait alors bien au cœur du projet urbain durable tant dans ses diagnostics en amont, dans ses créations que dans ses capacités de gestion. Les aspects fonctionnels interrogent alors les collaborations entre paysagistes concepteurs et écologues, avant même celle de l’architecte.

 

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