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Michel Destot « Les innovations majeures naissent dans les grandes villes »

Propos recueillis par Bertrand Fabre et Gilles Davoine |  le 12/09/2008  |  ConjonctureCollectivités localesArchitecture

L’Association des maires de grandes villes de France organisait la 8e Conférence des villes, le 11 septembre, à l’hôtel de ville de Paris. Son président Michel Destot plaide pour un renforcement institutionnel et politique des grandes agglomérations, à la hauteur des enjeux qu’elles portent en matière de compétitivité économique, de cadre de vie et de développement durable.

En quoi les agglomérations peuvent-elles être vecteur de progrès économique et social ?

Si on regarde l’histoire des grandes civilisations, on constate que c’est généralement à partir et autour des villes que s’est développée l’humanité : Athènes, Rome, Florence, Paris, Londres ou New York.

L’Etat-nation est une notion assez récente qui s’est propagée dans le monde essentiellement au XXe siècle. Si nous faisons le bilan du XXe siècle, avec ses guerres et ses génocides, nous voyons bien où cela peut conduire. C’est pourquoi nous plaidons, au plan européen, pour que le fait urbain soit clairement reconnu. En Europe, 80 % des gens vivent en ville, 60 % dans de grandes villes. Et le phénomène d’urbanisation est un phénomène planétaire.

La question urbaine est donc aussi importante et déterminante que le changement climatique. Faire l’impasse sur le phénomène urbain et sur la réalité des villes serait une grave erreur, lourde de conséquences.

La grande ville ne porte pas toujours une image positive…

Chacun se rappelle que, lors du face à face télévisé de la dernière élection présidentielle, les deux candidats n’ont parlé de la ville qu’en termes négatifs, qu’il s’agisse d’insécurité, de délinquance ou des difficultés des banlieues. Il faut arrêter de stigmatiser ainsi les grandes villes et de les accuser de tous les maux.

Bien sûr, étant donné leur poids démographique, c’est dans les villes que se concentrent les problématiques sociales. Mais c’est là aussi que se développent les innovations, de tous ordres, techniques, culturelles, sociales, et les institutions qui les portent, comme les universités et les pôles de compétitivité, et c’est là que s’expérimentent les politiques de solidarité.

D’autre part, il n’y a pas de grande politique nationale – environnement, transports, social, économie, recherche, culture – qui ne concerne directement les grandes villes et ce dans tous les pays. Nous avons donc, nous les élus des grandes villes, le devoir de faire valoir ce qui est expérimenté sur le terrain, de rendre compte de ce qui marche et de ce qui marche moins bien. Or, quel est le territoire le plus à même de faire la synthèse entre l’économique, le social et l’environnemental, c’est-à-dire de réunir les trois piliers du développement durable, si ce n’est la grande ville, l’agglomération. Les grandes villes sont le niveau où peuvent se synthétiser les préoccupations du développement durable, pour construire la ville durable.

La taille modeste des agglomérations françaises ne les empêche-t-elle pas de jouer leur rôle dans la compétition mondiale ?

C’est vrai. Lorsqu’on regarde la taille des villes en France, on constate qu’elles sont de taille assez modeste. Grenoble, 400 000 habitants, est jumelé avec Phoenix, 3 millions d’habitants ! Notre seule exception notable est Paris. Or nous devons absolument nous resituer dans la compétition internationale.

Dans une économie planétaire, il faut savoir compenser la taille relativement modeste de nos villes, par une plus grande attractivité, et par la constitution de réseaux de villes qui jouent sur les complémentarités, notamment en termes de grands équipements. Je plaide par exemple depuis longtemps pour que le troisième grand aéroport international, relié au monde entier, ne soit pas implanté en région parisienne mais à Lyon-Saint-Exupéry. Ce qui veut dire aussi qu’il faut développer des transports interurbains rapides.

Pour une ville de taille relativement modeste comme Grenoble, augmenter son attractivité, cela veut dire conserver son cadre de vie à taille humaine, tout en développant des services de niveau international. Par exemple, le fait que l’on ait créé un lycée international, où les enfants des cadres peuvent s’inscrire à tout moment de l’année, pour continuer à suivre leurs études dans leur langue d’origine, a été un élément déterminant pour l’implantation d’entreprises américaines, allemandes et italiennes.

Car développer l’attractivité de nos villes, cela veut dire attirer les cadres des entreprises. Ils viendront dans une ville où ils pensent qu’ils pourront mener une vie telle qu’ils la conçoivent. C’est-à-dire, en premier lieu, une ville où leurs enfants pourront poursuivre leurs études dans leur langue. La qualité du cadre de vie ne vient qu’en second lieu dans leur décision, et tout le reste, même les considérations financières, bien après. Il y a aussi le sport, et le sport le plus internationalisé est le foot. Et vous savez que Grenoble est remonté dans l’élite des clubs. Pour la culture, c’est la même chose, il faut être international. Et c’est la musique, langage universel, qui peut être un langage international.

