En direct

Voir le texte original (PDF) - ©

"Non merci ! (pourquoi je me retire de l’architecture)" par David Ventre, architecte

CHESSA Milena |  le 01/04/2008  |  France ArchitecturePrix d'architectureConcoursProfessionnels

Ma newsletter personnalisée

Ajouter ce(s) thème(s) à ma newsletter personnalisée

France
Architecture
Prix d'architecture
Concours
Professionnels
Valider

Arrière petit fils, petit fils et fils d’architectes pour la plupart inscrits dans les annales, j’ai moi-même été lauréat de prix d’architecture (AJA, prix AMO, Prix National de la Réhabilitation).
Le talent que quelques uns m’ont m’accordé n’y fait rien : dans ces batailles de guerriers, avec ces partenaires qui nous astreignent à leur diapason contentieux et procédural, nous
passons tout notre temps à déjouer leurs pièges et perdons peu à peu notre œil, notre main, notre intellect pour guider notre pensée, notre sens pour garder notre humanité. Un gâchis !
Pourquoi ?
Pour accepter d’être humilié, méprisé, ruiné ?
NON MERCI !

Pour être court

Primo : Un lycée d’une région de France, dont le projet était récemment exposé à la Maison de l’Architecture.
Le dossier APD a été refusé par un client, conseillé par un officier sapeur-pompier, qui a exigé d’avoir tout d’un coup deux entités séparées alors que mon projet était un seul établissement.
Pour un architecte, cela l’oblige à changer la plupart de ses plans, ses coupes, ses façades !
Pour motiver ses refus, le client a fait sous traiter à mon économiste la vérification de mes plans.
Ce même client m’a convoqué de façon récurrente en abusant de façon unilatérale de ma disponibilité.
Je n’ai été payé qu’à la remise d’un projet compatible avec toutes les exigences aux proportions swiftiennes du sapeur-pompier. J’avais un dossier de 60 plans "A0", mon atelier n’a pu le supporter ! Une fois l’APD rendu après quatorze mois de travail continu, j’ai licencié tous mes salariés, dont le paiement des salaires a représenté la totalité de mes honoraires.
Le client a alors réduit ces honoraires de 23 %. Il a même poussé l’extravagance d’appliquer des pénalités de retard sur des modifications qu’il avait lui-même demandées. Il tente aujourd’hui de faire payer par mes assurances deux mois de retard de l’entreprise.

Actuellement je conduis presque seul un chantier de 12.000 m2 sur un terrain 2,5 hectares. Je n’ai pas eu les moyens d’embaucher qui que ce soit et le plein temps que demande ce chantier m’interdit toute prospection pour rebondir.
Je n’ai pas pu m’inscrire à des concours pendant trois ans (dur métier, où l’on chemine toujours à découvert, passant de l’immobilier à l’immobile). Après cinq ans, je peux de nouveau m’inscrire aux concours. Entre temps j’ai perdu tous mes contacts et je ne suis plus retenu : engrenage prévisible d’un étranglement.
Une procédure est toujours en cours et j’attends mes honoraires depuis six ans.

Secondo : J’ai construit un programme de logements pour une SEM d’un département. Parcours sans faute qui a reçu le prix national du Ministère de la Culture consacré à la réhabilitation urbaine. La maîtrise d’ouvrage déléguée a amené l’entreprise générale devant les tribunaux pour ses huit mois de retard contractuel. Celle-ci a tenté de mettre en cause l’architecte. La maîtrise d’ouvrage déléguée a pour but de récupérer par ce contentieux une partie des honoraires dus à l’architecte par le biais de ses assurances (allez savoir pourquoi, dans le bâtiment, l’ingratitude est plus répandue que la reconnaissance !)
Ce dossier est entre les mains d’un expert depuis près de 6 ans. On attend encore son rapport.
J’attends mes honoraires depuis 6 ans.

Les marchés publics étaient la veine jugulaire de l’économie de ma structure. Elle a été coupée net. J’ai rejoint, 20 ans après, le niveau d’étiage de mes débuts.

Quels renseignements tirer de ces réalités ?

La profession d’architecte est parfaitement viable dans sa définition actuelle si, et seulement si, la maîtrise d’ouvrage est avisée. Or nous sommes face à une maîtrise d’ouvrage souvent déficiente dont les conséquences sont dramatiquement néfastes pour notre métier.
En effet nous sommes confrontés :
- à des structures juridico-administratives déléguées, pilotées par des chefs de projets qui peuvent même être particulièrement incompétents mais qui ont tout pouvoir pour nuire, dans un cynisme le plus total.
- à des maîtrises d’ouvrages qui s’entourent de conseillers en tous genres, parfois mauvais, qui peuvent être suffisamment dénigrant pour rejeter sévèrement un projet dans le seul but de motiver leurs propres orientations (sans douter qu’il puisse y en avoir d’autres tout aussi bonnes).
- à des difficultés juridiques de plus en plus menaçantes et des remises en question réglementaires de plus en plus lourdes, sans que nous soyons payés pour les assumer.

Je condamne un esprit de système incapable d’accepter toute autre logique que la sienne et cette nouvelle tentation arbitraire qui est en train de s'installer.
J’appelle à ce que cette montée aux extrêmes prélude à un retournement. N’est-il pas enfin temps que les collectivités territoriales françaises s’entourent de compétences, ne serait-ce que pour moduler les ardeurs "archicides" de leurs administrations ?
Rebâtir un modèle de profession à bout de souffle est une tâche immense. Chacun dans son domaine détient cet avenir à reconstruire : je continuerai donc ce combat.

N’ayons pas peur !

En ces temps de tumultes permanents où un petit rien suffit à fracasser les destins, le prix faustien à payer pour avoir le bonheur de construire est devenu inabordable.
Nous avons toutes les compétences techniques et opérationnelles pour gérer les dossiers qu’on nous confie mais la faiblesse économique dans laquelle on nous maintient ne peut plus tenir devant des mastodontes et leurs brutales supériorités financières.
Je n'ai qu'un seul regret : celui de me retirer sans avoir pu mettre en oeuvre la maturité de mon savoir. J’ai en effet mis du temps à démêler la complexité des matériaux, des couleurs, des détails, à maîtriser les espaces et à jauger leur parfait équilibre. J'ai peut être atteint ce que Fredy Girardet, en cuisines, appelle le juste moment.
Pour avoir l’impression de tourner la page, qu’on me laisse maintenant écouter Toscanini, qui disait "merde" à Mussolini.

David Ventre, architecte D.P.L.G, est embre du Conseil de l’Ordre des Architectes de la Région Ile de France.

Voir le texte original (PDF)

Une réaction, une suggestion... Ecrivez-nous !

Éditions du Moniteur Le Moniteur boutique

Accessibilité des bâtiments aux personnes handicapées

Accessibilité des bâtiments aux personnes handicapées

Date de parution : 08/2020

Voir

Handicap et construction

Handicap et construction

Date de parution : 07/2020

Voir

Montage d’une opération immobilière privée

Montage d’une opération immobilière privée

Date de parution : 07/2020

Voir

Accéder à la Boutique

Les bonnes raisons de s’abonnerAu Moniteur

  • La veille 24h/24 sur les marchés publics et privés
  • L’actualité nationale et régionale du secteur du BTP
  • La boite à outils réglementaire : marchés, urbanismes, environnement
  • Les services indices-index
Je m’abonne
Supports Moniteur