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« Nous sommes tout à fait juge et partie »

Propos recueillis par Marie-Douce Albert |  le 25/05/2018  |  SantéArchitectureTechniqueEnvironnementBouches-du-Rhône

Entretien avec Julien Choppin, Nicola Delon et Sébastien Eymard,architectes de l'agence Encore Heureux et commissaires du pavillon de la France. -

Au pavillon de la France, l'agence Encore Heureux présente des initiatives urbaines portées par un engagement écologique, social et politique.

Pour la Biennale d'architecture qui ouvre ce 26 mai à Venise, les commissaires générales - les architectes irlandaises Yvonne Farrell et Shelley McNamara - ont choisi pour thème « Freespace », soit « espace libre ». Quelle interprétation en offrez-vous au pavillon de la France ?

Julien Choppin : Nous avons souhaité voir en quoi ce thème résonnait avec les conceptions que nous portons. Nous nous sommes demandé si la « liberté » qu'il évoque existe aujourd'hui, à quel endroit et qui la porte. A Venise, nous présentons donc 10 lieux français qui, selon nous, en incarnent une forme, que ce soit en matière d'organisation spatiale, de gouvernance ou encore d'usage.

Sébastien Eymard : Le sujet, tel qu'il semblait posé par la Biennale, porte sur ce que l'architecture peut offrir de plus, en termes de supplément d'âme et de générosité notamment spatiale des bâtiments. Mais l'architecture et l'architecte offrent bien au-delà d'éléments construits.

Nos 10 sites proposent ainsi des réflexions sur la société, sur les manières de repenser la façon dont les gens vivent ensemble, dont le travail se transforme, dont nous abordons la crise écologique, etc.

J. C. : En tant qu'architectes, nous devons nous intéresser à l'architecture invisible des relations sociales, qui permet que les lieux fonctionnent et qu'on y agit peut-être différemment. Cela nous correspond davantage que de nous cantonner à des questions de dessin, de pure forme, qui sont aujourd'hui déconnectées de l'urgence.

Ces sites, que vous avez baptisés « Lieux infinis », sont des expérimentations lancées par des collectivités ou la société civile. Il s'agit d'anciens bureaux devenus lieu de création à Saint-Denis, d'un couvent transformé en habitat participatif à Auch, de l'occupation temporaire de l'ancien hôpital parisien Saint-Vincent-de-Paul…

En quoi se ressemblent-ils ?

S. E. : Ces expériences sont difficiles à qualifier d'une seule phrase. On les a parfois appelées lieux alternatifs ou « lieux du commun » ; nous avons opté pour « Lieux infinis ». Leurs points de ressemblance sont nombreux avec, tout d'abord, la multiplicité des usages qui s'y développent. Ces initiatives parviennent aussi à répondre à des préoccupations fonda mentales tant écologiques que sociales et politiques, à travers la capacité, notamment, de mélanger des milieux sociaux totalement différents. Nous avons pris conscience que la mixité que nous y avons rencontrée n'existe pas dans beaucoup d'autres lieux qui, pourtant, essaient de la créer sans doute de manière artificielle.

J. C. : Un autre de leurs traits communs est qu'ils réveillent des délaissés : un bâtiment, une friche, une parcelle non construite… En tout cas, ils s'appuient sur une histoire déjà présente. Mais ils ont aussi de grandes différences. Certains sont très précaires, voire à la limite de l'illégalité. Quelques-uns sont temporaires. En revanche, d'autres sont très institutionnels, comme le Centquatre, le centre culturel installé dans les anciennes Pompes funèbres de Paris.

Enfin, nous les avons choisis non pas parce que nous les pensions exemplaires, mais parce qu'ils font famille. Tous partagent l'envie de sortir des fonctionnements classiques.

« Nous avons choisi ces lieux non parce qu'ils sont exemplaires, mais parce qu'ils font famille. »

Font-ils figure d'exceptions ?

S. E. : D'autres pays d'Europe dénombrent davantage d'expériences, et plus développées. Même en France, quand on commence à en discuter, on se rend compte que beaucoup d'initiatives existent.