La gouvernance des agglomérations est-elle aujourd’hui à la hauteur de ces enjeux ?

Nos villes, par rapport aux grandes agglomérations de la planète, sont des villages. Or il faut qu’elles fassent preuve d’efficacité. Nos villes sont à taille humaine mais, j’insiste, elles doivent pouvoir devenir vraiment attractives.

A cet égard, nos structures administratives posent un double problème : nous avons un trop grand nombre de niveaux institutionnels en France (Etat, régions, départements, communes, sans parler des pays et du niveau européen), et nous avons aussi un trop grand nombre de communes. Le niveau européen, qui représente l’avenir, doit évidemment rester. Mais il doit traiter des questions qui sont d’une dimension non pas continentale, mais mondiale, qu’il s’agisse des flux migratoires, de l’environnement ou bien encore de la sécurité militaire. L’Europe est le point de passage obligé pour le traitement de ces sujets.

A titre personnel, je pense que l’on devrait s’orienter en France vers deux niveaux institutionnels. D’une part, il faut supprimer certains morcellements et aller vers la constitution d’une dizaine de grandes régions. D’autre part, il faut renforcer les agglomérations. Chacun a pu constater que les agglomérations étaient les grandes oubliées de la décentralisation. Et la toute récente modification de notre Constitution, qui était une excellente occasion d’aborder ce sujet – je pense par exemple au vote des étrangers à certaines élections locales – a passé sous silence la problématique des villes. En tant que président de l’Association des maires de grandes villes de France, je me prononce pour l’élection au suffrage universel direct des présidents de l’exécutif des agglomérations et des structures intercommunales. Cela leur donnera une autorité légitime : ils devront être en quelque sorte des présidents-maires de leur circonscription, en disposant des ressources financières et des compétences propres nécessaires.

L’objectif n’est pas de supprimer les communes, même si cela doit provoquer progressivement certaines fusions, mais d’instituer un niveau d’action plus efficace, notamment pour la conduite des politiques de solidarité.

Les nouvelles technologies de l’information ne permettent-elles pas, au contraire, de s’affranchir de la proximité géographique et de la concentration urbaine ?

Face aux NTIC (nouvelles techniques d’information et de communication), notre raisonnement doit être dialectique, en gardant en tête l’objectif de donner une forte attractivité à des agglomérations françaises qui doivent savoir se resituer dans une dimension mondiale.

On ne gagnera jamais à remplacer, dans une ville, les bienfaits de la présence effective par les avantages pratiques de la visioconférence. Ce qui est vrai pour la ville l’est autant pour cette autre communauté de personnes qu’est une entreprise. Même vous, journalistes, vous expliquez que vous réalisez des interviews de bien meilleure qualité quand elle se fait en présence directe de la personne interrogée plutôt que par téléphone.

Les nouvelles technologies de l’information constituent indéniablement un progrès, parce qu’elles sont plus universelles, plus rapides et plus performantes. Mais en étant présents effectivement, on agit en meilleure intelligence, avec une plus grande efficacité. Les NTIC, même si elles sont un formidable outil de progrès, ne remplaceront jamais les bienfaits de la proximité humaine.

Un autre risque potentiel des NTIC est qu’elles soient un facteur – ou même pour certains un outil – favorisant l’étalement urbain, avec toutes ses conséquences sur le mitage des territoires, la dégradation du bilan carbone et les surcoûts en infrastructures et équipements publics.

Il nous faut au contraire des villes compactes, terme que je préfère à celui de villes denses : des villes compactes sont des agglomérations organisées autour des grandes infrastructures de transports, mais n’excluant pas pour autant d’importants espaces publics, qui sont indispensables.

Puisque nous parlons des NTIC, j’en profite pour souligner combien il est important de comprendre combien la bataille des puces électroniques et de leur miniaturisation, au-delà de l’apparence strictement technologique du sujet, est un enjeu mondial déterminant, et sur lequel Grenoble bénéficie d’une position de leader. J’insiste d’ailleurs sur le fait que si nous voulons réussir des villes compactes, il faut qu’elles soient totalement haut débit. C’est aujourd’hui la base même du développement urbain.

La ville du XXIe siècle devra avoir à la fois une ambition internationale et une composition cosmopolite.

Comment peut-on lutter contre l’étalement urbain ?

En adoptant une autre conception de l’aménagement du territoire. Notre politique en la matière est encore très marquée par l’image « Paris et le désert français », pour reprendre le titre du livre célèbre mais déjà très ancien de Jean-François Gravier : il s’agit de remplir des vides, mais jamais de toucher à l’existant. On aboutit ainsi à une politique pointilliste. Mais si le pointillisme a donné de beaux résultats en peinture avec Seurat et Signac, il n’est pas de mise en aménagement du territoire.

