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Paola Viganò, Grand prix de l'urbanisme :
Paola Viganò, Grand prix de l’urbanisme - © © Vincent Leloup/Le Moniteur

Paola Viganò, Grand prix de l'urbanisme : "La ville est une ressource renouvelable"

Propos recueillis par Cyrille Véran |  le 13/12/2013  |  France viganoEnvironnementEtatEurope

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Pour la première fois depuis sa création en 1989, le Grand prix de l'urbanisme sera attribué à une femme, qui l'a reçu des mains de la ministre de l'Ecologie Cécile Duflot le 16 décembre à Paris. Chercheur, enseignante et praticienne, l'Italienne Paola Viganò explique sa démarche de projet et confronte les pratiques urbaines en France et à l'étranger.

Vous menez de front recherche, enseignement et pratique. Est-ce indispensable pour un urbaniste aujourd'hui ?

C'est une nécessité pour l'urbaniste de s'appuyer sur ces trois piliers dans cette période de crise économique, sociale et liée au changement climatique, qui impose de revoir nos modèles d'urbanisation, nos styles de vie, et de s'interroger sur ce que sera la ville de demain. Cette remise en cause a un corollaire : la commande évolue aussi. Les objectifs d'une collectivité ne sont plus aussi clairs et consensuels que dans la commande classique où notre rôle consistait à proposer des solutions spatiales à un projet urbain politiquement construit. Dans le cas de cette nouvelle commande, plus incertaine, le projet et la recherche peuvent être convoqués pour définir des objectifs, mettre en regard des moyens, et clarifier des situations complexes. En urbanisme, la recherche se nourrit des conditions concrètes du projet et du contact avec les professionnels.

Vos travaux mettent en avant les concepts de ville diffuse, de porosité, d'isotropie...

Le français est une langue sophistiquée et il ne faut pas avoir peur des mots ! Dans les réunions de quartier, les habitants comprennent très bien ce langage et se l'approprient. Le concept de ville diffuse a été développé par Francesco Indovina et Bernardo Secchi, professeurs à l'Institut universitaire d'architecture de Venise (IUAV), dans les années 1990 à partir d'une analyse de l'aire métropolitaine de Venise, cas paradigmatique d'étalement urbain. Sur ce territoire, l'urbanité et la mixité des fonctions - activité économique, agriculture, équipements - sont partout, permises par le maillage régulier des infrastructures (d'eau et de voiries). C'est pourquoi nous parlons d'isotropie, dans le sens où l'on retrouve les mêmes propriétés sur tout le territoire. Aujourd'hui, la question n'est pas de savoir si on veut cette ville étalée ou pas, mais de réfléchir à comment l'améliorer. La Vénétie est confrontée au vieillissement de la population et à une forte immigration. Mais elle a un certain nombre d'atouts : des espaces libres, une agriculture omniprésente, un réseau d'eau, qui génère des risques mais compose aussi un paysage… C'est cette porosité qui rend les projets possibles. Il y a eu un mouvement massif pour promouvoir la ville dense et condamner la ville diffuse. Or, il n'y a pas une forme plus négative qu'une autre, il faut se pencher sur le caractère de chacune, adapter les stratégies, et réfléchir aux synergies entre ces formes.

Vos projets s'appuient aussi sur l'étude de scénarios. En quoi cela vous est-il utile ?

Le scénario est un outil, utilisé par les urbanistes et architectes mais aussi par les économistes et tous ceux qui construisent une démarche pour traiter la question du futur. Le scénario, c'est avoir le courage de penser l'impensable, regarder en face même ce que l'on ne veut pas voir. Ce n'est donc pas forcément positif. Contrairement à la vision qui se dessine lorsqu'on a fait le tour des scénarios possibles et incarne des choix politiques pour le futur, portés de manière collective.

La consultation du Grand Paris, à laquelle vous participez avec Bernardo Secchi, illustre-t-elle cette forme de commande émergente que vous décrivez ?

