En direct

Philippe Gazeau, architecte - © © Domus

"Moins de réaction, plus de réflexion!"

par Philippe Gazeau, architecte |  le 30/07/2010  |  gazeauArchitectureParisInternationalPas-de-Calais

Ma newsletter personnalisée

Ajouter ce(s) thème(s) à ma newsletter personnalisée

Profession
gazeau
Architecture
Paris
International
Pas-de-Calais
Professionnels
Valider

L'architecte parisien Philippe Gazeau répond ici à Patrick Colombier. Ce dernier réagissait au propos de son confrère sur "La tour d'habitation comme architecture du quotidien".

Décidément, la qualité du débat sur l'architecture de grande hauteur à Paris et dans sa banlieue n'est pas satisfaisante, tant les arguments des "anti-tours" campent sur des positions simplistes et très éloignées de la réalité architecturale et urbaine contemporaine. Quant elle ne relève pas de l'anathème outrancier, de l'invective partisane, ou du propos de comptoir, la stratégie des opposants systématiques aux bâtiments de grande hauteur est de mettre en avant la faillite urbaine des opérations de rénovation modernistes qui ont mariés, en leur temps, l'urbanisme sur dalle avec l'architecture de grande hauteur, ou bien de stigmatiser la démesure caricaturale de projets exotiques contemporains, au Moyen-Orient et en Asie notamment.
Leur critique porte alors sur des modèles obsolètes que personne ne revendique plus, ou des exemples exceptionnels et lointains pour "design victims", qui n'ont rien à voir avec la réalité des problématiques et des projets actuels sur l'introduction d'immeubles de grande hauteur dans la métropole parisienne.

Un enfer ?

La discussion avec les opposants est très révélatrice : ceux-ci n'ont rien à proposer pour régler le problème endémique d'une inquiétante carence de logements au cœur des grandes métropoles. La difficulté à trouver des solutions, dans le contexte réglementaire actuel, pour construire plusieurs milliers d'habitations par an, sans aggraver l'étalement urbain de la région parisienne, ne semble pas les concerner.
Une autre de leur obsession est la mise en cause arbitraire des conditions de vie dans les tours d'habitation, avec des arguments totalement infondés : la vie quotidienne dans une tour serait un véritable enfer... Le caractère prétendument mortifère des tours d'habitation relève davantage du fantasme que d'une critique sérieuse et objective. Les résidents de tours sont plutôt satisfaits de leur condition de vie aérienne, même dans les opérations les plus décriées par l'opinion publique, comme celles du treizième, quinzième et dix-neuvième arrondissement de Paris.

Sinistrose

Pourquoi ne voit-on pas les mêmes pourfendeurs de la grande hauteur dénoncer la très médiocre qualité d'un grand nombre de projets de logements construits ces dernières années, et la véritable sinistrose qui en découle. Pourquoi ne s'insurgent-ils pas contre les réglementations, les normes et l'absence totale d'imagination des décideurs de tous poils qui produisent ces espaces tristes et rabougris de petite et moyenne hauteur ? Pourquoi ne reconnaît-on pas que le niveau de qualité spatiale et d'usage des appartements d'immeubles de grande hauteur conçus dans Paris il y a plus de trente ou quarante ans comme la tour de la rue Croulebarbe d'Edouard Albert, les grandes et hautes barres de la rue du Commandant-Mouchotte et de la rue Balard de Jean Dubuisson, ou bien encore certaines tours de l'opération "Front de Seine", est loin d'être atteint par la production parisienne contemporaine ?

On peut discuter de ces questions d'une autre façon, plus sereine et concrète :

Emergences

Comme par exemple se demander dans quelles conditions des tours de très grandes hauteurs peuvent apporter des réponses spécifiques et cohérentes à des situations architecturales et urbaines confuses?
De même que deux ou trois tours de très grande hauteur plantées au centre de Paris à des emplacements stratégiques, aux croisements les plus denses et les plus complexes des multiples réseaux métropolitains, projetteront le cœur de la ville dans le vingt et unième siècle, des émergences de grande hauteur pourront baliser les plus larges boulevards parisiens des arrondissements périphériques et les nouveaux territoires extra-muros du Grand Paris. Ces nouvelles tours périphériques ne doivent surtout pas être installées sur la boucle autoroutière du même nom, mais dans les quartiers les plus denses ou les plus connectés des communes périphériques, pour devenir d'indispensables et emblématiques repères locaux, au sein de la nouvelle identité métropolitaine partagée du Grand Paris.

Métamorphose

Ces nouvelles tours banlieusardes permettront, par leur impact architectural et leur échelle urbaine atypique, de régénérer et de redécouvrir ces paysages urbains souvent illisibles à l'occasion des opérations de restructuration nécessitées par leur implantation. Une opération en cours d'achèvement dans le centre de Montreuil le démontre en proposant une réponse de très grande hauteur cohérente avec le contexte urbain rénové du quartier de la mairie.
Les architectes Hubert et Roy, en réhabilitant intelligemment la tour Franklin (120m), ont ainsi transfiguré un bâtiment peu apprécié et rejeté à cause de son esthétique lourde et brutale et de son absence de rapport avec l'espace public, parce qu'engainé en partie basse dans une couronne de dalles et de volumes commerciaux qui le rendent complètement indifférent à son contexte. Les façades de la tour ont été allégées et éclaircies en enveloppant celles-ci dans une seconde peau de verre, la partie basse de la tour a été retravaillée en supprimant les volumes parasites et en reliant le rez-de-chaussée et le sous sol révélés à la nouvelle place urbaine du centre ville. Ainsi métamorphosé, ce bâtiment de très grande hauteur sublime le travail de rénovation urbaine d'Alvaro Siza et en devient l'élément le plus déterminant dans le paysage du quartier.