Cet arrosage du territoire, qu’il ait été motivé par du clientélisme politique ou parce que le mot d’ordre général était de compenser la puissance de Paris, a coûté très cher au pays.

Les pôles de compétitivité pourraient constituer une intéressante remise en ordre de la politique d’aménagement du territoire. Mais leur longue liste, qui comporte 72 pôles, alors qu’il aurait fallu favoriser l’émergence d’une petite dizaine, risque de perpétuer cette inefficacité propre à tout saupoudrage.

Si l’on concentre les moyens sur les agglomérations les plus prometteuses, sur des activités stratégiques données, alors on les met en mesure de faire ensuite retomber les bienfaits de leur croissance sur l’ensemble de la région et de ses entreprises. A cet égard, le maillon manquant dans notre tissu d’entreprises est celui des entreprises moyennes. Or précisément, c’est l’échelon régional qui peut le régénérer, sous l’effet d’entraînement des agglomérations.

Je dis qu’il faut concentrer les moyens là où on a les meilleures chances de provoquer des effets bénéfiques sur le maillage économique.

Comment contenir le penchant naturel des Français pour la maison individuelle ?

Il ne s’agit pas de faire de la densité, terme qui d’ailleurs peut faire inutilement peur, mais de rechercher la compacité. On peut avoir une ville compacte, bien adossée à ses réseaux de transports, avec des espaces verts et des espaces publics de convivialité. Car les Français ne peuvent plus passer une partie aussi importante de leur vie en voiture, et on constate d’ailleurs un certain retour des jeunes ménages vers les centres-villes.

Mais la compacité, ça s’organise, notamment au travers des Plans locaux d’urbanisme (PLU) et des Schémas de cohérence territoriale (Scot). Il faut établir une cohérence entre l’urbanisme, les déplacements et le développement économique. Il faut refuser la concentration des logements sociaux, et favoriser la mixité sociale sur l’ensemble du territoire de l’agglomération. Il faut implanter les logements et les équipements le long des lignes de transports collectifs.

Tout cela rend indispensable le fait que le président d’agglomération soit élu au suffrage universel direct, pour disposer en toute légitimité de compétences fortes dans ces domaines-clés.

Quelles bonnes pratiques transposables en France avez-vous détectées en Europe ?

La transposition est toujours difficile, car les contextes ne sont jamais identiques. Il faut retenir l’essentiel d’une bonne idée, mais l’adapter au contexte institutionnel et culturel français. Cela dit, on peut relever au moins deux catégories de bonnes pratiques dans les agglomérations européennes.

D’abord, les éco-quartiers. Certains Etats d’Europe du nord ont une petite avance, et chacun connaît ou a entendu parler, car ce sont aussi de belles vitrines, des éco-quartiers de Fribourg, Malmö, Copenhague ou Hanovre.

Et puis il y a les déplacements, urbains et interurbains, avec les trams et les trams-trains. La ville référence en la matière, c’est Karlsruhe, qui a beaucoup développé les réseaux de transports collectifs et doux, à la fois dans le centre et en périphérie.

Aujourd’hui, la problématique est celle du péage urbain. Il se développe, y compris en Italie. Les exemples de Londres, ou de Stockholm, nous aident à réfléchir, à apprendre et à échanger ; mais soyons précautionneux dans les éventuelles transpositions.

Nous constatons, par exemple, qu’en France les péages autoroutiers sont particulièrement éloignés de l’arrivée sur les zones d’habitation dense des agglomérations. Les rapprocher aurait un réel effet dissuasif sur l’utilisation de la voiture.

Comment appliquez-vous ces conceptions dans votre propre agglomération grenobloise, en particulier dans le quartier du Polygone scientifique ?

Notre ambition est de faire de ce quartier, situé entre l’Isère et le Drac, un quartier de référence. Grenoble s’est développée très vite depuis soixante ans et ce développement s’est fait un peu à la diable. Cela a donné une ville patchwork.

Le quartier du Polygone est ainsi devenu une presqu’île scientifique, mal relié aux activités du centre-ville, alors qu’il se trouve juste de l’autre côté de la gare du TGV. Les activités à vocation nucléaire y sont aujourd’hui moins dominantes, et nous voulons en faire un vrai quartier, une vraie partie de la ville, avec des rues, des commerces, une desserte par le tramway, et même quelques tours. Le tout dans l’optique d’en faire aussi un éco-quartier, vertueux en matière énergétique. Et pour cela, on a prévu de développer en façade des bâtiments une verrière qui constitue un ruban photovoltaïque de deux kilomètres de long.

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