J. C. : L'exposition s'inscrit dans une histoire longue, celle des friches comme « Nouveaux territoires de l'art », évoqués en 2005 dans le rapport de Fabrice Lextrait, celle du squat… Jusqu'aux formes plus radicales que sont les « zones à défendre » (ZAD) et qui interrogent des réalités actuelles : qu'est-ce que la propriété ? Qu'est-ce qu'un territoire ? Qu'est-ce que l'initiative citoyenne ? Dans le catalogue, la journaliste Jade Lindgaard étudie cette question des ZAD pour tâcher d'expliquer ce qui, au-delà des polémiques, se joue concrètement.

La ZAD de Notre-Dame-des-Landes est-elle présentée dans l'exposition ?

S. E. : Elle l'est dans le catalogue, comme un exemple des questions posées par « Lieux infinis », mais elle ne figure pas dans l'exposition.

J. C. : Avec l'actualité récente, cela aurait paru déplacé. Il ne s'agissait pas de faire de la récupération, mais de comprendre comment une telle histoire fait bouger les lignes.

Votre agence, qui est installée dans l'un de ces lieux, est aussi impliquée dans plusieurs des projets présentés.

Votre vision n'est-elle pas partisane ?

Nicola Delon : Nous sommes tout à fait juge et partie ! Mais en étant au cœur de ces lieux et de leur complexité, nous pouvons la partager. Ce sujet, nous l'avons aussi choisi parce que ces endroits nous ont apporté des émotions fortes.

Se rendre à la Ferme du bonheur, en plein Nanterre, et être accueilli par des paons qui font la roue, c'est goûter à une utopie dingue. A la Convention, à Auch, il est incroyable de voir des gens qui n'avaient pas la possibilité d'emprunter pour devenir propriétaires et qui, parce qu'ils se sont réunis à 16 familles, ont pu racheter un ancien couvent et y aménager leurs logements. De plus, davantage que des projets architecturaux, « Lieux infinis » parle de processus engagés sur les 10 sites et du rôle de l'architecte. Il est un acteur central - il faut quand même le marteler à l'heure où l'on voudrait le faire disparaître - mais avec des compétences élargies et installées dans la durée.

D'ailleurs, nous utilisons aussi ce mot « infini » pour désigner des architectures qui ne sont pas des images figées mais qui, même après leur inauguration, peuvent continuer à se transformer. Pour citer l'architecte Matthieu Poitevin qui œuvre depuis longtemps à la friche de la Belle de Mai, à Marseille, « le fini c'est la mort et l'infini c'est la vie ».

Ces processus alternatifs, collaboratifs, participatifs, ne sont-ils pas une simple mode ?

S. E. : Ce n'est pas gênant, les modes. Par exemple, si celle de la « salade » sur les bâtiments aboutit à ce que, dans tous les projets d'aménagement, les toitures soient cultivées, ça ira plutôt dans le bon sens.

N. D. : Encourageons les modes positives ! En revanche, il faut distinguer mode et effet de mode. Comme dans toute tendance, il y a ceux qui la lancent et ceux qui veulent l'imiter… Et n'y arrivent jamais.

Posons la question inverse : cette façon de fabriquer la ville va-t-elle se généraliser ?

N. D. : Récemment, j'étais avec un dirigeant de Paris Batignolles Aménagement, chargé du site de l'ancien hôpital Saint-Vincent-de-Paul. Il reconnaissait qu'au départ, il n'avait pas cru à l'expérience d'occupation transitoire des Grands Voisins, mais qu'il s'était rendu compte qu'elle avait permis d'installer des fonctions qu'il n'avait jamais imaginé voir s'installer dans le XIVe arrondissement, comme l'accueil de migrants. Et qu'on ne pouvait finalement pas démolir la Lingerie tant elle était devenue un espace d'hypersociabilité sur le site. L'étape des Grands Voisins a modifié la façon dont sera rédigé le cahier des charges du projet définitif.

C'est une géniale accélération de l'expérience urbaine.

« Freespace », 16e Exposition internationale d'architecture, se tiendra du 26 mai au 25 novembre aux Giardini et à l'Arsenal de Venise.

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