Profession

Patrick Grépinet : « La réglementation accessibilité n’aboutit pas nécessairement à un gonflement inutile des surfaces »

Auteur d’ouvrages sur l’accessibilité des bâtiments, Patrick Grépinet réagit au « tissu d’affirmations gratuites » énoncé sur le sujet par les architectes Emmanuelle Colboc, Cristina Conrad et Dominique Tessier, dans leur point de vue publié par le Moniteur.fr le 16 septembre 2010.

Trois architectes viennent d’alerter le secrétaire d’Etat au Logement sur le scandale de la réglementation sur le handicap. Chacun est libre de s’exprimer mais on peut malgré tout s’étonner que, parmi les signataires, figure la présidente des architectes-conseils de l’Etat dont le rôle devrait être, en principe, de porter la politique de qualité architecturale voulue par l’Etat. Ces trois architectes ne représentent a priori qu’eux-mêmes mais par l’écho que leur apporte Le Moniteur, ils donnent le sentiment que leur avis est largement partagé. Cela reste à prouver. Or, une affirmation péremptoire ne se transforme pas en vérité absolue par la simple notoriété de son auteur. Il ne suffit pas d’affirmer que la réglementation accessibilité ralentit la construction de logements, ou contredit les objectifs d’habitabilité et d’écologie, encore faut-il le prouver. De même, dire que la majoration de 5 m2 accordée n’est pas efficiente relève de la même affirmation gratuite.

Inspiration

Pour travailler sur le sujet depuis de nombreuses années, avant même la loi de février 2005, je peux affirmer au contraire que, pour beaucoup de maîtres d’ouvrages et d’architectes, mais qui respectaient déjà la loi de 1975, la loi de 2005 n’a pas fondamentalement changé les choses. Dans beaucoup de domaines, la contrainte peut être considérée soit comme un obstacle, soit au contraire comme une opportunité. L’architecture n’échappe pas à cette règle. Les meilleurs architectes disent souvent que la contrainte est source d’inspiration et de créativité. Mais pour cela, encore faut-il connaître les textes. Le discours porté par ces architectes montre qu’ils n’en ont qu’une connaissance très approximative, qu’ils n’en ont compris ni l’esprit ni la lettre. Où ont-ils bien pu lire qu’en cas de réhabilitation, les portes palières doivent être élargies pour permettre le passage d’un fauteuil roulant ? Leur liste des conséquences désastreuses de la réglementation n’est qu’un tissu d’affirmations gratuites, au mieux non étayées et très approximatives, au pire totalement fausses. Je les invite donc à participer de toute urgence à l’une des formations organisées sur ce sujet, par Le Moniteur précisément.

Concertation

Pour examiner régulièrement des projets, je peux affirmer que non, la réglementation accessibilité n’aboutit pas nécessairement à un gonflement inutile des surfaces. La contrainte économique des opérateurs a probablement été beaucoup plus néfaste que la réglementation. Quand les prix de la construction, en période de surchauffe, augmentaient de 10% alors que la capacité des acheteurs diminuait d’autant, que se passait-il : les surfaces diminuaient et la production ralentissait. L’explosion des prix de ces dernières années, et leur conséquence en matière de surface des logements, n’a rien à voir avec la réglementation.
La mise en accessibilité du cadre bâti est un choix de société et la réglementation, qui résulte d’un long travail de concertation entre tous les acteurs, est le reflet de ce choix. Personne n’a jamais dit que son application n’allait pas changer certaines façons de construire. Mais si son application aboutit à réfléchir à des espaces plus conviviaux, cuisine ouverte sur séjour, entrée intégrée à l’espace de vie, diminution du nombre de portes,…plus conforme au mode de vie actuel, tout le monde sera gagnant. La réglementation ne cherche pas à adapter tous les logements. Elle cherche à rendre facilement adaptables les logements sans travaux sur la structure.

Dérogation

Je suis malgré tout d’accord sur un point : il faut rétablir la possibilité de dérogations même pour les opérations nouvelles : la réglementation ne peut pas tout prévoir et une solution dérogatoire peut dans certains cas être plus pertinente que la solution réglementaire. Mais bien entendu, pour des cas limités, et sous le contrôle de la sous commission départementale d’accessibilité. Cette polémique a au moins un intérêt : celui de mettre en évidence la nécessité de renforcer la formation de tous les acteurs dans ce domaine, et pas seulement celle des jeunes architectes dans les écoles.

Patrick Grépinet est auteur de deux ouvrages parus aux Editions du Moniteur : « Concevoir un bâtiment accessible aux personnes handicapées » (2008, 231 pages, 55 euros) et « Réglementation accessibilité. Recueil des textes officiels » (2008, 360 pages, 60 euros).

 

Focus

Emmanuelle Colboc, Cristina Conrad et Dominique Tessier (architectes) répondent

C’est bien parce que nous sommes porteurs de la qualité architecturale que nous nous permettons d’alerter le gouvernement sur les problèmes que pose l’application de cette nouvelle réglementation dans le contexte actuel.