Nouvelle échelle

Une autre question pertinente est celle de la nature véritable de la relation de la grande hauteur avec l'état des choses auquel elle se trouve confrontée.
Un immeuble d'une hauteur de 50m est-il forcément et dans tous les cas un monstre urbain, et comment s'y prendre pour considérer dorénavant les tours d'habitation de 50m (et un peu plus si la réglementation le permet) comme une production architecturale ordinaire ?
Le projet (a)grandir Paris propose un nouveau système urbain et architectural, la grande hauteur, celle de tours d'habitation d'une quinzaine ou d'une vingtaine d'étages, superposé à l'existant, une nouvelle échelle émergeant de l'ancienne.
Ce nouveau dispositif provoque insensiblement une métamorphose du paysage urbain, celui de Paris et celui de sa banlieue, par infiltration et incrustation des vieux tissus post-haussmanniens, faubouriens et modernes.
Les deux systèmes s'épaulent et se renforcent mutuellement : la grande hauteur transperce et traverse à l'alignement le système homogène des îlots des grands boulevards parisiens, densifie et régénère les tissus disloqués des centres urbains de banlieues et celui des routes nationales qui les traversent.

Surdensité

En s'appuyant sur la partie rayonnante et non concentrique des boulevards parisiens et des grands axes de banlieue, ce projet met en place un dispositif urbain réactif capable de se prolonger de part et d'autre des limites administratives de la capitale pour relier le centre aux territoires périphériques, et créer de nouvelles centralités attractives à partir des structures urbaines les plus denses de l'agglomération. Cette surdensité verticale et intelligente permettra progressivement la création de plusieurs centaines de logements sociaux et étudiants par site concerné, et la modernisation radicale de ces derniers.
La morphologie d'une tour d'habitation, son élancement lui permet de se couler dans toutes sortes de contextes : hyper dense, comme l'îlot parisien qu'elle peut rentabiliser davantage en prenant la place d'une ancienne dent creuse ou d'un petit immeuble d'activités, ou moins constitué, dans la périphérie, en se glissant dans les marges plus ou moins disloquées du tissu faubourien, ou « in - urbain » comme les grandes emprises foncières des centres commerciaux. C'est une forme neuve, un peu exogène, mais terriblement efficace si on veut bien considérer le bâtiment de grande hauteur comme une architecture plus réceptive et plus communicative que d'autres par rapport à l'ensemble dont elle fait partie. Dans ce processus d'intrusion, la greffe incite toujours au dialogue. Ainsi l'implantation de logements sur les parkings des centres commerciaux obligeront du même coup ceux - ci à plus d'urbanité.

Coexistence forcée

Cette invasion opportuniste et pragmatique s'accroche et s'adapte localement à toutes les situations. Chaque implantation est traitée avec une extrême précision, chaque projet de tour est à la fois un instrument d'évaluation et de décodage du contexte existant et un vecteur inédit capable de proposer de nouveaux codes. Chaque projet de tour affirme une position particulière, une disponibilité locale, et n'est pas le produit d'un plan de composition général, mais le résultat de ce nouveau droit d'ingérence urbain permanent.
(a)grandir Paris devient donc petit à petit un projet de grande ampleur, discontinu et volontairement fragmentaire, ouvert à une plus grande diversité, qui continue la transformation nécessaire de Paris et la rénovation indispensable de son agglomération en construisant, d'une autre façon, la ville sur la ville.
Implantées dans les plis et replis des sites qu'elles colonisent sans forcément les phagocyter, ces nouvelles tours d'habitation devront s'adapter à leur contexte pour exister. Cette logique d'infiltration, cette coexistence forcée, facilitera l'assimilation de ces étranges figures pour les rendre progressivement familières et presque ordinaires.

Éditions du Moniteur Le Moniteur boutique

Diagnostic, entretien et réparation des ouvrages en béton armé en 44 fiches pratiques

Diagnostic, entretien et réparation des ouvrages en béton armé en 44 fiches pratiques

Date de parution : 03/2020

Voir

Contrats publics n° 206 - Février 2020

Contrats publics n° 206 - Février 2020

Date de parution : 02/2020

Voir

170 séquences pour mener une opération de construction

170 séquences pour mener une opération de construction

Date de parution : 01/2020

Voir

Accéder à la Boutique

Les bonnes raisons de s’abonnerAu Moniteur

  • La veille 24h/24 sur les marchés publics et privés
  • L’actualité nationale et régionale du secteur du BTP
  • La boite à outils réglementaire : marchés, urbanismes, environnement
  • Les services indices-index
Je m’abonne
Supports Moniteur