Avec la consultation du Grand Paris, on est clairement dans la construction d'une vision qui n'existe pas. Le premier appel à candidatures, lancé en 2007, invitait à mettre en relation professionnels, universitaires et chercheurs pour construire cette vision. Avec l'architecte urbaniste Bernardo Secchi, nous avons constitué une équipe comprenant, entre autres, des étudiants d'horizons culturels très divers et arpenté l'Est parisien parallèlement aux workshops. Ce travail nous a permis de comprendre la rigidité de cette métropole, sa difficulté à s'adapter, à évoluer. Aujourd'hui, c'est une relation à construire avec le territoire qui prend du temps. L'Atelier du Grand Paris doit avoir une légitimité sur le terrain et par le terrain. C'est en effet une autre affaire de se positionner en tant qu'Atelier du Grand Paris plutôt que professionnels isolés, déconnectés d'un processus en cours.

Vous participez à de grandes consultations dans plusieurs villes d'Europe. Comment situez-vous la commande française ?

On ne peut pas généraliser. La situation est différente pour chaque ville. Pour le Grand Paris, les actions engagées ne me semblent pas être à l'échelle des problèmes. Cette métropole doit être repensée à fond, parce qu'elle ne fonctionne pas du point de vue de la mobilité et du logement, de la justice spatiale et environnementale. Ce n'est pas suffisant de dire qu'il y a des lieux habités pour qu'ils soient habitables. Lors de la seconde consultation, nous avons choisi d'étudier cette question de « l'habitabilité » dans le nord du Grand Paris, et celle-ci passe par l'amélioration des transports, la requalification des tissus existants, le développement d'espaces de travail pour l'artisanat et les petites entreprises, l'expansion de l'espace public. Mais cela suppose une stratégie et d'identifier et répertorier les espaces « poreux » à partir desquels nous pouvons mettre en place cette stratégie. La Ville de Montpellier montre plus de courage pour sortir d'un héritage délicat. Des pans entiers de son territoire se sont retrouvés à la marge suite aux opérations phares lancées par l'ancien maire Georges Frêche. L'actuelle municipalité veut en finir avec cette dualité où l'on a, d'un côté, une ville-vitrine qui a fait l'objet d'aménagements coûteux et, de l'autre, une vaste périphérie avec un centre historique très petit, qu'il faut adapter aux évolutions de la population et à une économie marquée par un fort taux de chômage. Pour cette consultation, nous sommes rentrés dans le détail de cette ville et avons imaginé d'autres cycles de vie à l'horizon 2040 pour le pavillonnaire, les pôles de recherche, le centre-ville vieillissant… Notre stratégie repose sur le recyclage. Il y a un capital spatial qu'il faut regarder comme tel et, si on envisage un nouveau cycle pour celui-ci, alors la ville peut devenir une ressource renouvelable.

Que pensez-vous du débat que suscite la création de la métropole du Grand Paris ?

Paris a la capacité de générer une attractivité sur un territoire plus large que le sien. C'est une vision à court terme de penser que la création de la métropole va, à elle seule, renforcer le pouvoir de la capitale. On a évoqué aussi le risque de gentrification des communes au nord du périphérique incluses dans la métropole. Mais, dans ce cas, il faut le penser et le gérer. La gouvernance en l'état actuel ne fonctionne pas, même si certaines intercommunalités se montrent très dynamiques. Nous proposons de renforcer les relations horizontales dans le Grand Paris. C'est l'idée de « métropole horizontale », qui est à l'œuvre par exemple à Bruxelles : la capitale entretient des relations étroites avec les autres villes, qui ont chacune leur spécificité (université, port, etc.) et sont présentes sur la scène politique, économique et culturelle. Ce territoire diffus sera peut-être un jour reconnu comme modèle. Paris n'est pas, à l'heure actuelle, une métropole poreuse et horizontale. Il faut un projet pour cela, qui dictera la bonne échelle de gouvernance.

Quel regard portez-vous sur nos ZAC françaises ? Est-ce un bon outil ?