C’est bien parce que notre avis est largement partagé par des architectes, bien sûr, mais aussi par des maîtres d’ouvrage publics et privés, par les bureaux de contrôles qui sont souvent comme nous désarçonnés, et par les futurs habitants eux-mêmes qui ne comprennent pas pourquoi leurs toilettes sont si grands et leur séjour devenu si petit.

La majoration de cinq mètres carrés n’a jamais été appliquée sur les programmes que nous avons ou sommes en train de réaliser.

Ce n’est malheureusement pas une connaissance approximative mais bien plutôt la mise en application quotidienne de ces règles qui nous conduit à affirmer que celle-ci induit des portes accessibles aux fauteuils roulants dans le cas de réhabilitation.

Les contraintes ne nous inquiètent pas, mais nous avons une grande conscience de ce que nous construisons. Aujourd’hui, après plusieurs années de pratique, nous sommes en mesure d’affirmer que cette règle ne peut pas atteindre les objectifs qu’elle s’est fixée.

Nous ne nous serions pas permis d’écrire cette lettre au Secrétaire d’Etat, si chacun de nos propos n’étaient parfaitement fondés, non pas sur une seule expérience, mais sur d’innombrables. Seule une rencontre en présence du MEEDDEM permettrait d’échanger nos points de vue afin de faire évoluer cette réglementation.

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  • - Le

    A l'anonyme du 19/10/2010 - 10h25

    Evidemment il est toujours de rigueur de mettre au pilori l’architecte, qui n’est malheureusement plus le seul décideur en matière de conception de logements … on aura encore oublié qu’un commanditaire lui commande d’executer. Les architectes ne souhaitent pas abroger l’accessibilité, que nous reconnaissons tous come une necessité, mais cette norme fabrique de l’aberration que nous dénonçons, car nous devons l’appliquer avec les cahiers des charges de nos commanditaires. Pour l’exemple : Le T2 promoteur sous l’effet conjugué des contraintes économiques et de la norme, fait désormais 38m² , la chambre (13m²), l’entrée disparue, le WC dans la Salle de bains(5m²), un couloir placard de 2m², la cuisine (5m²) est dans le séjour qui mécaniquement se réduit à 13m² ! Le cas des T3 (42-44m²) est pire, il n’y a plus une seule chambre habitable au dela des 9 m² placards compris …. quand les architectes vous disent qu’on vous fabrique de l’horreur, Croyez les et alarmez vous !!
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  • - Le

    Handicap neuronal de certains archi et non des moindres!

    C’est bien connu les hommes de coeur ont fait que les batiments, logements et autres ERP, ont été parfaitement accessibles aux poilus paralytiques, les polio, les accidentés divers…. Ils ont pu visiter leurs amis, participer à la vie sociale et culturelle…, comme ils le voulaient…grâce aux architectes de notre bonne France nous avons un parc modèle en ce domaine et on se demande bien pourquoi il a fallu pondre une loi pour rendre tout ce qui l’était déjà, à leurs yeux, accessible à tous. Messieurs ou Mesdames les anonymes soyez assurés que les générations passées et futures vous tiennent rigueur de vos oublis permanents et plus encore de votre égoïsme neuronal et systèmique.
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  • - Le

    les regles d'accessibilites deviennent un handicap!

    je n’admet pas que des bien pensant éloignés de la réalité du terrain viennent remplacer le travail des professionnels (architectes ; ingénieurs …….) et pondent sans cesse des règles coûteuses et incohérentes;Il faut arrêter ces staliniens de la bonne pensée ;Le bâtiment devient trop coûteux et n’est plus accessible ni aux handicapés ni aux primo- accédants Ce ne sont pas des règles passe partout qui aideront l’handicapé; je suis pour l’aide à la personne ,car plus humaine Pour cela nous n’avons pas besoin de technocrates mais d4 hommes de coeur
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  • - Le
    On ne peut malheureusement que soutenir la réalité des propos de Mmes Colboc et Conrad ainsi que de M.Tessier. Leur mise en garde est parfaitement fondée et vérifiée tous les jours. Cela confirme que les ingénieurs de l’état se trouvent trop loin des réalités de l’acte de construire et ignorent les conséquences qu’engendrent un cadre normatif mal pensé. Le logement voulut durable et universel cours au désastre, en voyant systématiquement ses surfaces réduites au plus petit dénominateur commun, tandis que leur nombre par unité foncière augmente. Les conséquences de la norme sont aujourd’hui une plus grande capacité à construire des logements inconfortables, et ne prenent pas d’avantage en compte des handicap particuliers. M. Grepinet, soyez assuré que les prochaines générations, sauront nous en tenir rigueur et qu’en tant qu’architecte je me reconnais parfaitement dans les propos de mes confrères.
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