Je suis souvent effrayée par l'image et l'ambiance homogènes qui se dégagent des ZAC alors qu'elles s'implantent sur des territoires très différents. A Rennes, dans le quartier de la Courrouze où nous travaillons depuis dix ans, je crois que nous avons su y échapper, avec un projet qui valorise le lieu et se veut attentif aux pratiques en place. Nous voulions pour la Courrouze un quartier de ville normal, du quotidien. Avec des espaces publics de qualité, qui construisent une nouvelle nature et des lieux d'échange au-delà du quartier. Je regrette en revanche que nous n'ayons pas pu obtenir des logements plus qualitatifs. Les promoteurs arrivent souvent avec des idées arrêtées et le rôle de l'architecte est faible. La réglementation thermique n'a pas produit, comme dans d'autre pays, des logements plus confortables et un renouvellement du langage architectural. Dans le processus d'élaboration des ZAC, les relations entre urbaniste, promoteur et architecte sont à repenser. Les marges de progrès sont là.

La ville d'Anvers, pour laquelle vous avez élaboré le schéma directeur de 2003 à 2006 et aménagé des espaces publics, constitue-t-elle un modèle de développement urbain ?

A Anvers, le futur était quelque chose à construire et les interlocuteurs dynamiques, prêts à investir pour penser le devenir de leur ville. Nous avons commencé par réaliser le parc Spoor Noord, sur une ancienne plate-forme ferroviaire, qui a permis d'établir une connexion entre les quartiers. C'est seulement après que nous avons élargi la réflexion à toute la commune, en identifiant cinq espaces stratégiques jouant un rôle clé pour la rénovation de la ville. Le projet urbain ne doit pas rester dans son périmètre, il est une occasion de regarder la ville à partir de lieux concrets, connus, qui peuvent devenir des leviers de transformation. Nous avons étudié la porosité de la ville : les dynamiques individuelles, comme celle de jeunes couples flamands qui avaient commencé à s'installer dans la partie centrale dégradée, occupée par une population immigrée. Elles ont, elles aussi, participé à la requalification du centre-ville, déserté depuis des années par les populations aisées. Il ne faut pas négliger ces petits projets qui ont parfois un impact plus important que les politiques urbaines menées sur de grands territoires. C'est la leçon d'Anvers.

Quelles sont, à vos yeux, les qualités d'un bon urbaniste ?

Une grande curiosité et une distance critique. Le métier d'urbaniste est délicat car il touche à la politique, à l'économie, au pouvoir. Il faut être capable de traverser cette complexité avec un point de vue détaché. L'implication est parfois très forte lorsque vous travaillez avec les populations, organisez les concertations, discutez avec les politiques et les fonctionnaires pendant des mois. L'urbaniste doit donc être capable tout à la fois de s'imprégner des situations, d'être « poreux », et de s'en détacher, de réfléchir à la longue durée. Chez Bernardo Secchi, avec qui je travaille depuis plus de vingt ans, j'apprécie cet équilibre entre une réflexion intellectuelle poussée et une capacité à rentrer dans les conditions concrètes d'élaboration du projet. Tout projet nécessite une construction rigoureuse et lisible. Mais il part du concret, du sensible, de l'expérience. Ces deux approches sont essentielles.

www.secchi-vigano.it

Retrouvez cet entretien avec Paola Viganò, illustré par ses projets en France (Paris, Rennes, Montpellier) et en Belgique (Anvers, Malines), dans « Le Moniteur » n°5742 daté du 13 décembre 2013, pp. 46-51.

Paola Viganò

1961 : naissance à Sondrio (Italie).

1990 : création de Studio Associato Secchi Viganò (Milan) avec Bernardo Secchi.

2001 : professeur d'urbanisme à l'IUAV (université de Venise).

2003-2009 : réalisation du parc urbain Spoor Noord et de la place du Théâtre à Anvers.

2003-2006 : schéma directeur d'Anvers.

Depuis 2003 : mission de maîtrise d'œuvre pour la ZAC La Courrouze, à Rennes.

2011-2013 : concours pour le projet urbain Montpellier 2040 (lauréat) et consultation internationale sur les enjeux du Scot de Lille Métropole (Lille Métropole 2030).

2012 : parution de l'ouvrage « Les Territoires de l'urbanisme », Editions MétisPresses.

2012-2013 : nouvelle consultation internationale sur le Grand Paris.

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